Perpetrators in Holocaust Narratives. Encountering The Nazi Beast

> Par Rasson, Luc
   Université d'Anvers
> Paru le : 22.01.2019

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Joanne Pettitt

Cham, Palgrave Macmillan, 2017, 150 p.

 

Il est trop tôt pour le dire mais la publication des Bienveillantes en 2006 a sans doute provoqué un changement de perspective dans la façon dont nous abordons les thèmes du nazisme et du génocide des Juifs. L’intérêt que portait Jonathan Littell – quand bien même il n’était pas le premier, loin de là – à la figure du bourreau nazi a suscité nombre d’ouvrages critiques interrogeant les implications d’un dispositif qui accordait le monopole narratif à un personnage infâme (voir Barjonet & Razinsky, ou encore Rasson). Joanne Pettitt, à son tour, s’engouffre dans la brèche pour proposer une réflexion qui ne se limite pas à la prise de parole du bourreau mais s’étend à la représentation du nazi dans la fiction. Comment lire ce genre de textes ? Comment accepter, le temps de la lecture, le voisinage avec un ancien SS, avec un gardien de camp, voire avec Adolf Hitler lui-même ?

Joanne Pettitt répond à ces questions en décrivant une expérience de lecture qui est essentiellement de nature mobile : le lecteur est happé par un texte qui lui refuse simultanément toute expérience d’immersion. Nous sommes invités à sympathiser avec le personnage infâme au moment même où le texte subvertit cet élan. Ainsi on retrouve le constat déjà fait par d’autres commentateurs à propos des mécanismes qui contrecarrent la rhétorique de « l’homme ordinaire » que Max Aue lui-même met en œuvre dans le premier chapitre des Bienveillantes. Affûtant l’analyse, Joanne Pettitt signale que les romans mettant en scène le bourreau nazi désignent le rapport de celui-ci avec trois domaines qui appartiennent au fond commun de l’humanité – la culture, la religion, le sexe. Or, les fictions tendent précisément à problématiser ce rapport, coupant ainsi le mouvement d’identification du lecteur avec le bourreau. De la sorte, le lecteur est invité à une « navigation continuelle » (p. 68) entre l’empathie et le rejet, rendant impossible toute identification définitive. Dans le chapitre consacré à la mise en scène de Hitler, le même phénomène est décrit en termes de « tension », le lecteur étant ballotté entre l’écueil de l’humanisation du personnage – et dès lors le risque de la banalisation – et celui de sa mythification par laquelle il se voit enlevé à son contexte historique.

Les textes soumis à l’analyse sont principalement anglophones, ce qui constitue une ouverture bienvenue pour le lecteur qui n’est pas familier de ce corpus. On y retrouve des romans publiés depuis la fin de la guerre jusqu’au début du XXIe siècle, tels The Day of Reckoning (1943) de Max Radin ou The Hitleriad (1944) de A. M. Klein, The Iron Dream (1972) de Norman Spinrad ou encore Der Vorleser (1995) de Bernhard Schlink et Er ist wieder da (2012) de Timur Vermes. On s’étonne toutefois de l’absence de certains « classiques » français du genre, comme La Mort est mon métier (1952) de Robert Merle, ou La Danse de Gengis Cohn (1967) de Romain Gary. On regrettera encore que l’auteur n’ait pas intégré les travaux de chercheurs ayant creusé la problématique de la personnalité totalitaire dans une perspective socio-psychologique, tels Harald Welzer et James Waller. Elle aurait pu y trouver des analyses permettant de mieux comprendre les mobiles du bourreau nazi, pour étoffer par exemple les pages consacrées aux mémoires de Rudolf Höss, le commandant d’Auschwitz.

Il n’empêche que ce livre pointe l’essentiel : confronté à un texte mettant en scène le nazi – ou lui donnant la parole – le lecteur est placé dans une situation inconfortable qui l’oblige à constamment négocier son rapport avec le protagoniste. Balançant entre l’empathie et le constat de la différence insurmontable, il ne se dépêtre pas d’une certaine ambiguïté. Sommes-nous des voyeurs dès lors que nous lisons, peut-être avec un certain plaisir, tel roman où un nazi impénitent justifie son action ? Ne sommes-nous pas dans la situation des témoins d’époque qui, sans participer au massacre, assistaient indifférents à la déportation et au meurtre ? Joanne Pettitt concède qu’un « potentiel de duplicité » (p. 136) est présent dans ce genre de textes. Mais il y a plus et il est important de le rappeler pour couper court aux interprétations simplificatrices qui ne verraient dans ces récits que des textes de propagande. La mise en scène du regard du lecteur à l’intérieur des fictions permet de prendre conscience d’un impératif éthique exigeant de mettre en question le conformisme social. Car en rappelant, par exemple, la responsabilité des témoins passifs, les récits nous invitent à réfléchir à notre propre position de témoin, par littérature interposée, et à prendre conscience de notre rapport au mal dans un sens général. « La première règle, la règle des règles, est de mettre en doute tout ce qui séduit », écrivait Alain (p. 153). C’est très exactement ce que fait le livre de Joanne Pettitt face aux sirènes du nazisme que certains romans prennent le risque de mettre en scène.

 

Bibliographie

Alain, 1939, Échec de la force, Paris, Gallimard.

Barjonet, Aurélie, Razinsky, Liran (dir.), 2012, Writing the Holocaust Today : Critical Perspectives on Jonathan Littell’s « The Kindly Ones », Amsterdam, New York, Rodopi.

Rasson, Luc (dir.), 2013, Paroles de salaud : Max Aue et cie, Amsterdam, New York, Rodopi.

Waller, James, 2002, Becoming Evil : How Ordinary People Commit Genocide and Mass Killing, Oxford, Oxford University Press.

Welzer, Harald, 2005, Les Exécuteurs. Des hommes normaux aux meurtriers de masse, traduit de l’allemand par Bernard Lortholary, Paris, Gallimard, 2007.