Mémoire vive. Chroniques d’un quartier, Bataclan 2015-2016

> Par Herry, Mylène
   
> Paru le : 16.01.2019

7100J4y7TKLMémoire vive. Chroniques d’un quartier, Bataclan 2015-2016

Sarah Gensburger

Paris, Éd. Anamosa, 2016, 256 p.

 

Ouvrir le livre de Sarah Gensburger, c’est ouvrir une boîte à souvenirs. En effet, les première et quatrième de couverture se rejoignent dans la mesure où elles viennent enfermer par un rabat la tranche du livre. Il s’agit d’envelopper les 55 chroniques sous une couverture en noir et blanc dont la principale représentation photographique est la sortie de secours du Bataclan criblée de balles. La couleur jaune utilisée sur ce fond noir et blanc permet de souligner le titre, l’auteure, la maison d’édition (Anamosa) et le synopsis (sur le rabat interne du livre). Au dos de la couverture, il s’agit de représenter deux plans d’échelles différentes pour y situer l’ensemble des lieux cités : ceux des attentats, le domicile de Sarah Gensburger et l’école de ses enfants, le terrain scientifique de la sociologue, à savoir la place de la République et ses abords, ses entrées et ses monuments plus ou moins éphémères.

De fait, on comprend que la place de la République, par sa proximité des lieux des attentats – du 7 janvier 2015 et du 13 novembre 2015 – et par la symbolique de sa nomenclature, devient le centre des manifestations mémorielles. Tout au long de ses chroniques, Sarah Gensburger accorde une attention particulière aux traces mémorielles, à leur appartenance, à leur conservation, à leurs mutations et / ou à leurs disparitions : elles sont des photos, des fresques, des plaques, des fleurs, des messages, des dessins, des banderoles, des drapeaux, des tags, des bougies, des rassemblements, un mémorial… Chaque chronique porte un titre qui évoque, d’une part, un temps d’observation et, d’autre part, une réflexion autour des éléments constatés. Elle n’est pas pour autant un espace indépendant. Au contraire, elle vient en appui des écrits précédents et nourrit les suivants. Par exemple, dès le début de l’ouvrage, nous pouvons lire successivement deux chroniques intitulées « traces » et « trace » : il s’agit par le jeu du nombre de signifier le travail d’archive opéré sur les lieux des attentats. Comment les traces doivent-elles dans un souci de conservation et de libération de l’espace s’extraire des trottoirs ? Par extension, comment une lettre de la municipalité du XIe arrondissement justifie-t-elle ce « nettoyage » en devenant elle-même la trace des traces ? Parfois, les chroniques ouvrent sur un aspect plus politique : ainsi, « lieu » (p. 148-155) est une chronique qui interroge la problématique d’appartenance des zones mémorielles comme l’est la place de la République. Il s’agit ici de rapporter les débats qui se tiennent sur la place autour de concepts que seraient, par exemple, l’hétéro-topie et l’hétéro-chronie. Dans quelle mesure cette place se définit-elle historiquement comme un espace de lieux et de temps multiples ? En effet, si la journée, les riverains ou les touristes se mobilisent et se recueillent autour du monument-mémorial, la nuit, les rassemblements populaires – comme celui de « Nuit debout » – se tiennent sans distinction topographique sur ce même pavé. Au fur et à mesure, le lecteur comprend les difficultés inhérentes à l’occupation de l’espace public, qu’elles questionnent sa légitimité, sa pérennisation ou sa transformation.

Chaque chronique est un bulletin consacré aux actualités du quartier. La date – placée à côté du titre – souligne la constance du travail d’écriture. Elle traduit aussi l’importance donnée à la chronologie depuis un présent, difficile à appréhender. Le temps est un « cycle » – mot placé en titre de l’avant-dernière chronique – et vient corroborer les propos antérieurs : la répétition des violences terroristes – de Charlie à Nice en passant par « le 13 novembre » – définit une temporalité cyclique. Les manifestations mémorielles, qu’elles soient une commémoration, un dépôt d’objet, l’inauguration d’une plaque à la mémoire des victimes ou encore une appropriation spatiale, se répètent en concordance avec l’enchaînement des événements. D’autres choses se modifient : le mémorial de la place de la République n’est plus ; le chêne du souvenir a pris le relais. Les drapeaux flottent un temps aux fenêtres puis disparaissent alors que des messages continuent à être déposés de façon plus ou moins anarchique. Chacun prend son temps et vit son cycle mémoriel. L’avant / l’après, le début / le milieu / la fin sont des repères qui échappent. Dans ce sens, Sarah Gensburger questionne plutôt une temporalité collective qui privilégierait le « vivre avec ». Conclure l’ouvrage sur une rétrospective des journées européennes du patrimoine (septembre 2016) – et, en particulier, sur l’exposition hommage aux victimes du 13 novembre 2015 dans le XIXe arrondissement organisée par les archives de Paris –, permet d’exemplariser et d’encourager la patrimonialisation et l’indispensable mise en mémoire collectives.

En refermant ce livre, on comprend que le travail de langage – qu’il soit artistique ou littéraire – permet, face à l’indicible, de survivre, de témoigner et de construire une post-mémoire. Il est, dans le paysage socio-littéraire contemporain, un incontournable par sa faculté de rendre compte et d’expérimenter les mouvances d’un quartier abasourdi dont la rémission passerait par des lieux et des temps de la mémoire et du collectif.