Retour sur la guerre. Le musée de la Deuxième Guerre mondiale à Gdańsk

> Par Potel, Jean-Yves
   
> Paru le : 22.06.2017

Publié dans le n° 2 de Mémoires en jeu, décembre 2016, p. 19-21.

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Vue aérienne du site, octobre 2016. © Dominik Werner / Aerolab

En Pologne, la « politique historique » du gouvernement conservateur fait feu de tout bois. De toute guerre plus exactement. Depuis plusieurs années, un grand musée de la Deuxième Guerre mondiale  est en préparation à Gdańsk, c’est-à-dire là où a commencé la guerre, le 1er septembre 1939, par l’attaque d’une garnison polonaise sur la péninsule de Westerplatte à l’entrée du port. Il ne s’agit pas d’ériger un monument aux victimes polonaises – celui-ci domine déjà la ville.

Le projet entend profiter de la portée symbolique de l’ancienne « ville libre » de Danzig convoitée par Hitler, et d’y construire un musée d’un genre nouveau, centré sur l’expérience du conflit par les combattants et les populations civiles (les principales victimes), sur ses causes et ses conséquences. C’est un musée historique, pas un mémorial. Il partira bien sûr du cas polonais, riche et complexe, en essayant de lui donner une portée universelle. Pour son concepteur et directeur, le Professeur Paweł Machcewicz, historien respecté de la nouvelle génération qui s’est imposée depuis 1989 (il est né en 1966), s’il s’agit de regarder la guerre « du point de vue polonais », cette expérience doit être « introduite dans une vision plus vaste. » Il s’adressera à un large public. « Nous voulons parler de la Deuxième Guerre mondiale à ceux qui viennent ici au XXIe siècle » et ne pas entrer dans les instrumentalisations politiques : « Le musée transcende, de par son ampleur et ses ambitions, toutes les divisions politiciennes. C’est un musée pour les Polonais et pour les Européens. » (Gazeta Wyborcza, 9 février 2016).

On peut se faire une idée du contenu préparé depuis plusieurs années sous les auspices d’un comité scientifique international prestigieux[1] en consultant le catalogue, d’ores et déjà accessible[2]. En principe tout doit être terminé début 2017. Sur environ 5 000 m², l’exposition permanente mise en forme par des designers belges (le groupe Tempora, choisi par concours en 2009), présente 2 000 éléments réunis par des chercheurs polonais et étrangers, autour de trois récits : « Le chemin vers la guerre », « Les horreurs de la guerre » et « La longue ombre de la guerre ». La principale qualité de l’exposition, explique le site du musée, « est sa différenciation spatiale qui se départit des deux dimensions traditionnelles. Elle présente une grande variété d’espaces et des écrans originaux. Sa scénographie aidera les visiteurs à aborder l’histoire de la Seconde Guerre mondiale avec émotion et d’en comprendre les expériences humaines individuelles. » Tout en conservant, affirme son directeur, la rigueur historique.

Ce projet participe de la vague muséale qui s’est emparée de la Pologne depuis une vingtaine d’années, donnant naissance à plus d’une centaine d’établissements, surtout des musées historiques. Leur conception muséographique donne souvent lieu à des controverses entre professionnels, comme un peu partout en Europe – musée narratif ou collection d’objets, émotions et histoire, etc. – avec un engouement parfois excessif pour les nouvelles technologies de communication[3]. Dans le cas du musée de Gdańsk, on retrouve ces discussions. Mais les attaques lancées par Piotr Gliński, le premier vice-Premier ministre et ministre de la Culture conservateur (Droit et Justice – PiS), sont d’une toute autre nature. Elles promeuvent un « nouveau récit national pour la Pologne. » (cf. Mémoires en jeu, n° 1, p. 108-113)

Piotr Gliński annonce d’abord, à la mi-avril 2016, la fusion prochaine de deux musées qu’il juge redondants : celui de la Deuxième Guerre mondiale et celui de la bataille de Westerplatte, pour en faire un « musée de la bataille de Westerplatte et de la guerre germano- polonaise de 1939 ». Outre que le musée qu’il veut fusionner avec le projet initial n’existe que sur le papier, il apparaît clairement aux yeux de l’opinion qu’il s’agit d’une toute autre orientation, d’une « liquidation » pour reprendre le mot du maire de Gdańsk. Lors du conseil municipal du 26 avril, l’émotion est grande. La majorité d’obédience libérale (Plateforme civique – PO et autres partis) se heurte aux conseillers PiS qui feignent de vouloir garder le projet en l’état. Chacun comprend pourtant qu’une guerre est déclarée. Une adresse au ministre est adoptée. Elle exprime les inquiétudes des conseillers de la ville de Gdańsk, elle demande que cessent les initiatives « visant à détruire les acquis de nombreuses années de travail scientifique » et propose « un dialogue pacifique » impliquant la ville de Gdańsk qui a contribué à son financement (en donnant un terrain estimé à 53 millions de zlotys)[4]. Le ministre, de son côté, commande une évaluation du projet à trois historiens et journalistes conservateurs (Piotr Semka, Jan Żaryn et Piotr Niwiński) qui est publiée en juillet. Ces experts critiquent une mise en valeur insuffisante du patriotisme et du dévouement des soldats polonais : « Le point de vue de la Pologne ne ressort pas, écrivent-ils, il est noyé dans un pseudo universalisme ».

Ce qui leur vaut une réponse cinglante des membres du comité scientifique international. Leur communiqué, publié le 5 août, évalue l’évaluation : « La tâche de l’historien est de lire les sources et de formuler des interprétations en conséquence. Dans le cas de ces évaluations, ce travail n’a pas été fait. La majeure partie de ces commentaires est consacrée à l’affirmation selon laquelle tel ou tel aspect de l’histoire polonaise ne serait pas représenté dans l’exposition du musée. Dans tous les cas, ces allégations sont fausses, et même grotesquement fausses. Les commentaires fournissent également diverses opinions sur la structure de l’exposition. Un examinateur estime que le musée devrait être organisé plus chronologiquement, un autre sur d’autres thématiques. Ces recommandations se contredisent l’une l’autre et trahissent l’absence de réflexion sérieuse. En fait, le musée est disposé selon trois grands blocs chronologiques, intégrant chacun divers thèmes. L’une de ses innovations est l’examen sérieux des périodes d’avant-guerre et d’après-guerre, si importantes pour comprendre les origines et les conséquences de la guerre, et notamment le sort de la Pologne et d’autres pays d’Europe centrale, à savoir l’installation des régimes communistes. Le traitement thématique de l’exposition de la guerre elle-même, est intellectuellement pionnier, historiquement exact, et accessible aux Polonais et autres. Il fournit une occasion unique de présenter au monde l’expérience polonaise de la guerre[5]. »

Entre temps, le 23 juillet, le ministre annonçait son intention de nommer un nouveau directeur pour le nouveau musée fusionné. Ce sera Mariusz Wojtowicz-Podhorski qui prendra finalement ses fonctions en février 2017. L’homme est un historien amateur, connu pour son goût des reconstitutions historiques et sa haine de Donald Tusk, l’ancien Premier ministre libéral (actuel président du Conseil européen) qu’il étale volontiers sur les réseaux sociaux. Cette nomination permettra au ministre de limoger le professeur Paweł Machcewicz de son poste de directeur du Musée de la Seconde Guerre mondiale et de modifier ensuite la conception de l’exposition permanente. Ce dont il ne se cache pas, d’ailleurs.

Dans un grand entretien paru début août, Piotr Gliński revient sur les controverses à propos de l’exposition permanente du musée et sur la politique historique du gouvernement. Il motive sa décision de fusionner les deux musées par des raisons économiques. Il reproche par ailleurs au professeur Paweł Machcewicz de mettre en œuvre la politique historique du gouvernement Tusk. Selon Piotr Gliński, l’exposition du musée « devrait mettre en valeur les efforts polonais, les exploits des Polonais et des victimes polonaises plutôt que de présenter une vision universaliste ». « Il s’agit de mettre l’accent sur notre expérience de cette guerre hors-normes et si particulière ». Telle est d’ailleurs la ligne directrice d’un autre musée, le Musée de l’histoire de la Pologne, que l’actuelle équipe au pouvoir construit à Varsovie. « Ce sera une institution présentant une vision de l’histoire de la Pologne autour de laquelle s’intégrera notre communauté politique et nationale », explique Gliński (Plus Minus de Rzeczpospolita, 6/7/8 août 2016).

De son côté, Paweł Machcewicz publie une tribune dans le même magazine où il défend son idée d’exposition permanente visant à mettre en lumière la souffrance des civils. « La Seconde Guerre mondiale se distingue de tous les autres conflits armés qui l’ont précédée par le fait que ses victimes provenaient principalement de la population civile », expliquet-il, tout en précisant que leur mort a été souvent bien plus épouvantable que celle des militaires : « Ils périssaient dans les chambres à gaz, dans les camps de concentration, à la suite d’exécutions ou encore lors de l’Insurrection de Varsovie… » Machcewicz rejette l’accusation de ne pas présenter l’héroïsme des soldats polonais et de l’État clandestin. Par ailleurs, « la politique historique promue par l’actuel ministre de la Culture n’est pas partagée par l’ensemble des Polonais. Ceux qui ne la partagent pas en ont le droit, du moins tant que nous vivons dans un État démocratique […]. Si le gouvernement ne permet pas l’ouverture de [notre] exposition, ce sera la plus brutale ingérence dans l’autonomie d’une institution culturelle depuis 1989. Cela constituera alors une censure préventive encore jamais vue en Pologne », conclut le directeur du musée.

 

 

[1] Elie Barnavi (Tel Aviv), Jerzy W. Borejsza (Varsovie), Włodzimierz Borodziej (Varsovie), Norman Davies (Oxford), Ulrich Herbert (Freiburg in Breisgau), Pavel Polian (Moscou), Krzysztof Pomian (Varsovie / Brussel), Henry Rousso (Paris), Timothy Snyder (Yale), Tomasz Szarota (Varsovie), Anna Wol. –Poweska (Poznan).

[2] http://www.muzeum1939.pl/en/exhibitions/permanent_exhibition/about_the_exhibition

[3] Voir mon article de décembre 2013 http://www.ladocumentationfrancaise.fr/pages-europe/d000702-pologne.-une-nouvelle-generation-demusees-par-jean-yves-potel/article.

[4] Mairie de Gdansk, RELACJA, 26/04 Gdansk.pl. Le coût total de construction du musée s’élèverait à 450 millions de zlotys, et mobilise en plus de ceux de la ville, des fonds européens, de l’État et de mécènes privés.

[5] http://www.muzeum1939.pl/en/aktualnosci/act/news-info/type/month/y/2016/m/08#article-27b6a5c.5cf2449550b42.d1f1a73c