Ce qui demeure

> Par François-Denève, Corinne
   Université de Bourgogne & Université de Versailles, St-Quentin
> Paru le : 20.07.2018

Ce qui demeure, d'Élise Chatauret

Ce qui demeure, d’Élise Chatauret © Hélène Harder

Au mitan de la pièce, une dame âgée entreprend la périlleuse escalade du plateau, qu’elle traverse ensuite, pour disparaître derrière le panneau du fond de scène. Les pas sont lents et précautionneux. La vieille dame pèse sur sa canne, mesure ses appuis. Elle est soignée, élégante encore. Une chose jure toutefois : elle a des chaussettes blanches, rendues bien visibles par le port de ces absurdes chaussures à scratch, grossières et inélégantes, que tous et toutes nous avons vues, ou enfilées, aux pieds de notre mamie/mémé/mémère. Le public retient son souffle. Depuis le début du spectacle, on nous parle d’une vieille femme, de sa vie, on entend même parler, à un moment, cette « amie de  93 ans » dont la vie et les souvenirs forment l’argument de la pièce. Alors, serait-ce elle ? Ce témoin qui passe ? La vieille dame revient saluer à la fin, elle paraît plus fragile encore. La traversée du plateau semble plus lente, plus difficile encore. Est-ce donc une actrice ? Mais elle ne salue qu’une fois. Pour le second salut, elle reste derrière le paravent, visible, invisible. N’est-elle donc pas autant actrice que les autres ?

De cet indécidable, témoin-actrice, présence-absence, fiction-témoignage, Élise Chatauret fait le fonds de Ce qui demeure. Entretemps, dans le dernier tiers du spectacle, des slides de Power-Point relatant un échange de mails entre la metteure en scène et « XXX », « l’amie de 93 ans », ont appris au public que la vieille dame ne souhaitait  pas que ce soit elle qui traverse le plateau, comme le voulait primitivement la jeune femme. Dans ces messages, se lit aussi la réticence du « témoin » à voir son histoire prendre forme sur une scène. La « vieille amie » se questionne sur la valeur de la démarche artistique, se demande en quoi son histoire « banale » fait théâtre. Elle voudrait aussi que l’on gomme des détails trop intimes – lieux, noms, que d’anciennes élèves de cette professeure de français pourraient percer à jour. À ces légitimes questions et exigences, la metteure en scène répond avec un certain art du tour de force rhétorique. Aux spectateurs qui pourraient, eux aussi, remettre en cause la valeur de la démarche, Élise Chatauret reproduit sa réponse à la vieille dame : cela fait théâtre, indubitablement, et les souvenirs de la vieille amie touchent à l’universel. Alors, certes, elle « s’efforcera » de couper dans le texte. Mais la pièce s’est jouée, à ce moment, et nous savons que Madeleine s’est mariée avec Hervé, a eu trois enfants, Marc, Sophie et Paul. On ne saura donc pas quels détails ont été expurgés, face à la légitime et pudique demande du témoin. Quant au principe asséné, « cela fait théâtre », « cela te dépasse », il paraît incontestable, définitif, il clôt la pièce. Ces échanges, d’ailleurs, sont-ils vrais ? ou faux ? ou les deux ?

Nombreux sont les spectacles qui, sur les scènes parisiennes de l’hiver 2017, prennent pour base des « paroles de témoins » confrontés à des évènements traumatiques. Drames intimes ou drames « historiques », drames historiques vus par le biais de l’intime. Mohamed El Khatib écrit C’est la vie à partir des expériences croisées de Fanny Catel et de Daniel Kenigsberg, qui ont perdu l’une et l’autre un enfant. Ils se sont entretenus avec lui, il a tissé une histoire à partir de leurs témoignages ; et ce sont eux, les protagonistes, qui « rejouent » leurs propres histoires, mises en forme dans les mots d’El Khatib, sur scène. Du livre d’Antoine Leiris, Vous n’aurez pas ma haine, témoignage d’un époux et d’un père dont la femme, Hélène, a été assassinée au Bataclan le 13 novembre 2015, une pièce a été tirée, récitée, sur scène, par un acteur professionnel, Raphaël Personnaz. Sans que l’auteur ait participé à l’adaptation. L’acteur se contente, nous dit-on, de donner la voix à un récit qui n’était peut-être pas destiné à prendre corps sur une scène, mais à servir d’exutoire à un veuf, de message légué à son fils – joué en novembre, deux ans après les évènements, ce Vous n’aurez pas ma haine est une pièce commémorative à forte valeur pathétique. Et tourne toujours. Ceux qui restent de David Lescot, théâtre « documenté » restituant les entretiens de l’auteur avec deux cousins rescapés du ghetto de Varsovie, Paul Felenbok et Wlodka Blit-Robertson. Dispositif « a-théâtral » que celui de Lescot, qui refuse d’ajouter quoi que ce soit à ces transcriptions – traduites, toutefois, et « interprétées » par des comédiens professionnels.

Ceux qui restent, de David Lescot © Christophe Raynaud de Lage

Ceux qui restent, de David Lescot © Christophe Raynaud de Lage

Né des rêves d’Erwin Piscator, puis de Peter Weiss, qui voulaient travailler sur le « document » pour faire advenir sur scène une vérité politique, le théâtre documentaire, face à la faillite des idéaux marxistes, s’est transformé en un théâtre « néo-documentaire », dont la visée idéologique est plus floue, et le traitement du document plus libre. Dans ce « verbatim theatre » (Derek Paget), « théâtre de la mémoire » (Bruno Tackels), « théâtre du réel » (Maryvonne Saison), « théâtre témoignage » (Sabrina Weldman), la fiction, la poésie peuvent se glisser. « Théâtre presque documentaire » pour Jeff Wall, ou « Théâtre documenté », selon David Lescot : réel et poétique se mêlent, avec une ambiguïté consciente.

Ce qui demeure est souvent présenté comme une pièce documentaire. Comme les autres pièces de Chatauret, elle se fonde sur un matériau « réel » – ici les entretiens menés par la metteure en scène avec une vieille dame de quatre-vingt-treize ans. Au début de Ce qui demeure, le spectateur assiste à une scène désespérément quotidienne. Deux femmes, jeunes, parlent, abritées dans une cage de verre. On entend  des bruits de mandibules, des grands « chlurps » à la Brel, qui ponctuent une conversation banale sur la cuisson des carottes, l’ajout d’oignons ou les souvenirs d’une jeunesse. Intrigué, on regarde, et on distingue de gros micros. La cage de verre est aussi une sorte de studio de radio, ou une caisse de résonance : on enregistre. Quand les jeunes femmes quittent le plateau, résonne, les corps absents sur scène, la répétition de la même conversation, enregistrée. C’est la « vraie » voix de la dame de 93 ans dont le « témoignage » nous a été annoncé dans le programme, ce sont les mêmes perturbations sonores du « vrai ». Le parler est clair, vigoureux. On nous montrera des photos, en noir et blanc et un sépia – seraient-ce celles de l’amie de 93 ans dont on ne connaît pas le nom ? Nul ne le sait. Une enfance sans père, sans mère, des souvenirs d’internat, la guerre, au loin – le mariage, les enfants, les copies, la vieillesse, la fin du désir. Vers la fin, un événement « dramatique » : un dialogue, le désir de rendre visite à sa mère, pas vue depuis cinquante ans, la non-rencontre entre deux femmes blessées, la vie continue comme avant, peut-être un peu plus blessée. Les deux comédiennes sur scène incarnent au début la vieille dame et son amie-intervieweuse. Elles relaient ensuite la parole du témoin : floraison de « elle dit » durassiens, ancrant le propos dans des dates et des heures, sans chronologie linéaire, comme des moments de conscience ressaisis par une mémoire chancelante et sentimentale. Les deux actrices incarnent enfin la vieille dame, et racontent « à sa place ». La scène entre la mère et la fille est « jouée » – rejouée. Et à trois reprises, donc, on entend la « vraie » voix off de la vieille amie.

De ce (long) temps historique qu’elle a traversé, la vieille amie, selon Élise Chatauret, semblait dans les entretiens ne débiter que des clichés, images faciles qui lui venaient sans doute d’une autre mémoire – c’est peut-être la raison pour laquelle l’Histoire est finalement peu présente dans la pièce. Il y a quand même quelques souvenirs : le bel incendie du Havre, dans les années 1940, vu de loin, comme au spectacle. La créativité qui explose en temps de guerre. La fête de la liberté, de la jeunesse, de la joie, dans un Paris sous les bombes. Des images qui ne sont pas sorties d’un manuel d’histoire, donc, mais comme d’un ouvrage de littérature – Proust s’émerveillant de la grosse Bertha, retrouvant les Mille et Une Nuits dans le Paris de la Grande Guerre. Chatauret a en effet coupé la mention, trop référentielle à son goût, du lieu véritable de ces fêtes de la jeunesse – le Lutetia, qui accueillait aussi le retour des déportés. À dessein, l’auteure a donc choisi de supprimer ce détail aussi « romanesque » que signifiant, et préféré voir le réel s’amuïr, s’abolir, au profit de phrases générales, faussement légères, non situées, déshistoricisées : « j’ai vingt ans et je danse ». Traversée d’une femme ordinaire sans compte en banque, vive et drôle, aux expressions délicieuses (« le rabicoin »), cette « grand-mère du siècle » (mais l’expression est de la Maison des Métallos, qui l’a reprise de Jean-Pierre Thibaudat, non de l’auteure) se veut exemplaire, entre micro et macro-histoire.

Chatauret revendique de fait l’idée, sans doute paradoxale, que ses pièces ne sont jamais que des fictions, qui se fondent par hasard sur des témoignages. À la fin de la pièce résonne ainsi la seule parole de la vieille dame : ici la voix du « témoin » vient clore la pièce. Elle se livre à un commentaire d’un poème de Mallarmé, et du célèbre « Tel qu’en Lui-même enfin l’éternité le change ». Beau poème sur la mémoire et la mort. Mais surtout poème sur la puissance du Verbe, qui met en avant la valeur de la fiction, de la poésie.

© Hélène Harder

Avec Ce qui demeure, Chatauret touche donc au cœur du théâtre « documentaire » – en travaillant au corps  ses contradictions. Sa pièce n’est pas un « verbatim theatre », mais un montage savamment réalisé – comme finalement dans le cinéma documentaire. C’est un tricot. Un feuilletage. Un collage. Un travail sur les images semblable à celui que peut mener  Aby Warburg dans L’Atlas Mnémosyne, objet de la réflexion de Georges Didi-Huberman dans L’Image survivante. Le titre même est ambivalent : « ce qui demeure », c’est ce qui reste de l’écume des souvenirs lorsqu’on arrive au terme du chemin. C’est ce qui sourd d’une mémoire conventionnelle, ce qui la déborde. C’est aussi « ce qui demeure » de la masse brute du témoignage, émondée par le ciseau du sculpteur-auteur. Ceci n’est pas une pièce documentaire.

Et l’on ne dira pas si la vieille dame qui traverse le plateau est le témoin ou une actrice. On ne dira pas non plus qui est réellement le témoin. On ne dira pas de quoi Chatauret part en quête, en recomposant les souvenirs d’une femme de presque cent ans.

 

Bibliographie

Le théâtre néo-documentaire : Résurgence ou réinvention ?, sous la direction de Lucien Kempf et Tania Moguilevskaia, Nancy : PUN-Éd. universitaires de Lorraine, 2013.

« Usages du document. Les Écritures théâtrales entre réel et fiction », textes réunis par Jean-Marie Piemme et Véronique Lemaire, études théâtrales n° 50, 2011.

« Le geste de témoigner, un dispositif pour le théâtre », textes réunis par Jean-Pierre Sarrazac, Catherine Naugrette et Georges Banu, études théâtrales n° 51-52, 2011.

« Mettre en scène l’événement », textes réunis par Marion Boudier, Simon Chemama, Sylvain Diaz et Barbara Métais-Chastanier, Agôn, hors-série n°1, 2011.

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Ce qui demeure, écriture et mise en scène d’Élise Chatauret, reprise du 16 au 26 mai 2018 à la MC2 de Grenoble.

Ceux qui restent, paroles de Paul Felenbok et Wlodka Blit-Robertson recueillies par David Lescot, transcription et traduction par Claudette Krynk et Jacqueline Szobad ; conception et mise en scène David Lescot.

Vous n’aurez pas ma haine, d’après le récit d’Antoine Leiris, adaptation et mise en scène de Benjamin Guillard, reprise du 2 mars au 14 avril 2018 au Théâtre de l’Œuvre.

C’est la vie, de Mohamed El Khatib, mise en scène de Mohamed El Khatib et Frédéric Hocké.

 

Publié dans Mémoires en jeu, n°5, décembre 2017, p. 14-16