RDA. Culture – critique – crise. Nouveaux regards sur l’Allemagne de l’Est

> Par Barjonet, Aurélie
   Université Versailles Saint-Quentin (Centre d’Histoire culturelle des Sociétés contemporaines)
> Paru le : 18.01.2019

27574100078520LRDA. Culture – critique – crise.

Nouveaux regards sur l’Allemagne de l’Est

Emmanuelle Aurenche-Beau, Marcel Boldorf, Ralf Zschachlitz (dir.)

Villeneuve d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2017, 283 p.

 

Un hommage au germaniste lyonnais Jacques Poumet donne à ses collègues et amis l’occasion de jeter de « nouveaux regards sur l’Allemagne de l’Est ». Ce collectif rassemble vingt contributions de chercheurs spécialistes de la RDA qui analysent une réception (comme celle de Nietzsche), des textes littéraires (comme ceux du romancier Reinhard Jirgl, du poète Heinz Czechowski, de Regina Scheer, auteur d’une saga familiale, des textes de jeunes marginaux des années 1980, souvent poètes), ou encore un film censuré (Le Lapin, c’est moi [1965] de Kurt Maetzig). Se trouvent également étudiés la presse de RDA (Junge Welt, Neues Deutschland, Eulenspiegel), le rapport entre artistes et pouvoir (la Stasi et G. Grass) ou encore le devenir de l’art de RDA dans l’Allemagne réunifiée (qu’il s’agisse des collections d’art est-allemand ou des poètes de Berlin-Est). Concernant ce dernier point, il est intéressant de noter que « vingt ans après la RDA » les poètes est-allemands considèrent que « leur identité spécifique en tant qu’anciens de la RDA perdure » (p. 116). Ils sont nombreux à avoir pu continuer leur carrière en RFA.

Toute une partie de l’ouvrage porte sur des questions politiques et économiques comme les visites de Honecker en RFA et en France, la crise des années 1980, les causes de l’effondrement de la RDA, la situation économique au moment du tournant, « la survivance de l’industrie dans les nouveaux Länder » ainsi que l’histoire et l’évolution des milieux sociaux en Allemagne de l’Est. Le spectre est large, à l’instar des travaux du collègue désormais émérite. On l’aura compris : les contributions portent sur la période de la RDA mais aussi sur les vingt-cinq années qui ont suivi la chute du mur.

Impossible, dans le cadre d’un compte rendu, de rendre compte de chaque article. À défaut, l’on s’arrêtera sur un article de chaque partie (« I. Histoire des idées et littérature », « II. Arts et médias », « III. Politique et économie »). Dans la première, Ralf Zschachlitz se singularise en comparant deux entreprises de « décanonisation » d’écrivains par des écrivains, l’un côté RFA, l’autre côté RDA : W. G. Sebald déconstruisant le « mythe du Groupe 47 » dans son Luftkrieg und Literatur (1999) et Hans Joachim Schädlich s’en prenant à l’antifascisme comme mythe fondateur de la RDA dans son roman Anders (2003). Sebald reproche surtout à Alfred Andersch de s’être servi « de la littérature comme moyen de rectifier sa propre biographie » (p. 130) et Schädlich trouve que « les libertés poétiques prises par Bruno Apitz dans sa “légende du communisme allemand héroïque du camp de concentration de Buchenwald” […] publié en 1958, ont nourri le mythe de l’enfant de Buchenwald qui s’intègre parfaitement dans le mythe fondateur de la RDA. » (p. 128) Ralf Zschachlitz n’en reste pas là, souligne les « réaction[s] tardive[s] » de ces deux « hypolepses » (Jan Assmann) et s’intéresse aux suites de ces dénonciations qu’il ne manque pas de regarder comme des « critiques morales » (p. 130).

Dans la deuxième partie, l’on trouve une analyse d’Hélène Camarade sur les « mémoires et représentations de la RDA dans le roman graphique et la bande dessinée allemande contemporaine », médium actuellement en plein essor en Allemagne. Elle se penche sur les œuvres germanophones consacrées à la RDA qui ont paru depuis 2009, pour mettre au jour le « discours mémoriel qu’elles véhiculent actuellement sur la RDA » (p. 187). Le premier intérêt de cette étude est de montrer que sur les seize auteurs repérés, quatorze sont nés en RDA, et que sur ces quatorze, treize sont nés entre 1960 et 1982 – parmi lesquels neuf avaient entre 7 et 14 ans en 1989, de sorte que « cette dernière génération a vécu un attachement souvent plus affectif que politique à la RDA » (p. 186). Hélène Camarade distingue des récurrences de personnages, de thèmes, des styles, et analyse dans le détail cinq albums. Elle parvient à la conclusion que les albums des treize auteurs de RDA nés entre 1960 et 1982 sont parfois nostalgiques, mais ne sont pas « teintés d’angélisme » (p. 198). Leur traitement de la RDA se fait « sur des modes très divers et en partie complémentaires » (ibid.), emblématiques d’un « sentiment accru de responsabilité en termes de représentation de l’histoire » (p. 199).

La troisième partie s’achève par une analyse des milieux sociaux en Allemagne de l’Est. Michael Hofmann en propose un aperçu pendant et après la RDA, en fonction de trois rapports possibles entre les mondes vécus et le système : « l’accommodement, l’intégration et le “blocage” » (p. 274). Le tournant de 1989 entraina une « phase de forte mobilité sociale » à laquelle les citoyens d’ex-RDA étaient rarement préparés. En quelques années « plus de la moitié de toutes les positions sociales […] changent. Pour la grande majorité des Allemands de l’Est, cela va cependant plutôt de pair avec un déclassement social […]. En 1993 par exemple, on note 23% d’ascensions contre 77% de déclassements. » (p. 278) Les plus touchés furent les groupes sociaux « traditionnels des ouvriers et employés » (ibid.) L’étude conclut à la distension de la structure sociale est-allemande, mais surtout : « [d]ans l’ancienne RDA contrainte à une grande homogénéité, on observe maintenant de fortes inégalités sociales. » (p. 283)

Signalons enfin que le volume est enrichi par des témoignages de l’époque. Ainsi, Sibylle Goepper s’appuie sur des entretiens faits avec des poètes de Berlin-Est, Dominique Herbet sur des témoignages d’anciens rédacteurs en chef ou journalistes, tandis que Heike Baldauf-Quilliatre a enregistré les réactions spontanées de deux personnes placées devant une rediffusion de l’émission Sandmännchen puis d’une émission sur Sigmund Jähn, « l’un des derniers “héros” de RDA » (p. 219), captant ainsi des souvenirs d’enfance de deux citoyens ordinaires. L’analyse conversationnelle montre « la construction interactive des souvenirs » (p. 222). Assurément, le volume aurait gagné à être davantage relu, mais n’est-ce pas toujours le cas, surtout quand il s’agit de collectifs ? Et c’est un reproche mineur face à la richesse des contributions proposées.