« Juif ? Mais tu parles français comme tout le monde ! »

> Paru le : 09.07.2019

« Yankel dit Jacques Sokolovski » : le nom déjà raconte une histoire. La famille Sokolovski est venue de Pologne vers la fin des années vingt, leurs enfants, nés en Pologne, ont des prénoms français : Jacques, Hélène – même si la mère, dans les moments d’intimité ou de détresse, fait remonter de sa mémoire les vieux prénoms. C’est la radio de Vichy, aux ordres de l’occupant, qui profère ce double prénom avec la connotation infamante du « dit », du pseudonyme qui veut tromper : Yankel dit Jacques est un résistant, il a abattu un nazi, il est recherché, va-t-on le retrouver ? Un voisin va-t-il le reconnaître, le dénoncer ? Son père est pris en otage, comme cinquante autres civils, son beau-frère est interné à Drancy, va-t-il se livrer pour essayer de les sauver ?

Le drame se joue en quelques heures, mais le roman va l’étirer sur plus de quatre cents pages, grâce à un vaste flashback qui raconte l’histoire de la famille et de ceux qui lui sont liés, sur fond du drame historique qui modèle leurs destins. Les émeutes de février 1934, le Front populaire, la guerre d’Espagne, Munich, la déclaration de guerre, l’exode, l’armistice, l’occupation ; au moment où Ayalti écrit, en 1942-1943, l’issue de la guerre est encore incertaine, mais la dernière page s’apparente à un acte de foi : « Il fait encore sombre. Le soleil se lève à peine derrière de lointains horizons. » (p. 440)

Le livre comporte peu ou pas d’informations historiques inédites, mais ce qui fait son prix, c’est que les événements sont filtrés, non seulement par la conscience des protagonistes, mais par une sorte de conscience collective, photographie des mentalités de l’époque. Il décrit tout d’abord la culture ouvrière, avec son quotidien scandé par les manifestations, les rites : Germaine enfant emmenée par son père au mur des Fédérés (p. 119), où l’ambiance est moins militante que bon enfant, l’évocation de la Semaine sanglante estompée par la joie du printemps, l’insouciance des premiers flirts. La conscience de classe s’accompagne d’une certaine liberté de mœurs : la mère de Germaine la  menace de la jeter dehors si elle tombe enceinte… d’un bourgeois ! En revanche, « si la chose arrivait avec un ouvrier, on serait obligé de passer par la mairie et ce ne serait pas un malheur si le premier petit-fils venait au monde après seulement six mois de mariage. » (p. 222) Cette image d’Épinal d’un peuple parisien joyeux, libertaire et combatif, avant même de se fracasser au moment de la guerre et de l’occupation, est fêlée par les préjugés ambiants de l’époque : Germaine, quand Jacques lui révèle qu’il est juif, réplique avec étonnement : « Mais tu parles français comme tout le monde ! » (p. 211) Le livre, sans évoquer directement l’antisémitisme des années trente, en suggère certaines modalités. Dans la famille Sokolovski, les parents sont restés proches de leurs origines : ils respectent les rituels, le père lit la Bible et la Torah, et la mère se sent malgré tout plus à l’aise dans la petite synagogue de son quartier que dans les musées ou les galeries où sa fille l’a entraînée pour qu’elle s’adapte à la nouvelle société. Les enfants, eux, ont chacun sa stratégie d’intégration au monde français : Jacques s’est rapproché des milieux militants d’extrême-gauche : « Là, on n’exigeait pas que dans ses veines coulât le sang d’un Français de vieille souche […] Et c’était plus honorable que l’assimilation ou la conversion. » (p. 209) Sa sœur  Hélène quant à elle s’efforce de pénétrer les milieux artistes, réussit à se lier avec Juliette Baur, d’une famille de grande bourgeoisie juive,  fascinée par les ashkénazes qu’elle juge plus authentiques : « Les juifs français ne sont qu’une reproduction, une espèce de copie… » (p. 188) Par la suite, Hélène esquisse une relation amoureuse avec le frère de Juliette, mais celui-ci ne veut pas se commettre avec une petite Juive à peine sortie du shtetl : la famille Sokolovski a quitté de fraîche date ce qu’ils appellent encore en yiddish la pleztl, c’est-à-dire la petite place, le quartier du Marais. Les « Juifs français » assimilés, les Dreyfus, les Weill, les Baur, regardent avec défiance ces Juifs orientaux déguenillés et miséreux, qui d’après eux donnent une fâcheuse image d’eux aux Français de souche – jusqu’à ce que la guerre et les persécutions antisémites ôtent leurs illusions à ces assimilés qui s’étaient crus français.

On ne trouvera pas chez Ayalti une recherche formelle, une écriture expérimentale : quoiqu’il ait vécu près de dix ans en France, il ignore qu’on a déjà écrit Nadja ou Le Paysan de Paris. D’Aragon, il serait plus proche de celui des romans du « monde réel », avec leur ambition de fresque sociale et leurs polarités politiques. Pourtant, le roman ne manque pas de qualités littéraires, et d’abord par son attention au langage. Ainsi le vieux Sokolovski, dont le commerce a été « aryanisé », médite non sans humour sur ce terme : « Autrefois, au pays, on disait tout simplement “pogromisé” ou plus simplement encore “volé, pillé”. Mais à présent le monde était civilisé… » (p. 79) Et le texte offre des moments de fantaisie quasi-surréaliste, malgré le tragique de certaines situations : ainsi le père de Jacques, s’attendant à être arrêté ou à apprendre l’arrestation de son fils, se voit en Job : « à demi allongé près du poste de TSF, Job grattait son corps couvert d’ulcères à l’aide d’un débris de cruche en porcelaine achetée au magasin du Louvre… » (p. 407) tandis que la voix de Dieu se fait entendre à la radio, « un poste d’une excellente marque qu’on s’était procuré à l’occasion du retour d’Espagne de Jacques. » (p. 408) Les tableaux de Chagall admirés par Juliette servent de pivot entre le shtetl perdu – et dont l’auteur, pas plus que ses personnages, ne sait pas encore à quel point il est perdu – et la société où ses violoneux et ses mariés aérien ne réussiront pas à s’intégrer.

Sans être autobiographique à proprement parler, Attendez-moi métro République est visiblement nourri des expériences de l’auteur. Le premier roman de Hanan Ayalti a été écrit en hébreu. Au début des années trente, il part vivre en Palestine, et défend l’idée d’une prise en compte de la population arabe, position qui, si elle avait été davantage partagée, aurait sans doute changé le cours de l’histoire au Moyen-Orient. Deux ans après, ayant perdu ses illusions sur le mouvement socialiste pionnier en Palestine, c’est en yiddish qu’il écrit son roman Booum un keytn (Le Boom et les chaînes) où il décrit le « boom » du sionisme au détriment de la population arabe. En hébreu, il n’aurait eu aucune chance  de le publier, mais le yiddish permettait d’exprimer un point de vue critique. Le roman est publié en 1936 à Wilno. La même année, Ayalti est correspondant de guerre en Espagne pour des journaux yiddish : il y voit les exactions des staliniens, c’est une nouvelle désillusion, mais qui montre aussi l’honnêteté de l’écrivain, sa capacité critique, et une volonté d’engagement qui ne faiblira pas. La précieuse introduction de Gilles Rozier, en retraçant cette biographie bousculée par l’Histoire, de la Pologne à New-York en passant par une prison à Tel-Aviv et par le camp des Milles (Aix-en-Provence), donne à connaître un homme qu’on aurait aimé rencontrer.

Hanan Ayalti, Attendez-moi métro République, traduit du yiddish par Monique Charbonnel-Grinhaus, introduction de Gilles Rozier, Paris, L’Antilope, 2017, 447 p.