Third-Generation Holocaust Narratives. Memory in Memoir and Fiction

> Par Barjonet, Aurélie
   Université Versailles Saint-Quentin (Centre d’Histoire culturelle des Sociétés contemporaines)
> Paru le : 27.10.2017

Victoria Aarons, dir.

Lanham, Lexington Books, 2016, 211 p.

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Un an après un collectif australien (Jilovsky), un second recueil, cette fois américain, tente de faire le point sur la littérature de troisième génération, c’est-à-dire sur les récits des petits-enfants de ceux qui ont succombé ou survécu à la Shoah.

Dans son introduction, Victoria Aarons accumule les questions pour tenter de définir la troisième génération et ses réalisations. Pour ce faire, elle ne part pas de la postmemory (Hirsch) alors que deux contributeurs ont porté leur attention sur des photographies (Chinski) ou des projets artistiques (Lang). Au fond, pour elle, les petits-enfants écrivent des enquêtes sur ce qu’ont vécu leurs grands-parents, alors que ce n’est pas ce dont témoigne l’ensemble des exemples pris en compte par les contributeurs. Pour analyser les enquêtes, elle n’utilise pas non plus les termes de « récit » ou de « roman archéologique » mais fait l’hypothèse que les petits-enfants sont dans une quête de story (p. xii) et qu’ils choisissent ce passé, sans faire preuve d’obsession à son égard. Ils voudraient comprendre et « remplir les trous de la narration et de la représentation, les trous affectifs aussi bien que les trous du savoir » (p. xiv) et seraient des « auditeurs éthiques » (ethical listener, p. xv). Pour autant, leur enquête serait entravée par les silences et les interdits des ancêtres ainsi que par les limites de l’imagination.

Pour Aarons, comme pour un grand nombre d’auteurs de ce collectif, la définition de la 3e génération dépend de celle du survivant de la Shoah, l’une comme l’autre pouvant correspondre à une grande diversité de situations. Pour cette raison, ils sont quelques-uns dans ce volume à éviter le terme de « 3e génération » en dépit du titre (voir Patt, note 2, p. 54, Astro, p. 105, ou Lang, p. 134, tous pour des raisons différentes) et la dernière contribution s’intitule même « Contre la pensée générationnelle dans les études sur la Shoah » (Weissman). Cela explique certainement la prudence d’Aarons qui, en introduction, situe finalement la 3e génération, de manière assez floue, entre proximité et distance, passé et futur et, dans sa propre contribution, entre savoir et non-savoir, familiarité et étrangeté, présence et absence (p. 36).

La grande majorité des contributeurs adoptent une grille de lecture juive, les œuvres de 3e génération étant comparées à des « mémoriaux littéraires » (Patt), à des « mémoriaux textuels » (Lang), à des sites mémoriels, des « Yizkor books » (Aarons, p. xviii, Patt, p. 47) ou encore à des midrash (Aarons, p. xviii, p. 20, 26 et 33). Pour Paule Lévy, The Lost est «  a magnificent Kaddish » (p. 69). De même,             Alan L. Berger étudie essentiellement le roman graphique de Jérémie Dres sous l’angle de l’identité juive, convaincu que, même si l’auteur n’est pas religieux, il « découvre sa propre sensibilité vis-à-vis de la sainteté en visitant la synagogue de Cracovie » (p. 85). Nous n’irons pas à Auschwitz est finalement ramené à un projet de tikkun olam (réparation/restauration du monde) qui se transformerait en projet de tikkun atzmi (réparation/ restauration de soi) (p. 85) – le tikkun olam était déjà un angle de lecture de l’ouvrage que Berger a consacré à la 2e génération (1997). De fait, toutes ces comparaisons ont déjà pu être faites pour qualifier les oeuvres des générations précédentes et révèlent la persistance, aux États-Unis, même à propos des textes des générations d’après, d’une « lecture liturgique » (Coquio, p. 60). Tout cela, ainsi que le choix du terme « narratives of return » (Aarons, p. 20 ou Berger, p. 74), ancre ce collectif dans la tradition américaine.

Le collectif semble considérer assez unanimement la 3e génération comme une nouvelle « communauté », ce dont témoigne la contribution d’Erika Dreifus, placée au début de l’ouvrage. Même « la génération argentine des petits-enfants sans grands-parents » est qualifiée de communauté (une « communauté invisible » toutefois, p. 100). La communauté américaine est en gros représentée par des narratives of return dans le style des Disparus de Mendelsohn ou par des fictions traditionnelles à l’instar du Pont invisible de Julie Orringer, où un narrateur de 3e génération n’apparaît que dans quelques lignes, et à la fin de l’ouvrage. Une petite place est faite aux fictions de témoignage (une nouvelle de Molly Antopol dans l’article de Patt, p. 48-50), aux enquêtes imaginaires (il est fait mention d’un ouvrage de Sergio Chejfec, p. 98) et aux fictions mettant surtout en scène la 3e génération (A Replacement Life de Boris Fisher, 2014 ou Daniel Torday, The Last Flight of Poxl West, 2015).

Les textes étudiés sont surtout américains (The Lost de Daniel Mendelsohn, 2006 et The Invisible Bridge de Julie Orringer, 2010), mais aussi français (Astro écrit sur Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus d’Ivan Jablonka, sur les textes de Marianne Rubinstein, sur ceux de Nathalie Skowronek, sur Le Rapport de Brodeck de Philippe Claudel et sur un texte bien moins connu de Valentin Temkine, tandis que Berger se penche sur Nous n’irons pas voir Auschwitz). Ils peuvent aussi être issus d’Amérique latine (Astro sur Eduardo Halfon et Leonardo Padura ; Chinski sur Chejfec) et Erika Dreifus évoque sa lecture du roman de l’Israélien Amir Gutfreund. L’ouvrage contient deux contributions d’écrivains : Erika Dreyfus (née en 1969), auteur de nouvelles (Quiet Americans, 2011) et Henry Raczymow (*1948) qualifié d’auteur « écrivant de la perspective de la 2e ou de la 3e génération » (p. xxi), alors que sa date de naissance le place tout à fait dans la 2e. La première revient sur son intégration progressive à la communauté de la 3e génération, le second a donné une nouvelle sur ses grands-parents qui a été traduite pour ce volume.

La perspective est assez optimiste : ainsi, pour Aarons, la 3e génération américaine parviendrait à une représentation cohérente du passé en mêlant habilement, et surtout « éthiquement », mémoire et fiction (p. 21-22). Par rapport aux générations précédentes, les petits-enfants feraient œuvre d’élargissement, en ce qui concerne la représentation, notamment vers le futur (p. 21) et, pour le dire, elle s’appuie sur l’ouvrage récent d’Eshel. Astro fait part de son inquiétude, toutefois, à l’égard de certains concepts universitaires comme celui de « mémoire multidirectionnelle » au motif que ce dernier ferait de la Shoah un « moyen » pour parler d’autres mémoires, suscitant des déplacements et des remplacements au sein de la mémoire initiale (p. 124). Plus globalement, il est attentif à tout ce qui semble menacer l’unicité de la Shoah (comme par exemple le roman de Philippe Claudel, voir p. 114).

Malheureusement, l’ouvrage ne tient pas tout à fait ses promesses puisqu’il est aussi beaucoup question de la 1re génération, de la 2e, et des enfants cachés, soit de la « génération 1,5 » comme l’appelle Susan R. Suleiman. Cela est parfois nécessaire, pour différencier entre la 1re génération et les générations d’après (Lang), entre la 2e et la 3e générations (Aarons, Weissman), mais parfois on n’en voit pas la nécessité (Astro). Par excès de différenciation d’ailleurs, Astro parle d’« avatars de 3e génération ». Ce qui me paraît indispensable, en revanche, c’est de distinguer entre témoins et non-témoins (comme l’a fait Gary Weissman dans son ouvrage de 2004) ou entre petits-enfants (3e génération) et enfants d’orphelins (génération 2,5). L’ouvrage ne le fait pas, et l’on trouve même un texte de Malena Chinski sur les enfants de ceux qui sont venus se réfugier en Argentine entre les deux guerres, ceux dont les grands-parents sont morts en Europe. Aujourd’hui, ces personnes ont entre 60 et 85 ans (p. 90) et ont donc peu à voir avec ceux auxquels on pense généralement quand il est question de la 3e génération (et qui ont plutôt 35-45 ans).

En somme, ce collectif ne propose pas de définition claire de ce qu’est la 3e génération, mais accumule des exemples qui – bien qu’étant internationaux – relèvent d’une lecture américaine, prompte à féliciter la jeunesse de vouloir « porter témoignage » (bear witness). Le recours aux autres générations, ainsi que la mention de phénomènes connexes (comme le fait que de jeunes Israéliens se font tatouer le numéro de déportation de leurs grands-parents, p. 74), montrent que nous ne sommes qu’au début d’une réflexion sur la 3e génération. Il faut saluer la présence d’un index qui permet de se repérer dans cet ensemble disparate.

Dans ce recueil, le texte de Gary Weissman se singularise par une approche théorique et polémique. L’angle générationnel adopté depuis les années 1990 par les Holocaust studies est rejeté en tant que « rhétorique » impliquant une grande proximité à la Shoah et parce qu’il obscurcirait la distinction entre véritables et non véritables descendants (les deux étant parfaitement légitimes à écrire sur la Shoah), tout en contribuant à l’idéalisation des descendants, quels qu’ils soient, sous la forme de caretakers of Holocaust memory (p. 162). Il dénonce leur prétention à entretenir  un lien plus authentique et/ou légitime avec la mémoire de la Shoah (p. 180-181) alors que ce qui compte, c’est la qualité de l’analyse. On l’aura compris, pour Weissman, la communauté générationnelle est imaginaire (p. 162) et la « rhétorique » déployée depuis bientôt trente ans par les universitaires est à réévaluer (p. 163) : à ses yeux, elle est trop floue et même contradictoire, et il ne lui semble pas que la situation s’arrange avec les travaux sur la 3e génération. Son article-pamphlet, qui appelle à renoncer à l’angle générationnel pour mieux traiter le sujet, s’accompagne d’un bilan fort sérieux et passionnant sur les travaux des chercheurs qui ont constitué le champ disciplinaire de la 2e génération et ceux qui sont en train de construire celui de la 3e. Le volume retrouve donc, avec ce dernier article, un peu de la cohérence qui lui manquait.

 

Bibliographie

Berger, Alan L., 1997, Children of Job : American Second-Generation Witnesses to the Holocaust, New York, State University of New York Press.

Coquio, Catherine, 2015, La Littérature en suspens. Écritures de la Shoah : le témoignage et les œuvres, Paris, L’Arachnéen.

Eshel, Amir, 2013, Futurity : Contemporary Literature and The Quest For The Past, Chicago, The University of Chicago Press.

Jilovsky, Esther, Silverstein, Jordana, Slucki, David (dir.), 2015, In the Shadows of Memory. The Holocaust and the Third Generation, Elstree (GB), Portland (USA), Vallentine Mitchell & Co Ltd.

Weissman, Gary, 2004, Fantasies of Witnessing : Postwar Eff orts to Experience the Holocaust, Ithaca, Cornell University Press.

Publié dans Mémoires en jeu, n°3, mai 2017, p. 144-146