Colloque « Shoah en Ukraine »

> Par Bechtel, Delphine
   Eur'Orbem/Paris IV
> Paru le : 20.07.2018

Un Ukrainien révisionniste invité à Paris

Le colloque organisé par l’INALCO (Institut national des langues et civilisations orientales) et l’université Paris 2 qui s’est tenu à Paris les 11-13 mars 2017 proposait de revisiter « la Shoah en Ukraine » et d’offrir de nouvelles perspectives sur les « maux du XXe siècle ». Le point de vue qu’il fallait contrer était placé en exergue du programme et s’ancrait, selon les organisateurs, particulièrement en France, où « la légende noire de l’antisémitisme ukrainien » aurait « de profondes racines depuis le procès de l’assassin de Simon Petliura en 1926 ». Il s’agit là d’une allusion à l’acquittement de Simon Schwartzbard, l’assassin du leader nationaliste ukrainien Petliura dont les troupes avaient commis de sanglants pogroms durant la guerre civile. C’est d’ailleurs pour soutenir Schwartzbard que fut créée l’ancêtre de la LICRA (Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme). Ce contentieux plombe depuis des décennies les relations judéo-ukrainiennes, qu’une table ronde autour de la « réconciliation entre Juifs et Ukrainiens » (téléologie précisée ensuite « vers l’écriture d’une histoire commune ») était censée regonfler, sous le patronage de l’ambassade d’Ukraine.

Le colloque rassemblait des historiens de la Shoah reconnus internationalement (N. Werth, C. Ingrao, K. Berkhoff), un panel consacré aux pogroms (C. Mick, D. Bechtel, A. Rodal), des chercheurs ukrainiens   modérés (Y. Hrycak, Y. Radchenko), des acteurs culturels engagés (T. Wozniak, L. Finberg, I. Zissels) et de nombreux Ukrainiens venus pour faire la claque, ainsi que des étudiants, lancés invariablement sur le sujet du sauvetage des Juifs par des Justes ukrainiens qui seraient iniquement méconnus. Mais le personnage central, celui dont les théories allaient enfin contrer les préjugés anti-ukrainiens en France, était le très controversé Volodymyr Viatrovytch, idéologue lié aux milieux nationalistes qui, depuis des années, s’évertue à dédouaner les nationalistes ukrainiens de toute collaboration avec les nazis et de toute participation au génocide des Juifs. Il s’emploie notamment à glorifier l’OUN (Organisation des nationalistes ukrainiens, mouvement profasciste qui a soutenu l’Allemagne nazie avant de se retourner contre elle en 1943, puis de revenir à la collaboration un an après) et les formations armées ukrainiennes qui se sont engagées du côté allemand : le bataillon Nachtigall de la Wehrmacht, renommé en Ukraine « division des nationalistes ukrainiens » ; la division SS-Galizien, célébrée en Ukraine sous la dénomination « Première division ukrainienne », les exonérant de tout antisémitisme au mépris des sources historiques. Il nie également la purification ethnique pratiquée par l’UPA (armée clandestine ukrainienne de l’OUN) contre la population polonaise en Volhynie en 1942-1943 (et accessoirement contre les Juifs) et qui a fait 80 000 victimes civiles. Cette position a d’ailleurs contribué à envenimer les relations pourtant cordiales avec la Pologne, à tel point que le parlement polonais a voté en 2016 un jour de commémoration nationale des victimes polonaises en qualifiant les massacres perpétrés par les Ukrainiens de génocide.

Deux pétitions avaient précédé la venue de Viatrovytch, une française, à l’initiative de chercheurs de l’EHESS (École des hautes études en sciences sociales) et soutenue par des collègues de l’INALCO, et une internationale, signée par les spécialistes du sujet, T. Amar, J. McBride, J. T. Gross, P. Rudling, dont étrangement aucun n’avait été convié au colloque. Elles déploraient l’invitation en France d’un pseudo-scientifique dont les écrits apologétiques, reposant uniquement sur des sources ukrainiennes de l’OUN, souvent tronquées, ont été décriés comme véhiculant des contre-vérités historiques. Hélas, Viatrovytch, qui avait fait, comme son collègue Derevyany, ses débuts au modeste « Centre de recherches sur le mouvement de libération », une vitrine de l’OUN basée à Lviv qui malgré son nom n’a aucun caractère universitaire, a été consacré par le nouveau gouvernement directeur de l’Institut de la Mémoire Nationale à Kiev, ce qui lui donne aujourd’hui un pouvoir considérable sur la politique de l’histoire en Ukraine. Il est l’un des auteurs des lois mémorielles de 2015 qui interdisent l’utilisation des symboles communistes et nazis et répriment   tout « manque de respect » envers les nationalistes ukrainiens, maintenant regroupés sous l’appellation « mouvement de libération nationale » (il s’agit toujours de l’OUN/UPA). On a pu voir récemment comment ces lois sont diversement appliquées : un jeune de 18 ans qui avait affiché un drapeau communiste sur son mur Facebook a été condamné à 18 mois de prison ferme, tandis que les défilés annuels de commémoration de la SS-Galizien ont pu se livrer à leurs pratiques habituelles en brandissant flambeaux et oriflammes de la SS, ceux-ci, étrangement, ne tombant pas sous le coup de la loi.

De nombreux propos tenus durant le colloque ont choqué l’assistance. On a pu y entendre à nouveau traiter du sujet nauséabond du « judéo-bolchevisme », accuser les Juifs d’avoir collaboré avec le pouvoir soviétique et réciter les pourcentages de Juifs au Guépéou et au NKVD. En même temps, toute contestation était aussitôt renvoyée à la « propagande de Moscou ». Iosip Zissels est même allé jusqu’à accuser plusieurs fois les Juifs d’avoir « des torts » envers les Ukrainiens (ce qui signifie en clair que les Juifs sont responsables de la famine ukrainienne des années 1930 et des persécutions par la police secrète soviétique). Ces propos étaient en contradiction flagrante avec le but professé, celui d’une réconciliation qui était martelé à de multiples reprises : les Juifs et les Ukrainiens devaient se rassembler solidairement en tant que victimes du régime soviétique, coupable de leur avoir refusé l’expression de leur identité nationale et de les avoir persécutés,  ainsi que d’avoir renié l’ethnie des victimes juives des nazis tout comme des victimes ukrainiennes de l’Holodomor (la grande famine).

Cette fiction narrative, si elle a un but louable, celui de construire un récit commun aux Juifs et aux Ukrainiens et de permettre aux Juifs de vivre aujourd’hui en paix en Ukraine, ne peut toutefois s’affranchir de la confrontation avec la réalité historique qui est bien plus complexe. Dans le récit présenté par la délégation ukrainienne à ce colloque, Juifs et Ukrainiens seraient poursuivis en permanence par une puissance diabolique : l’empire tsariste, la Russie, les bolcheviks, le communisme, les Soviétiques… jusqu’à Poutine aujourd’hui, sans grande nuance historique. Certes, l’Ukraine est en guerre, attaqué par la Russie en Crimée et dans l’est du pays. Les nationalistes de l’ouest du pays, qui ont été très présents à Maidan, ont gagné la guerre mémorielle et leurs héros locaux sont maintenant consacrés jusque dans la capitale : les noms de Bandera (leader de l’OUN) et de Choukhevytch (chef du bataillon Nachtigall, puis du 201e bataillon de Schutzmannschaft, général de l’UPA) ont été donnés à deux rues de Kiev, au grand dam de la Pologne, de la communauté juive, du Centre Simon Wiesenthal, etc. La commémoration du 8-9 mai a montré la division de l’opinion publique, qui reste attachée à la célébration de la victoire de l’armée et des partisans soviétiques (6 millions d’Ukrainiens ont combattu contre les nazis dans les rangs de l’URSS dont ils étaient citoyens), plutôt que de ces sinistres criminels de guerre que l’on  tente de réhabiliter (et qui étaient bien minoritaires). Et si le gouvernement se prévaut de l’ouverture prochaine d’un musée de l’Holocauste sur le site de Babi Yar, Viatrovytch y a inauguré récemment une statue à la mémoire de la poétesse Olena Teliha et une exposition honorant celle d’Ivan Rohatch, deux nationalistes ukrainiens particulièrement antisémites.

Fallait-il inviter Viatrovytch pour la troisième fois à Paris, une reconnaissance dont il n’a pas manqué de se vanter à son retour à Kiev ? Telle était la question que se posaient les chercheurs parisiens et le public médusé. Un colloque remarquable s’était tenu à la Sorbonne sur la Shoah en Ukraine en 2007, réunissant les meilleurs spécialistes internationaux à l’initiative de l’USHMM (United States Holocaust Memorial Museum). Depuis, un consensus international s’était fait sur l’étendue des massacres par fusillades en Ukraine et la participation des supplétifs ukrainiens notamment à des pogroms. Dix ans plus tard, la guerre mémorielle qui fait rage en Ukraine s’invite à Paris sous le visage de son plus ardent révisionniste. L’Ukraine donne ainsi des verges pour se faire fouetter par Moscou (qui n’a de cesse de dénoncer la « junte militaire » et le gouvernement « bandériste »). Mais c’est oublier, comme l’a rappelé Y. Hrystak, que le « ticket d’entrée vers l’Europe » est d’abord une confrontation honnête avec les démons de sa propre histoire.

Publié dans Mémoires en jeu, n°5, décembre 2017, p. 19-20