Kulmhof 1941-2017 Le premier centre de mise à mort

> Par Potel, Jean-Yves
   
> Paru le : 24.01.2019

Portfolio de Jean-Yves Potel avec des photographies d’Alexandre Dayet (août 2017)

Situé à 80 km à l’est de Łódź, la capitale de l’industrie textile dans la Pologne d’avant-guerre, le village de Chełmno-sur-le-Ner (Kulmhof en allemand) a été annexé au Reich en septembre 1939. C’est là que les nazis ont installé leur premier centre de mise à mort. La décision d’exterminer tous les Juifs du Reichsgau Wartheland a sans doute été prise sur le plan local, au début de l’été 1941, mais avec l’assentiment de Hitler1. Elle donna lieu à une série d’assassinats et d’expérimentations, notamment à Konin (septembre 1941) où furent utilisés pour la première fois des camions à gaz. En novembre 1941, le SS-Sonderkommando responsable de ces actions établit un camp fixe dans le petit manoir de Chełmno. Et de décembre 1941 à janvier 1945, en deux périodes, environ 200 000 Juifs et 4 300 Tsiganes y ont été gazés au monoxyde de carbone, leurs corps transportés dans la forêt de Zuchowski et jetés dans des fosses communes ou brûlés.
Longtemps abandonné après la guerre, le site a d’abord été signalé par un petit monument posé en 1957 par les communautés juives de Łódź et de Włocławek. Il disait ce lieu « sanctifié par le sang de milliers de victimes du génocide hitlérien ». Au début des années 1960, le gouvernement polonais y érigea un puissant édifice muni d’un bas-relief et d’une seule inscription, Pamiętamy [souvenons-nous], l’identité juive des victimes n’était pas pré-cisée. En 1985, le monde entier a pu découvrir le paysage verdoyant de Chełmno dès la première séquence de Shoah, de Claude Lanzmann, en com-pagnie de Simon Srebnik, l’« enfant chanteur » rescapé.
Le Musée Kulmhof n’a été fondé qu’en 1990. Il porte le nom allemand du village pour bien identifier les responsables. Les Juifs y sont explicitement désignés comme les victimes principales. Des fouilles archéologiques ont été entreprises autour du manoir (1997-2004) et dans la forêt de Zuchowski (1986-1987, 2003-2004) afin d’identifier les lieux exacts du massacre. Une exposition et une nouvelle signalétique ont été inaugurées en 2016. http://chelmno-muzeum.eu/en/

(1) Patrick Montague, Chełmno. Prologue à l’industrie du meurtre de masse, traduit de l’anglais par Claire Darmon, Paris, Calmann-Lévy, 2016, p. 55-56. On pourra également se reporter à l’ouvrage de Sila Cehreli, Témoignage du Khurbn. La résistance juive dans les centres de mise à mort – Chelmno, Bełżec, Sobibór, Treblinka, Paris, Kimé, 2013.

Le directeur du musée explique aux visiteurs le protocole de mise à mort. Il projette des photos du manoir et des camions à gaz. Les premiers Juifs gazés à Kulmhof, en décembre 1941, au nombre de 3 500, venaient de Koło, le village voisin. L’assassinat au monoxyde de carbone durait quinze à vingt minutes, dans un camion stationné derrière le bâtiment. Ensuite, le camion se rendait dans la forêt de Zuchowski, où les corps étaient « traités » (behandelt).

Le directeur du musée explique aux visiteurs le protocole de mise à mort. Il projette des photos du manoir et des camions à gaz. Les premiers Juifs gazés à Kulmhof, en décembre 1941, au nombre de 3 500, venaient de Koło, le village voisin. L’assassinat au monoxyde de carbone durait quinze à vingt minutes, dans un camion stationné derrière le bâtiment. Ensuite, le camion se rendait dans la forêt de Zuchowski, où les corps étaient « traités » (behandelt)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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« Le manoir, qui n’existe plus, se dressait sur ce pan de la colline ; on y avait une vue étendue sur un paysage printanier et doux, régulièrement divisé en champs verdoyants. On a fait sauter le manoir […]. Il servait d’élément décoratif, tel un magnifique portail menant de la vie à la mort. […] Les voyageurs s’entraidaient pour
emprunter en foule l’escalier ; ils pouvaient encore croire – comme l’indiquait l’inscription au-dessus de l’entrée – qu’ils pénétraient dans
l’établissement de bains. » Zofia Nałkowska, Médaillons, 1946. (Traduction d’Agnieszka Grudzinska, Paris, éditions de l’Institut d’études slaves, 2014)

 

« Le vieil Allemand demandait très courtoisement à chacun de se diriger vers les douches. Il ouvrait une porte qui menait à un escalier de 15 à 20 marches qu’il fallait descendre. Il faisait très froid en bas. L’Allemand les rassurait gentiment, affirmant qu’il allait faire plus chaud. Plus loin, il y avait un long couloir menant à une rampe. Le camion de gazage y était stationné, l’arrière
vers la rampe. Dès lors, toute politesse disparaissait. Avec une brutalité sauvage les gens étaient poussés dans le camion. » Témoignage de Szlama Winer, qui a réussi à s’enfuir (cité par Patrick Montague, op.cit. p. 146.)

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Devant ce qui reste du manoir

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Vers la forêt de Zuchowski.

« Les corps étaient jetés des camions comme des ordures, en tas. Ils étaient traînés par les pieds et par les cheveux. Deux personnes se tenaient au bord et jetaient les corps dans la fosse. […] Une couche comprenait 180 à 200 corps. Après trois chargements de camion, une vingtaine de fossoyeurs étaient employés pour couvrir les corps. » Szlama Winer (ibid., p. 134.)

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« Le travail cessa vers dix-sept heures. Les huit hommes qui travaillaient avec les corps reçurent l’ordre de s’allonger sur eux, visage vers le bas. Un SS les abattit alors chacun à la mitrailleuse. » Szlama Winer (ibid., p.134.)

Les 5-12 septembre 1942, les SS ont tué à Chełmno 15 685 personnes du ghetto de Łódź, des vieillards et une majorité d’enfants de moins de dix ans. Le président du Judenrat (Conseil juif) de Łódź, Chaïm Rumkowski, avait lancé le 4 septembre l’appel suivant aux parents de ces enfants : « Frères et Soeurs, donnez-les-moi ! Pères, Mères, donnez-moi vos enfants ! […] Hier, j’ai reçu un ordre de déportation d’une vingtaine de milliers de personnes. Si nous ne prenons pas en charge cette obligation, d’autres le feront. La question se pose donc : devons-nous exécuter nous-mêmes cet ordre ou en laisser l’exécution à d’autres ? Prenant en considération, non le nombre des pertes, mais le nombre de personnes qu’il serait ainsi possible de sauver, mes collaborateurs et moi-même avons décidé, malgré l’extrême difficulté de la tâche, d’exécuter nous-mêmes cet ordre. » (Discours en yiddish, traduit par Alexandre Dayet d’après la transcription polonaise de Monika Polit, in Wielka Szpera, wrzesien 1942, Łódź, catalogue exposition anniversaire, 2012, p. 31.)

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Devant cette grange, le 17 janvier 1945, alors qu’approchaient les troupes soviétiques, le policier SS Willi Lenz fit sortir les derniers Juifs qui y travaillaient. Cinq par cinq. Il leur ordonnait des’allonger tête contre terre, et les exécutait d’une balle dans la nuque. Quand il est rentré dans la grange pour appeler ceux qui travaillaient dans la cellule du haut, « quatre Juifs se sont immédiatement jetés sur Lenz et l’ont tiré dans la cellule. Ils se sont emparés de son pistolet et se sont mis à tirer sur les deux gardes postés à la porte », a témoigné un autre SS. Ils ont pendu Lenz à la poutre centrale. Les nazis ont fermé la porte et mis le feu à la grange. À l’intérieur, les Juifs ont été brûlés vifs. (Patrick Montague, op. cit., p. 228)

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L’intérieur de la grange.

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Objets personnels trouvés lors des fouilles archéologiques.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

De décembre 1941 à septembre 1942, près de 200 000 Juifs provenant de villes voisines (Kutno, Włocławek, Bełchatów, Wieluń, etc.) et surtout de Łódź ont été gazés dans les camions de Kulmhof ainsi que plusieurs milliers de Juifs d’Allemagne, de Bohême (Lidice) et d’Autriche qui avait été regroupés à Łódź. Auxquels s’ajoutent 4 300 Tsiganes autrichiens (janvier 1942) qui avaient été incarcérés quelques semaines dans le ghetto. Fermé et démoli par les nazis en avril 1943, le site a été rouvert en juin et juillet 1944, pour la liquidation du ghetto de Łódź. Les deux fours crématoires installés en 1942 ont été reconstruits. Une dizaine de convois (7 500 déportés) ont été rassemblés dans l’église de Chełmno, puis gazés dans des camions. Le rythme étant insuffisant pour liquider un ghetto de plus de 50 000 personnes, les derniers Juifs de Łódź ont été envoyés à Auschwitz, et le centre de mise à mort détruit définitivement.

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Ruines du four crématoire.

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« Lieu sanctifié par le sang de milliers de victimes du génocide hitlérien. Honneur à leur mémoire. »

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À la mémoire des Juifs allemands assassinés.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Mur du souvenir érigé en 1990 « à la mémoire des Juifs assassinés à Chelmno ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« C’était toujours aussi tranquille, ici. Toujours. Quand on brûlait chaque jour 2 000 personnes, des Juifs, c’était également tranquille. Personne ne criait. Chacun faisait son travail. C’était silencieux. Paisible. Comme maintenant. » (Simon Srebnik, in Shoah de Claude Lanzmann.)