Représentations mémorielles de la guerre civile grecque

> Par Flitouris, Lampros
   Université de Ioannina (Grèce)
> Paru le : 23.07.2018

Christina Alexopoulos-de Girard

Paris, Classiques Garnier, 2017, 893 p.

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Pendant  l’occupation par les forces de l’Axe, la Grèce a connu un grand mouvement de résistance armée, parmi les plus importants d’Europe. Cependant, cette résistance n’était ni unie ni bien coordonnée. L’organisation la plus massive de la Résistance fut l’E.A.M. (Front national de la Libération), dominée par le Parti communiste grec (KKE), interdit depuis 1936 par la dictature de Metaxás. La branche militaire de l’E.A.M., l’ELAS (Armée nationale populaire de Libération), a réussi à contrôler une grande partie du territoire du pays, surtout les régions montagneuses. Malgré les représailles allemandes, les partisans ont développé une activité assez efficace contre les occupants et ils ont organisé un système d’auto-administration populaire. La participation des habitants des régions libérées à la prise des décisions était sans précédent, surtout parce que la province était jusqu’à cette époque sous le contrôle absolu de la police et des groupes d’extrême droite.

Le but de la gauche était non seulement la libération mais aussi l’abolition de la monarchie, considérée comme responsable de la dictature de Metaxás. Une telle évolution s’opposait aux intérêts anglais d’après-guerre. Le fantôme du communisme épouvantait la diplomatie britannique qui ne pouvait compter que sur les forces traditionnelles en Grèce  comme le roi, l’Église et les partis politiques bourgeois. Malgré les efforts pour la formation d’un gouvernement national, les équilibres étaient très fragiles. En 1944, la Grèce était plus divisée qu’avant l’éclatement de la guerre et elle allait devenir le premier théâtre de la guerre froide. Après le départ des troupes allemandes en octobre 1944, le débarquement des forces britanniques à Athènes, dominées par les forces d’ELAS, a provoqué l’affrontement de deux ex-alliés. Au terme d’une période de tensions, en 1946 la guerre est devenue ouverte et a eu des conséquences beaucoup plus néfastes que celles de l’occupation allemande.

Avec la fin de la guerre civile en 1949, le KKE et la totalité de la gauche procommuniste ont été mis hors la loi et beaucoup de leurs membres emprisonnés. D’autres communistes ont préféré fuir vers l’Est pour sauver leur vie menacée par la vague de la terreur blanche. Le retour à une vie politique normale n’était pas possible à cause de la présence d’un mécanisme répressif puissant. Les efforts des années 1950-1953 pour faire oublier la guerre civile n’ont pas donné de fruits, car la droite avait le contrôle de tous les rouages de l’État. Les gouvernements grecs, grâce au plan Marshall, ont essayé de se rétablir ; en même temps, le pouvoir anticommuniste, fidèle à l’esprit de la guerre froide, cherchait partout des traîtres et des espions. À l’heure de la restructuration de l’Europe et pendant qu’elle faisait des efforts pour son développement, la Grèce traînait le pas et mettait en avant sa phobie du « danger communiste ». Le pays entra dans une période de « démocratie chétive » avant l’arrivée des colonels en 1967.

Christina Alexopoulos-de Girard revient sur cette guerre oubliée, par le biais de ses représentations mémorielles entre 1949 et 1967. C’est la période pendant laquelle les vainqueurs de la guerre formulent le récit national qui dominera l’espace public jusqu’à la chute des colonels en 1974 ; les vaincus, eux – qu’ils soient emprisonnés ou partis dans les pays de l’Est –, essaient de sauvegarder leur dignité et de rétablir leur propre lecture mémorielle d’une guerre perdue. Grâce à un corpus impressionnant (bibliographie, documents d’archives, documents officiels, souvenirs, témoignages et entretiens oraux inédits effectués en République de Macédoine), Alexopoulos nous offre une étude sur la polyphonie narrative d’une mémoire divisée et évolutive. L’auteure met en lumière les représentations mémorielles des vainqueurs et des vaincus (souvenirs, festivités, manuels scolaires publiés en Grèce ou dans les pays de l’Est, mais aussi discours publics, littérature et activité éditoriale, etc.), sans oublier de souligner les rapports politico-sociaux d’avant-guerre, notamment en proposant une relecture de l’histoire du Parti communiste grec, de sa naissance jusqu’à la défaite de 1949. Au centre de sa recherche, on trouve les constructions mémorielles et sociales du conflit, appréhendées à travers une approche qui combine l’histoire des représentations, l’analyse du discours, la narratologie, la psychanalyse, l’anthropologie sociale, voire la pédagogie.

Après la fin de la guerre, en 1949, la vie publique du   pays est soumise à un discours anticommuniste et les vainqueurs s’appuient sur une rhétorique opposant les « vrais Grecs » aux « slavophiles ». La propagande officielle refuse au conflit récent le statut de guerre civile et souligne la menace slave ou simplement rouge. De même, les vaincus préfèrent parler d’une guerre perdue à cause de la division du monde socialiste (« les traîtres titistes »). Christina Alexopoulos propose alors une étude contrastée de l’idéologie des deux camps et, grâce à l’exploitation judicieuse des sources, parvient à offrir une lecture de la guerre civile d’en haut et d’en bas, tout en mettant en lumière l’hétérogénéité sociale, politique, économique et culturelle de chaque partie. Cette recherche, en portant sur les représentations construites par les deux adversaires et en analysant les narrations du conflit, offre une nouvelle approche de la guerre civile grecque sous l’angle d’une comparaison des versions dominantes et des versions dominées, versions qui ont marqué l’histoire contemporaine du pays jusqu’à nos jours.

Si l’auteure s’arrête en 1974, ses conclusions permettent de penser les usages politiques des représentations mémorielles de la guerre civile dans le contexte politico-social actuel. En effet, le discours public sur la guerre civile et son héritage occupe le débat politique surtout pendant ces années de crise économique. Ces dernières années, les chercheurs s’intéressent de plus en plus aux années 1940 ; un grand nombre d’historiens mettent en œuvre de nouvelles méthodes et proposent des lectures alternatives de la période. Le livre de Christina Alexopoulos-de Girard mérite une lecture attentive et approfondie : il nous aide à comprendre non seulement les dimensions de cette confrontation mais aussi les liens de la mémoire de la période 1946-1949 avec les usages publics de l’histoire dans une société qui reste divisée soixante-dix ans après la fin de la guerre.

Publié dans Mémoires en jeu, n°5, décembre 2017, p. 138-139