Die Tote Stadt. La triomphale revanche de Korngolg

> Par Clairet, Jean-Luc
   Res Musica
> Paru le : 18.06.2017

Publié dans le n° 2 de Mémoires en jeu, décembre 2016, p. 14-15.

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© Sandra Then

Le public de Bâle est sorti de sa réserve coutumière pour accueillir la première de l’opéra « dégénéré » de Korngold avec une très longue ovation adoubant de concert l’intelligence de la mise en scène et le haut vol musical. Au risque de la redite, répétons combien il faut de temps pour rattraper les dégâts du totalitarisme. Ce ne sont pas cinq petites années et puis s’en vont. Dans le cas de Korngold, dont la musique fut qualifiée de « dégénérée » par les nazis, ce furent même dix fois plus : cinquante années s’écoulèrent avant que l’on reconnût la place, entre Strauss et Puccini, d’un compositeur qu’on tenta même de faire passer pour un « simple » auteur de musique de films hollywoodiens. Confessons nous-même la circonspection avec laquelle, au sortir de Wagner, nous accueillîmes, en 1975, le magnifique enregistrement RCA de Leinsdorf qui révélait enfin Die tote Stadt (quel titre intrigant !), l’opéra emblématique d’Erich Wolfgang Korngold. Un opéra d’une écriture plutôt complexe avec son tube et demi, le Lied de Marietta, énoncé au bout de 30 minutes, seulement repris aux dernières mesures et, à un moindre niveau, celui de Pierrot au deuxième tableau : on a connu plus  racoleur avec les leitmotivs du grand manipulateur de Bayreuth !

L’Opéra de Bâle vient de réaliser, avec la passion et les moyens que l’on sait, une version d’une lisibilité exemplaire pour une œuvre qui, hier encore, croulait quelque peu sous l’opulence orchestrale d’une intrigue fantastico-mystique noyée dans la brume des canaux de Bruges. Le jeune Simon Stone impose ici en maître sa première mise en scène lyrique en évacuant le XIXe siècle du scénario, au profit d’une vision cinématographique, d’un suspense hitchcockien situé dans les années 1970 sous l’auspice de Godard et Antonioni, dont les  affiches de Pierrot le fou et de Blow up tapissent de façon classieuse les murs de l’appartement de Paul. Il ne manque effectivement que celle de Vertigo pour dire mieux encore le cerveau du héros de Korngold, embrumé par l’impossibilité d’un deuil à faire et la volonté tenace de ressusciter la Marie défunte à laquelle il a consacré une pièce entièrement constellée de photos. Toute l’intrigue semble surgie du cerveau d’un célibataire esseulé à la recherche d’un idéal féminin auquel il se dérobera sans cesse, auquel il empêchera toujours de « souiller » la blancheur immaculée d’un appartement trop propre pour être sans tache. Il s’agit d’abord d’un appartement de plain-pied que la scène tournante (procédé commode qui fonctionne à plein dans cette Tote Stadt tout en travellings) nous montre sous ses différents angles : écartelé en fin d’acte I à partir de la « vision » de Paul, il deviendra un duplex cauchemardesque avec ses différents modules littéralement explosés dans les airs pour les cauchemars du II, puis verra certaines de ses portes condamnées à l’acte III et ses posters de cinéma laisser la place à la série Z (L’attaque de la femme de 50 pieds !) et à l’érotisme bas de gamme, avant de retrouver son ordonnance initiale. Très belle utilisation des chœurs démultipliant à l’infini les deux protagonistes avec des dizaines de Marietta, de Paul, et même d’enfants clonés. Aucune baisse de tension dans ce thriller haletant et finalement brillantissime.

Le regard d’un metteur en scène, aussi inspiré soit-il, ne suffirait pas à ressusciter Die tote Stadt, qui exige beaucoup de la voix. Bâle offre la terreur de la tessiture de Paul à son ténor chéri, Rolf Romei. Sa partenaire est une révélation : Helena Juntunen a la jeunesse, la volubilité scénique et surtout les moyens d’un rôle dont elle sort indemne et même régénérée. Eve-Maud Hubeaux fait grande impression dans la brève partie dévolue à la dévouée Brigitta avec son mezzo souple, chaleureux, projeté sans effort : une magnifique chanteuse, de celles dont on retient d’emblée le nom. Si Sebastian Wartig s’impose sans effort apparent en Frantz comme en Fritz, ne manquant pas de l’émotion nécessaire, façon Harlekin de Strauss, dans le Lied de Pierrot, les solides Karl-Heinz Brandt, Ye Eun Choi et Sofia Pavone s’amusent beaucoup dans les très Comedia dell’arte Victorin, Juliette et Lucienne. Quant au fêtard Graf Albert, il permet à Nathan Haller de confirmer, spectacle après spectacle, qu’il est un des membres les plus séduisants de la troupe bâloise. À l’intelligente utilisation du chœur il faut ajouter sa parfaite contribution à un spectacle mené par la baguette experte du nouveau Directeur musical  de l’Opéra de Bâle : Erik Nielsen, après avoir dirigé l’œuvre à Francfort et Bilbao, en souligne jusqu’à l’ensorcellement la richissime orchestration.

Die tote Stadt, créé en 1920, n’est pas un opéra encore assez connu : nul doute que ce démarrage de saison en beauté à Bâle contribue à la reconstruction de la cité dévastée par les forces obscures dont l’homme est hélas capable. La Ville Morte ouvre dorénavant toutes grandes ses portes.

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© Sandra Then

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© Sandra Then