Shoah et bande dessinée.

> Par Aslangul-Rallo, Claire
   Université Paris-Sorbonne (Paris IV), UMR SIRICE
> Paru le : 20.04.2018

Exposition au Mémorial de la Shoah, Paris, janvier-octobre 2017

Catalogue sous la direction de Didier Pasamonik et Joël Kotek, Denoël, Paris, 2017, 168 p.

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La  Shoah – événement majeur – et la bande dessinée – art longtemps considéré comme mineur – peuvent-ils faire bon ménage ? La seconde peut-elle même se mettre « au service de la mémoire » de la première, ainsi que l’annonce le titre du catalogue de l’exposition visible jusqu’en octobre 2017 au Mémorial de la Shoah à Paris ? Depuis le fameux Maus d’Art Spiegelman et son prix Pulitzer, la question ne se pose plus vraiment : sur des voies parallèles confluant en une vague de publications à partir des années 1980, le génocide des Juifs s’est frayé une place essentielle dans notre mémoire tandis que la BD s’est imposée comme forme d’art à part entière et comme médium incontournable de transmission de l’Histoire.

Si les grandes lignes de l’histoire de cette rencontre entre l’événement et le média sont désormais bien connues – grâce notamment à des spécialistes du monde de l’éducation comme Pierre Burignat (Burignat 2011) et Isabelle Delorme (Delorme 2010, 2013) – il fallait sans doute une exposition comme celle-ci pour convaincre un public plus large. Sa réalisation, concomitante de la publication, par exemple, d’un numéro spécial de la prestigieuse revue Le Débat dédiée au « Sacre de la bande dessinée » (mai-août 2017), atteste (en même temps qu’elle contribue à l’asseoir) la légitimité des démarches historico-artistiques des auteurs du 9e art.

Ce n’est néanmoins pas à une présentation   rectiligne ni simplement descriptive que se livre l’exposition : certes, l’approche suit globalement une ligne chronologique, essentielle pour saisir à quel point l’évolution des modalités d’appropriation du thème de la Shoah dans la BD dépend du contexte historique ; des ruptures sont identifiées (la publication de Maus étant la plus importante), des productions à contre-courant repérées (le Master Race de Krigstein et Feldstein par exemple). Le parcours visuel de l’exposition se ne contente néanmoins pas de montrer comment la BD accompagne la mémoire et en suit les grandes tendances : il fait dialoguer entre elles les images, montrant les phénomènes de reprise, d’intericonicité et de contraste entre les premiers dessins des prisonniers des camps, les témoignages iconographiques des survivants, les productions des générations suivantes. La démarche paraît parfois des plus logiques – quand sont mises en évidence par exemple les sources d’inspiration d’Art Spiegelman ; elle peut aussi déconcerter (et c’est sans doute l’effet recherché) lorsque sont montrées dans la première salle, en face d’œuvres  « sérieuses », des caricatures (anti-négationnistes mais non moins provocantes) de Charlie Hebdo titrant sur « Enfin on peut le dire : Hitler Super Sympa » et faisant dire à un dictateur souriant : « Salut les youpins. Ça gaze ? ».

C’est pourtant à notre sens le premier grand mérite de cette belle exposition : proposer une forme de rétrospective bien documentée (quoique non  exhaustive – mais comment l’être ?) tout en conservant – avec prudence – une certaine dose d’impertinence, voire d’irrévérence qui renvoie à l’une des caractéristiques de la bande dessinée avant qu’elle ne devienne un genre consensuel à la légitimité incontestée. À l’heure où la BD, soupçonnée autrefois de « corrompre la jeunesse » (voir Dusquier et Pabreuil, 2006), trouve peu de contempteurs, où la démarche éducative de nombre de productions est pleinement assumée, où le médium est vanté pour sa puissance évocatrice et sa capacité à toucher les « jeunes générations », il reste en effet essentiel de ne pas se complaire dans une benoite satisfaction et de continuer à interroger les mises en scène de la Shoah ; de cerner non seulement le potentiel, mais aussi les « erreurs et tâtonnements », les « limites » de cette combinaison si particulière de texte et d’images : ces expressions, placées en exergue de l’exposition et que l’on retrouve dans l’article de Kotek et Pasamonik dans le catalogue (p. 11), ne sont pas une vaine promesse, car c’est bien à une série de questionnements que se trouve confronté le visiteur, à travers les effets de choc entre les différentes manières de mettre en dessins les événements (le mauvais goût ne nous étant pas épargné parfois) et grâce aux explications fournies par les petits livrets qui accompagnent chaque planche.

Les controverses ne sont pas tues, et si le spécialiste les souhaiterait parfois plus développées, il faut bien reconnaître que pas une seule des  questions majeures qui se posent sur la mise en art/en images de la Shoah n’est éludée : quelles stratégies, entre raison et émotion, sont les plus adaptées ? Comment trouver le juste équilibre entre la réalité historique et des formes de fictionnalisation/dramatisation aptes à capter le public (souvent mais pas toujours) jeune auquel s’adressent les auteurs ? Faut-il privilégier l’individualisation des figures et les démarches d’identification du lecteur aux victimes et/ou bourreaux, ou au contraire rester dans la distance et l’objectivité ? Comment éviter la « trivialisation » par l’importation d’un sujet grave dans le champ d’un médium populaire ? Qu’apporte la couleur : banalisation et risque d’esthétisation, ou hommage à l’humanité de ceux que l’on voulait priver de visage ? Comment les différentes générations investissent-elles les différentes formes, depuis les contemporains du génocide jusqu’aux auteurs d’aujourd’hui confrontés à la disparition des derniers témoins directs, en passant par les descendants des survivants et les exilés ?

La scénographie elle-même soulève aussi – et c’est un autre des mérites de l’exposition que de ne pas faire un tabou de cette question – la problématique toujours actuelle de l’unicité de la Shoah : une grande partie de la présentation (et du catalogue) est en effet consacrée à la représentation, dans la BD, des autres génocides du XXe siècle, notamment arménien et tutsi. Là encore, le terrain était miné, mais la démarche est habile, car les parallèles et les échos sont soulignés sans pour autant susciter l’impression de « banalisation » ou de mise au même niveau des différentes expériences génocidaires.

Relevant les multiples questionnements qui s’imposent et y participant elle-même, l’exposition est également une invitation à prolonger la visite par une belle séance de lecture : un échantillon imposant des parutions est en effet mis à disposition dans la dernière salle, qui résume par sa conception la démarche ouverte des organisateurs – puisqu’elle est un lieu de découverte de quelques exemples par les planches choisies, et en même temps un lieu d’approfondissement par la possible plongée personnelle dans les œuvres complètes.

On pourra ici se sentir submergé par la pléthore d’albums disponibles, révélatrice d’un marché éditorial porteur : celui de la mémoire, florissant, que l’on s’en offusque en considérant que c’est un signe de « marchandisation » et de « trivialisation » de l’Holocauste, ou que l’on s’en réjouisse en y voyant la preuve que l’oubli n’a pas atteint les jeunes générations d’auteurs et de lecteurs. L’exposition donne des clés essentielles pour se repérer dans ce foisonnement, oriente sans être exagérément didactique. Au visiteur/lecteur de prendre le relais et de poursuivre la découverte selon ses aspirations et sa sensibilité.

Bibliographie

Burignat, Pierre, « BD et Shoah », Site du Centre d’histoire et de la déportation de Lyon

http://www.chrd.lyon.fr/static/chrd/contenu/pdf/pedago/BD/dossier%20pedago/BdetShoah-PierreBurignat.pdf?&view_zoom=1

Delorme, Isabelle, « Shoah », Neuviemeart 2.0, http://neuviemeart.citebd.org/spip.php?article520

Delorme, Isabelle, 2010, « La Shoah : de l’étude à la mémoire, une présence en progression dans les manuels et les programmes d’histoire du lycée général ? », dossier « Enseigner l’histoire de la Shoah. France 1950-2010 », Revue d’histoire de la Shoah, n° 193/2010, p. 21-31.

Dubreuil, Laurent & Pasquier, Renaud (Dusquier et Pabreuil), 2006, « Du Voyou au Critique : parler de la Bande Dessinée », dossier La Bande dessinée. Ce qu’elle dit, ce qu’elle montre, Labyrinthe, 2006 (3), n° 25, p. 11-60.

Kotek, Joël & Pasamonik, Didier (dir.), 2016, Shoah et bande dessinée, l’image au service de la mémoire, Paris, Mémorial de la Shoah/Denoël, 2016.

Publié dans Mémoires en jeu, n°4, septembre 2017, p. 22-23