Carnet de recherche

> Par Brun, Catherine
   Paris 3 Sorbonne-Nouvelle
> Paru le : 09.07.2019
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Quand surviennent les attentats du 13 novembre 2015 et que, cinq jours plus tard, le Président du CNRS, Alain Fuchs, lance un appel à proposition à l’ensemble de la communauté académique « sur tous les sujets pouvant relever des questions posées à nos sociétés par les attentats et leurs conséquences, et ouvrant la voie à des solutions nouvelles – sociales, techniques, numériques », l’historien Denis Peschanski et le neuropsychologue Francis Eustache travaillent déjà ensemble. Le premier est historien du communisme, de la France de Vichy et des années noires et, après avoir codirigé avec Edward Berenson le programme international de recherche « Memory & Memorialization – Representing Trauma and War », supervise l’équipement d’excellence, ou plateforme technologique, MATRICE (Mémoire, Analyse, Théories, Représentations Individuelles et Collectives ; Expérimentations) ». Le second est l’un des meilleurs spécialistes de la mémoire humaine. Il dirige l’unité Inserm-EPHE-université Caen-Normandie « Neuropsychologie et imagerie de la mémoire humaine » et le Centre Cyceron, une plateforme d’imagerie biomédicale située à Caen. Il est membre du Comité de pilotage de l’Équipex MATRICE. Leur postulat commun, qui est aussi celui de MATRICE, est « qu’il n’est pas possible de comprendre comment fonctionne la mémoire sans prendre en compte tous ses aspects dans une approche transdisciplinaire : en un mot [sans] faire travailler ensemble les sciences humaines et sociales, les sciences du vivant et celles de l’ingénierie1 ». Le programme « 13-Novembre », que pilotent Francis Eustache et Denis Peschanski, se veut donc d’abord « une réponse épistémologique forte2 » à la mesure de l’ébranlement sociétal provoqué par les attentats.

UNE RECHERCHE « EXTRAORDINAIRE »

Le refus de la disjonction entre l’étude des dynamiques cérébrales de la mémoire et la construction sociale d’une mémoire collective, voici, en effet, qui n’est pas encore tout à fait entré dans les usages et ne fait pas l’unanimité, malgré les écrits visionnaires de Maurice Halbwachs. De ce point de vue, le programme « 13-Novembre » fait figure de mode d’investigation « extraordinaire »… Plusieurs facteurs concourent à cette exceptionnalité : la transdisciplinarité revendiquée et la diversité des partenaires impliqués ; le caractère longitudinal des études ; l’ampleur quantitative des enquêtes.

Porté par le CNRS, HESAM Université et l’INSERM – les laboratoires de rattachement de Denis Peschanski et Francis Eustache –, financé par l’Agence Nationale de la Recherche (ANR) et les Investissements d’avenir, le Programme a des partenaires prestigieux : l’agence nationale de santé publique (Santé publique France), l’Institut National de l’Audiovisuel (INA), l’Établissement de Communication et de Production Audiovisuelle de la Défense (ECPAD), l’École Pratique des Hautes Études (EPHE), les Archives Nationales (AN), le Service Interministériel des Archives de France (SIAF), l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, l’Université de Caen Normandie, le GIP Cyceron, Le Parisien-Aujourd’hui en France, le Centre de Recherche pour l’Observation et l’Étude des Conditions de vie (CRÉDOC), Universcience, France Culture et l’OEuvre de Secours aux Enfants (OSE). Treize laboratoires en sont partenaires, qui manifestent la diversité des ancrages disciplinaires : droit (Institut de l’Ouest Droit et Europe : IODE), histoire (Institut d’Histoire des Représentations et des Idées dans les Modernités : IHRIM), informatique (Institut des Systèmes Complexes, Paris Île-de-France : ISC-PIF), linguistique (Bases, Corpus, Langage : BCL ; Dipralang ; PRAXILING), littérature (Théorie et histoire des arts et des littératures de la modernité : THALIM), neurosciences (Neuropsychologie et imagerie de la mémoire humaine : NIMH U1077 ; Neuropsychiatrie : recherche épidémiologique et clinique U1061), Sciences de l’information et de la communication (Centre de recherche sur les médiations : Crem), sociologie et sciences politiques (Centre Européen de Sociologie et de Science Politique : CESSP ; Centre de recherche sur les liens sociaux : CERLIS ; Institut des Sciences sociales du Politique : ISP). Tous visent à cerner les mécanismes de construction et de déconstruction des souvenirs au carrefour des mémoires individuelles et collectives dans un contexte traumatique. Si les spécificités disciplinaires ne sont pas méconnues, les chercheurs sont invités à croiser leurs expertises sur des corpus communs : corpus d’entretiens individuels filmés par l’INA et l’ECPAD, corpus médiatiques ou culturels. Ils ont également concouru à l’élaboration transdisciplinaire des questionnaires soumis aux volontaires.

Lancé en avril 2016, le programme a vocation à se déployer jusqu’en 2028. Ce temps long autorisera la prise en considération du devenir mémoriel des événements : quels infléchissements dans les manifestations du stress post-traumatique, dans les représentations, les formulations, les politiques publiques de la mémoire ? Quelle(s) transmission(s) intra- ou intergénérationnelle(s) ? Quelles modifications et quelles permanences ?

Car l’une des forces de « 13-Novembre » est de programmer la réitération de ses enquêtes. En son cœur, une étude, dite « Étude 1000 », entreprend le recueil et l’analyse de près de 1000 entretiens individuels filmés (934 avaient été réalisés à la fin de la première phase, en avril 2017) auprès de personnes volontaires qui étaient plus ou moins proches du lieu des attentats. Les personnes relevant du cercle 1 sont les personnes directement exposées aux attentats et donc le plus souvent au trouble de stress post-traumatique (TSPT) : survivants (32%) et leur entourage (5%), endeuillés (13%), témoins (12%), professionnels (policiers, militaires, pompiers, magistrats, politiques, médecins, aidants : 38%) qui sont intervenus. Les personnes relevant du cercle 2 sont les habitants des quartiers touchés (10e, 11e, une partie du 12e arrondissement de Paris ou de Saint-Denis) ; celles associées au cercle 3 relèvent de la métropole de Paris, hors les quartiers directement touchés ; celles réunies dans le cercle 4 sont issues du reste du pays, à travers les villes de Caen, Metz et Montpellier. L’ensemble de ces personnes, d’abord entendues en 2016, le sont à nouveau en 2018, et le seront autant que faire se peut en 2021 et 2026. La démarche s’inspire des travaux menés par William Hirst sur le 11 septembre, qui avait réitéré lui aussi les entretiens, sans toutefois prévoir d’interroger les mêmes personnes ni d’utiliser l’audiovisuel3. Une autre étude longitudinale est associée à l’« Étude 1000 » : l’étude dite « REMEMBER », qui comptera trois campagnes en cinq ans : 2016, 2018 et 2021. Ancillaire et biomédicale, elle porte sur 192 personnes issues de l’« Étude 1000 » : 120 directement exposées (cercle 1), 72 non exposées (cercle 4). Focalisée sur l’impact cérébral, cognitif et psychopathologique des attentats, elle vise principalement à identifier le retentissement du TSPT, lorsqu’il existe, sur le fonctionnement cérébral, à déterminer des marqueurs neurobiologiques prédictifs de l’évolution du trouble. Mais elle appelle aussi une réponse pluridisciplinaire car sociologie et psychologie contribuent à comprendre comment s’opère la discrimination entre sujets résilients et non résilients.

Ces études qui, en dépit de leur ampleur, ne visent, à travers les cercles 1 à 3, qu’une partie ciblée de la population française, sont complétées par d’autres enquêtes, attachées à saisir l’état et l’évolution des opinions publiques à partir d’échantillons représentatifs. L’une d’entre elles est menée par le CRÉDOC, qui a inséré dans les enquêtes générales qu’il diligente tous les six mois plusieurs questions portant sur la perception et la mémorisation des attentats du 13 novembre en France. Une autre, portée par Santé Publique France, « ESPA 13-Novembre », est une enquête épidémiologique de santé publique et vise à déterminer par web-questionnaires l’impact psycho-traumatique des attentats et la fréquence d’utilisation des dispositifs de soins existants. D’autres encore portent sur le traitement des attentats par les médias et les réseaux sociaux, la prise en charge de l’événement et de sa mémoire par la communauté éducative4, les mises en mots et en récit5 (témoignages, romans, théâtre, chansons, messages conservés aux Archives de la Ville de Paris), autant dire les interactions de la mémoire communicative et de la mémoire culturelle (A. et J. Assmann), ou les « fables de la mémoire » chères à Lucette Valensi6.

 UN PROGRAMME « POUR MÉMOIRE »

À cette heure, la phase 1 du programme (2016-2017) est achevée, et, après avis du conseil scientifique constitué par le CNRS et l’INSERM et d’un jury international réuni par l’ANR, le Commissariat Général à l’Investissement a décidé de financer la phase 2 (2017-2019). 2018 est aussi l’année des premiers résultats de la phase 1. L’« Étude 1000 » a permis l’enregistrement de 1431 heures d’entretiens audiovisuels, d’abord transcrits par un logiciel de reconnaissance vocale avant que des équipes ne soient chargées d’affiner le travail pour le rendre disponible à l’analyse. REMEMBER, pour sa part, s’attache à saisir l’origine des inégalités individuelles face aux intrusions cérébrales : pourquoi certains sujets sont-ils plus ou moins capables que d’autres d’inhiber les images/ sons/odeurs associés à l’événement traumatique ? Peut-on identifier des marqueurs neurobiologiques prédictifs ? Les enquêtes menées par le CRÉDOC permettent déjà de confirmer l’impact des attentats du 13 novembre sur la population française : 80% des personnes interrogées (2000 personnes en face à face en juin 2016, 3000 personnes en ligne en janvier 2016 et janvier 2017) mentionnent le 13 novembre parmi les attaques terroristes les plus marquantes depuis 2000 (en guise de comparaison, 53 % pour le 11 septembre 2001), et les jeunes de 18-24 ans, de manière inédite, sont aussi fortement effrayés que les plus de 70 ans (42 %). Quant à l’enquête ESPA, à laquelle 1412 personnes ont répondu, elle a notamment révélé la présence de TSPT non seulement chez les menacés (32 % des répondants) et témoins directs (27 %), mais aussi chez les témoins proches (19 %) et exposés indirects (22%). Ces premiers résultats confirment la nécessité du chantier tentaculaire entrepris.

Le site du Programme en fait état7 : s’il s’agit d’analyser la manière dont la mémoire des attentats « participe et participera à façonner la société de demain », pour « nous permettre de mieux […] comprendre et mieux […] appréhender » ces phénomènes, « il s’agit également de conserver et de transmettre la mémoire des attentats du 13 novembre ». Le Programme se reconnaît ainsi une dimension patrimoniale. Conserver la mémoire, c’est aussi ce qu’ont fait les Archives de la Ville de Paris en lançant une campagne de sauvegarde des messages dédiés aux victimes, déposés par les citoyens sur les sites des attaques, soit 7700 documents collectés, désinfectés, classés et inventoriés avant de faire l’objet d’une campagne de numérisation pour être mis à disposition des citoyens ainsi que de la communauté scientifique, « pour tous les usages, du recueillement mémoriel à la recherche […], en passant par l’action éducative ou la création artistique8 ». C’est ce à quoi œuvre autrement le Programme en s’efforçant de penser les conditions d’un archivage tout à la fois pérenne et sécurisé de la mémoire des interrogés. Quant à la transmission, elle n’est pas simplement annoncée, mais réalisée. Les porteurs du programme ont multiplié les interventions, une Newsletter sur les avancées à destination des interrogés a connu deux livraisons (juillet 2017, janvier 2018), le site du programme est régulièrement alimenté et mis à jour, un séminaire mensuel s’attache à présenter les enjeux et les premiers résultats, un livre sortira en 2019 qui retracera les étapes inaugurales de l’aventure d’une recherche exigeante et passionnée, conçue comme un engagement tout à la fois scientifique et citoyen, dont ce Carnet a vocation, lui aussi, à prendre le pouls dans chacune des livraisons à venir de la revue.

1 http://www.matricememory.fr/quest-ce-que-matrice/presentation/ (dernière consultation le 23 juin 2018).

2 Denis Peschanski, Francis Eustache. « “13-Novembre”, un programme de recherche inédit sur les mémoires traumatiques », Revue de neuropsychologie, 2016/3 (Volume 8), p. 156.

3 Voir William Hirst, Elizabeth A. Phelps, Randy L. Buckner, Andrew E. Budson, Alexandru Cuc, John D. E. Gabrieli, Marcia K. Johnson, Keith B. Lyle, Cindy Lustig, Mara Mather, Robert Meksin, Karen J. Mitchell, Kevin N. Ochsner, Daniel L. Schacter, Jon S. Simons, Chandan J. Vaidya, « Long-term memory for the terrorist attack of September 11: Flashbulb memories, event memories, and the factors that influence their retention », J Exp Psychol Gen. 2009 May; 138(2), p. 161-176.

4 Voir à ce sujet, dans le dossier « Mémorialisations immédiates » du n° 4 de Mémoires en jeu coordonné par Gérôme Truc, l’article de Sébastien Ledoux : « L’École à l’épreuve de l’attentat de Charlie Hebdo », p. 65-71.

5 C’est ce à quoi s’emploie l’équipe « Écrire le 13-Novembre, écrire le terrorisme » de THALIM (UMR 7172, Université Sorbonne Nouvelle-Paris 3).

6 Cf. Lucette Valensi, Fables de la mémoire : La glorieuse bataille des trois rois, Paris, Seuil, 1992.

7 http://www.memoire13novembre.fr/le-programme (dernière consultation le 24 juin 2018).

8 Voir, sur le site des Archives de la Ville de Paris, http://archives.paris.fr/r/137/hommages-aux-victimes-des-attentats-de-2015/ (dernière consultation le 24 juin 2018).