Note de la rédaction à Boubacar Boris Diop

> Paru le : 07.01.2018

Monsieur,

Je reviens vers vous à propos de la petite phrase qui, dans votre texte, nous a posé problème : « L’État français, dont on sait aujourd’hui qu’il s’est rangé de manière active et résolue du côté des assassins, a ainsi pu nier tout rôle dans le génocide ». Libre à vous effectivement de ne pas l’avoir modifiée comme nous vous y avions invité, autant qu’à nous sinon d’y répondre, du moins de prendre position par rapport à ce qu’elle énonce. Mémoires en jeu n’est pas une revue dogmatique.

Nous ne sommes pas sans méconnaître ni négliger la question des implications de « la France » dans le génocide des Tutsi au Rwanda et les lourds dossiers dans lesquels son nom figure. Toujours est-il que nous doutons qu’à l’heure actuelle on puisse déterminer, en termes de droit, s’il s’agit, comme vous l’affirmez sans hésitation, de l’État, ou bien du gouvernement en exercice en 1994, ou de membres de celui-ci, ou encore du corps des armées. De même, que cette participation ou implication, fût-elle indirecte, ait été « active et résolue », tel que vous le laisser entendre.

Il est assez facile d’admettre, depuis longtemps déjà, que l’opération Turquoise a été un double échec, d’une part, en couvrant la fuite de criminels génocidaires hutu et les exactions qu’ils continuaient à perpétrer derrière l’écran de l’exode des Hutu et, d’autre part, en ne portant pas assistance à des Tutsi les vouant par là même au massacre. De même, on peut reconnaître que des militaires français étaient présents sur le terrain jusqu’en avril 1994 (les gouvernements et des hommes politiques français de droite comme de gauche ont entretenu des réseaux d’intérêts et d’influence en Afrique depuis la colonisation). Cependant, que l’État français ait tenu intentionnellement un rôle (vous utilisez l’expression « range[r] […] du côté des assassins ») dans la planification ou la réalisation du génocide, nous doutons que cela soit établi en termes de preuve et que l’on sache, de façon précise, à quel niveau il y eut décisions, complicités, appuis aux forces génocidaires.

Aussi votre affirmation concernant l’État français nous semble-t-elle relever du domaine de l’opinion. Mais, il est vrai également que vous avez une position, que vous portez un regard et que vous partagez une histoire dont la charge est incomparable à ce que nous pourrions imaginer, c’est ce qui fait probablement, à nos yeux, la différence de ce que vous avez énoncé.

La rédaction en chef