Se souvenir de la lumière. « La trace d’une trace »

> Par Galichon, Isabelle
   Bordeaux 3
> Paru le : 14.01.2017

Publié dans le n° 1 de Mémoires en jeu, septembre 2016, p. 13-14.

Du 15 octobre 2015 au 17 janvier 2016, le BAL (Paris 18e) a accueilli une exposition intitulée Dust, Histoires de poussière d’après Man Ray et Marcel Duchamp, sur une proposition de David Campany, et montée autour de l’énigmatique Élevage de poussière de Man Ray et Duchamp. Le catalogue de l’exposition s’ouvre sur une citation de W.G. Sebald : « Une photographie est comme une chose qui repose sur le sol et accumule de la poussière, vous voyez, quand les touffes de poussière se laissent prendre et se transforment peu à peu en une grosse pelote. À la fin, on peut tirer les fils. C’est à peu près ça. » On peut trouver d’étranges résonnances entre cette phrase, qui annonce le parcours de l’exposition questionnant l’infra-ordinaire de la trace, et l’exposition « Se souvenir de la lumière » qu’a présentée le Jeu de paume, du 7 juin au 25 septembre 2016, sur le travail de Joana Hadjthomas & Khalil Joreige. L’œuvre Dust in the wind (2013), tirage chromogène sur Diasec et plexiglass sculpté, où une immense colonne de fumée oblique rend compte du décollage d’une fusée déjà disparue, pourrait en être l’œuvre-passerelle : la rémanence visible et immatérielle du passage fugace de la fusée fait trace.

C’est, en effet, la matérialisation de la mémoire en tant que trace qui se trouve au cœur de l’exposition des deux artistes libanais. Mais l’histoire qui les intéresse relève d’une histoire potentielle laissant place aux « potentialités inabouties » (Patrick Boucheron), celles de l’histoire lacunaire des dernières décennies du Liban : c’est à travers des vidéos, installations et photographies que s’élaborent de nouveaux récits. « Quelles histoires transmettre quand le fil de l’Histoire est rompu, quand il n’en demeure pas de trace visible ? ». C’est à cette question qu’ils tâchent de répondre.

Cartes postales de guerre, réunissant 18 modèles de cartes postales mises à la disposition des visiteurs, s’insère dans le projet plus vaste Wonder Beirut. Il est bâti sur l’histoire fictive, qui se situe dans le Liban des années 1960, d’un photographe Abdallah Farah chargé, par l’État, de vanter les charmes de Beyrouth et de la Riviera libanaise par l’édition de cartes postales. Ces cartes postales, toujours commercialisées, représentent des lieux qui ont disparu, détruits par la guerre ou les opérations immobilières de reconstruction de la ville. Les artistes suggèrent ainsi que l’histoire officielle du Liban n’aurait pas retenu les différentes guerres civiles : seuls le jaunissement des clichés et les taches laissent paraître le passage du temps. La forme « carte postale » accentue d’autant plus l’effet dialectique de l’image qui donne à voir dans le Maintenant, selon Benjamin, l’impression d’un l’Autrefois figé.

Face à cette mémoire absente dont les traces ne manifestent qu’une béance, Joana Hadjthomas & Khalil Joreige livrent une autre approche mémorielle qui n’est pas sans évoquer la modélisation de la mémoire collective selon Halbwachs. Ils jouent, en effet, sur l’idée de juxtaposition de différentes strates. Toujours avec toi, vidéo en couleurs de 6 minutes, retrace une campagne d’affichage électorale, portée par des slogans tels que « Toujours avec toi », « Je ne suis pas seul, tu es avec moi » : les affiches s’accumulent, se chevauchent, et peu à peu disparaissent. Avec Faces, ce sont 42 tirages photographiques et dessins sur aluminium qui reprennent des portraits affichés dans les rues, représentant des personnalités politiques, des soldats morts au combat ou lors d’attentats. Leurs traits s’estompent et l’on ne distingue plus que l’ovale du visage : pour certains tirages, les artistes ont alors tenté de retrouver le tracé du visage par le dessin. Au temps du portrait, se superpose celui de la photographie, puis celui du dessin. La notion de latence que les artistes définissent comme « l’état de ce qui existe de manière non apparente mais qui peut à tout moment se manifester » rend compte de leur travail mémoriel à travers ces personnalités que l’histoire avait retenues mais dont la mémoire s’épuise jusqu’à ce que le geste de l’artiste la refasse affleurer. Cet effet de juxtaposition est encore repris dans le projet consacré aux images rémanentes ; dans Images rémanentes (2003) ou 180 secondes d’images rémanentes (2006), les artistes ont développé un film tourné par Alfred Junior Kettaneh, l’oncle de l’un d’eux, qui avait été enlevé en 1985 pendant la guerre civile et porté disparu. Ce film demeure voilé, blanc mais une image parvient à se dessiner à force de travaux sur la pellicule, comme si la mémoire ne pouvait totalement s’effacer, telle une image rémanente refusant de disparaître. Se souvenir de la lumière (2016), créée pour l’exposition à la Sharjah Art Fondation, met en vis-à-vis deux écrans qui semblent dialoguer entre eux : un voyage sensoriel met en évidence la disparition progressive des couleurs dans les profondeurs marines où seul le plancton se souvient de la lumière lorqu’une source lumineuse éclaire les abîmes.

La mémoire se manifeste aussi, à travers le travail de Joana Hadjthomas & Khalil Joreige, dans un lieu radicalement autre, telle une déterritorialisation du passé remémoré. Le Cercle de confusion se présente sous la forme d’un tirage photographique d’une vue aérienne de Beyrouth, découpé en 3 000 fragments tamponnés, numérotés et collés sur miroir, et derrière lesquels est annotée la phrase « Beyrouth n’existe pas » : le visiteur peut, à l’envi, se saisir d’un de ces fragments laissant apparaître le miroir qui sert de support et, par là même, son reflet dans l’espace muséal. Beyrouth et ce qu’elle représente s’ouvrent ainsi, par le geste de l’artiste associé à celui du spectateur, sur une hétérotopie. Dans Latent images, des pellicules photo ne sont pas développées : chaque film est daté, chaque image documentée, décrite dans de petits carnets. La dimension hétérotopique de la mémoire que mettent en évidence ces œuvres souligne la nature radicalement autre de la trace par rapport à la mémoire qu’elle matérialise : les traces constituent alors des lieux, des espaces mémoriels « qui s’opposent à tous les autres, qui sont destinés en quelques sortes à les effacer, à les neutraliser ou à les purifier » (Michel Foucault).

C’est enfin comme pleine présence que s’exprime la mémoire à travers Khiam et Ismyrne. Ces deux œuvres sont des vidéos qui, par le témoignage, rendent compte d’une réalité qui n’est plus. La première réunit les témoignages d’anciens prisonniers du camp de détention de Khiam, dans le Sud-Liban, démantelé en mai 2000 et ayant déjà servi de cadre à Incendie de Wajdi Mouawad ; le dispositif est ici très simple puisque les témoins sont filmés assis face à la caméra. Leur parole vient donc combler le silence qui entourait ce lieu. La seconde mêle les souvenirs familiaux que Joana Hadjthomas et Etel Adnan, poétesse et peintre libanaise, nourrissent au sujet de Smyrne dans laquelle a vécu leur famille jusqu’à la chute de l’Empire ottoman. Elles peuplent cette ville qu’elles ne connaissent pas d’une mémoire qui emprunte aux quelques objets-reliques d’un temps révolu et à leur vision idéalisée, imaginaire d’une cité qui ne ressemble plus à l’actuelle Izmir.

Ainsi, la diversité de cette exposition tant sur les problématisations mémorielles que sur les formes présentées provoque un véritable ravissement : on est happé. Jusque dans le projet The Lebanese Rocket Society dont l’originalité et l’humour atténuent la gravité de certains sujets. David Campany notait au sujet de l’exposition Dust, « Tout comme l’image photographique, la poussière est “un indice physique du passage du temps”. Élevage de poussière est donc en quelque sorte l’indice d’un indice ou la trace d’une trace. » C’est bien dans ce geste que se situent aussi Joana Hadjthomas & Khalil Joreige.

 

Joana Hadjthomas & Khalil Joreige, Se souvenir de la lumière. Jeu de paume du 7 juin 2016 au 25 septembre 2016 ; Haus der Kunst de Munich fin 2016 ; IVAM de Valence en 2017.