Les mémoires de prison d’Eva Zeisel (1906-2011)

> Par Combe, Sonia
   Centre Marc Bloch (Berlin)
> Paru le : 07.04.2020
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Extraits du livre d’Eva Zeisel

Célèbre céramiste américaine dont on peut voir les œuvres exposées au MOMA (Museum of Modern Art) à New-York, Eva Zeisel est moins connue comme rescapée des purges staliniennes en Union soviétique. Elle ne s’est résolue à écrire ses mémoires qu’à l’âge de 81 ans et encore, son récit était-il initialement destiné  à ses proches. En 1990, elle reçut un certificat de réhabilitation de la Russie post soviétique et, en 2000, une invitation de l’usine de porcelaine Lomonossov de Saint Pétersbourg où elle avait travaillé en 1933. Elle se rendit alors en Russie, accompagnée de sa famille. Puis, avec l’aide de Karen Kettering, conservatrice spécialisée dans l’art russe, elle prit connaissance de son dossier établi par le NKVD. Ce dossier, qui comprenait le compte rendu de ses interrogatoires et maints détails des conditions de son arrestation et de sa détention, corroborait de façon surprenante ses souvenirs alors qu’elle avait pris la précaution de dire que sa mémoire pouvait parfois lui faire défaut…

Eva Zeisel, de son nom de jeune fille Eva Amalia Stricker, est née à Budapest dans une famille juive intellectuelle et assimilée. Après avoir étudié la peinture, elle apprend la poterie sur l’injonction de sa mère qui insistait pour qu’elle n’ait pas un jour à mourir de faim. Eva se perfectionne en Allemagne, à Hambourg et dans la Forêt noire, puis à Ber- lin où elle mène une vie d’artiste dans l’atelier du peintre Emil Nolde, loué pour son frère et elle par sa mère. Nous sommes dans les années 1930. Curieuse de l’expérience soviétique, elle profite de la présence de son ami physicien Alex Weissberg, à Kharkov où il avait été invité, pour aller visiter le pays et décide d’y rester. Elle trouve du travail sans difficulté : on a alors à cœur de proposer de beaux services à thé au prolétariat, pourquoi n’aurait-il pas droit au bon goût lui-aussi ? Nul doute que l’idée plut à Eva. Elle est alors engagée dans différentes entreprises du pays puis à Moscou où, alors ignorante du contexte politique, elle est arrêtée le 27 mai 1936. Elle passera cinq ans en Union soviétique, dont 16 mois en prison, en attente d’un procès qui n’aura jamais lieu pour tentative d’assassinat de Staline… Libérée en février 1938 grâce à sa mère qui avait alerté de nombreux savants, elle gagne Vienne qu’elle quitte par le dernier train le jour même de l’arrivée de Hitler. À Londres elle se marie avec Hans Zeisel et tous deux arrivent peu après à New York avec 65 $ en poche.

Amie de l’écrivain Arthur Koestler à qui elle avait confié le récit de sa détention et qui s’en inspirera pour écrire Le Zéro et l’infini, elle ne cessera de s’interroger sur les raisons de son arrestation et de sa libération. Lisant bien après les mémoires du transfuge soviétique, Alexandre Orlov, arrivé comme elle en Amérique en 1938, elle comprend qu’il pourrait avoir été son interrogateur sous le nom de Nikoultsev. Convaincu de son innocence, il l’aurait aidée par ses conseils. C’est au fait de n’être jamais tombée dans le piège de faux aveux qu’elle dut probablement sa libération. Comme elle, l’officier du FBI qui procéda au debriefing d’Orlov, Edward Glazur, fit le rapprochement entre son récit et celui d’Orlov, le créditant à son tour d’avoir contribué à sa libération.

Mémoires en jeu publie la première partie de ce récit avec l’aimable autorisation de la fille d’Eva Zeisel, Jean Richards, et grâce à la traduction bénévole de l’anglais d’Elisabeth Huffer1. Qui le souhaite pourra poursuivra l’investigation avec les mémoires d’Alexandre Orlov (The Secret History of Stalin’s Crimes, Random House, 1953) et d’Edward Glazur (Alexander Orlov : The FBI’S KGB General, Carroll and Graf Publishers, 2002).

L’arrestation : Moscou

Tout a commencé quand Maman s’est penchée sur moi pour me réveiller. Tout s’est terminé à ce moment-là. Ce fut pour longtemps la fin de ma vie si agréable et aujourd’hui encore, c’est le seul instant auquel je ne peux penser sans qu’une chaleur m’envahisse, avant que mon cœur rejette ce souvenir avec énergie et amertume. Maintenant encore, je pense à cet instant, lorsque Maman se pencha sur moi pour me réveiller, comme à l’un des moments les plus heureux de ma vie. Je lui ai souri. J’avais particulièrement bien dormi, j’avais dû faire de beaux rêves, quand je l’ai vue se pencher vers moi, j’ai mis mes bras autour de son cou et nous nous sommes souri. Il n’était que quatre heures du matin, il faisait à peine jour, ce n’était pas l’heure de se lever.

La veille, j’étais rentrée à pied des bureaux du Bureau de la compagnie de porcelaine de Chine où je travaillais en passant par le parc. J’étais particulièrement joyeuse et, souriante, je m’étais arrêtée en route. Je ne me rappelle pas pourquoi c’était un jour si heureux. En sortant du travail, j’avais été au salon de coiffure où je m’étais aussi fait faire un massage du visage et une manucure. Je me trouvais jolie quand je suis retournée au bureau pour une réunion avec le chef – c’est drôle, j’ai oublié son nom. Ça y est, son nom me revient. Il s’appelait Gottwald. On flirtait un peu tous les deux. C’était un bel homme aux larges épaules, amical. Notre flirt s’était un peu concrétisé ce soir-là. Je devais traverser le parc pour rentrer à la maison, on était le 25 mai 1936. Il y avait beaucoup de monde devant le kiosque à livres du parc, des gens qui se reposaient dans des chaises longues après le travail, des enfants qui jouaient. Tout paraissait propre et chaleureux. Je ne me rappelle pas la soirée. Maman et moi partagions une chambre dans le petit appartement à Moscou que nous louions avec mon frère, sa femme, et leur jeune enfant. Après le dîner que nous avons pris ensemble, nous avons vraisemblablement passé une agréable soirée avant que j’aille me coucher.

Et maintenant, maman se penchait au-dessus moi pour me réveiller. Maman était très jolie, mais il était inhabituel entre nous qu’elle soit ouvertement tendre et aimante. Alors, quand elle s’est penchée sur moi, son sourire et sa complicité, peut-être son baiser (cela, je l’ai oublié) ont dû m’arriver comme un cadeau inattendu après une bonne journée, une bonne nuit, une vie où tout paraissait aller si bien, une vie gorgée de printemps, de pureté, de buissons en fleurs parfumés sur le trajet de retour du travail qu’accompagnaient des jeux des enfants.

« Eh bien », dit maman, « il y a des gens ici qui veulent te voir ». Je regardai alentour et vis une femme et, il me semble, le concierge de l’immeuble.
« Que veulent-ils ? »
« Oh, ils veulent te parler. »

Mais lorsque je découvris qu’ils voulaient fouiller l’appartement, je fus contrariée. Il ne me vint pas à l’esprit que j’avais pu faire quelque chose de mal. Un malentendu, sans doute. Je ne pensais pas non plus qu’il pourrait m’arriver quelque chose, à moi personnellement.

Je me levai et enfilai ma robe de chambre, une flanelle à carreaux verts. Je ne me rappelle même pas ce qu’ils voulaient voir. Tout à coup, plusieurs hommes se trouvaient dans la pièce. Ils feuilletaient mes lettres et mes photographies. Je crois qu’à ce moment je fus très mal à l’aise, j’eus même un peu peur. Ils regardaient mes lettres et mes photographies et s’arrêtèrent sur deux d’entre elles. L’une était l’agrandissement d’une photo de moi les yeux fermés prise sur une plage. Cela ressemblait à un masque, le masque mortuaire de mon visage, les hommes se passèrent la photo de l’un à l’autre en souriant et cela m’effraya.

Plus tard, cela me fit encore plus peur. Je ne sais pas si c’est à ce moment-là ou plus tard que je compris qu’ils pensaient que je serai bientôt morte. Ils trouvèrent également la photo d’un pistolet, un agrandissement que j’avais fait quand j’avais acheté mon bel appareil photo. C’était la mode, à l’époque, de faire des agrandissements partiels d’objets pour les faire ressembler à autre chose. Comme de répéter un mot indéfiniment jusqu’à changer la signification d’une syllabe. À l’époque où j’avais acquis mon appareil photo, payé avec mes premiers salaires, j’avais pris des photos de têtes de poupées parce que je vivais, près de l’usine allemande où je travaillais, chez une famille qui avait une petite fille. J’avais pris des photos de poupées cassées et aussi une photo du pistolet du père, un tout petit pistolet avec beaucoup de petites balles disposées en rang puis je l’avais agrandie pour former un motif. Ils prirent cette photographie et se la repassèrent. Ils prirent aussi d’autres photos et les regardèrent avec intérêt. Cela devait les intéresser de voir ce qu’une étrangère avait parmi ses lettres, ses photographies, ses affaires personnelles.

Je ne me rappelle vraiment pas où ils ont regardé ni ce qu’ils cherchaient. Je me rappelle bien, par contre, le senti- ment que la vie m’abandonnait et que j’étais mise de côté. Ils n’étaient pas grossiers. Ils étaient même très polis.

Au bout d’un moment, ils dirent « Bon, il va falloir venir avec nous. » Ce fut un choc. Je n’y avais pas songé un seul instant. Ils me montrèrent une feuille de papier, l’ordre de m’arrêter. Ils m’en avaient montré la partie supérieure en entrant, ils me montraient maintenant tout le document ; y figurait « Arrestation d’Eva Alexandrovna Stricker ». La femme me dit de m’habiller et d’emballer des affaires. Je me mis à emballer quelques vêtements, Maman m’aida. Puis la femme dit, « Prenez plus de mouchoirs, vous pourrez en avoir besoin ». Je m’interrogeai et dis « Juste pour quelques jours ? Cela ne pourra pas être long ». La femme répondit, « Prenez juste vos mouchoirs et plus de sous-vêtements. » Elle regardait pendant que je m’habillais.

Ma jarretelle était cassée, il manquait le bouton de fixation du bas. Comme à l’accoutumée dans de telles situations, quand je n’avais pas un centime ou un kopeck, je pris un petit bout de papier, en fis une boulette carrée, et l’enfonçai dans mon porte-jarretelle pour maintenir mon bas. La femme désigna le bout de papier et dit « Donnez-moi ce bout de papier ». Elle déplia le petit morceau de journal guère plus grand qu’une pièce de cinquante cents, nota qu’il avait été introduit clandestinement dans mon bas, et le confisqua. Je lui demandai si je pouvais parler seule à seule avec ma mère, elle répondit que non, que je ne pouvais parler que devant elle. J’entrepris de dire à ma mère « S’il te plaît, appelle cet homme, il doit y avoir un malentendu », mais la femme ne me laissa pas poursuivre.

Il fallait que je traverse l’autre pièce dans laquelle vivaient mon frère et sa famille. Quand je passai à côté d’eux, mon frère Michael tenait à la main une petite poupée, une marionnette et, tenant le bras de la marionnette entre deux doigts, il en agita la main dans un geste d’adieu : « au revoir ». Maintenant encore, quand j’y repense, je ne peux m’empêcher de pleurer. Le bébé dormait dans le coin de la pièce. Michael souriait et agitait la petite main de la marionnette. Mon cœur se brisa, j’étais émue. Je ne sais pas si j’ai embrassé ma mère. Peut-être l’ai-je fait, sous le regard de cette femme.

Puis nous sommes descendus de la voiture. La lumière du matin inondait la cour d’un gris et d’un froid inattendus. Un nouveau jour commençait, j’ai repris courage. J’étais sûre d’être de retour dans quelques jours.

Tandis que nous descendions, l’homme et la femme ont demandé au concierge de leur couper des branches des buissons fleuris qui entouraient la maison. Il a pris un couteau et coupé des grandes branches fleuries – des branches de cerisier du Japon et de pêcher. Ils ont pris la brassée et rempli de fleurs la voiture à toit ouvert. J’étais assise à l’arrière entre eux deux. Il y en avait deux autres en plus du chauffeur, et la voiture était pleine de fleurs. Cela me parut tellement incongru que j’oubliai que j’étais celle qu’ils avaient arrêtée et je souris. « Me voici là appréhendée parmi tant de fleurs », songeai-je, « c’est le printemps et ils m’emmènent parmi les fleurs ».

L’un d’eux se retourna et demanda à un autre « As-tu une cigarette ? » J’en avais et lui tendis mon paquet en lui disant : « Voilà, prenez-en une ». Mais il refusa. Il était strict et presque offusqué à l’idée d’accepter de moi une cigarette. Je compris soudain que je ne faisais plus partie des gens qui vont bien, sont en bonne santé et inoffensifs. Accepter de moi une cigarette était inconvenant. J’étais réprimandée, mise à l’écart, et mon courage fléchit de nouveau. Ils demandèrent « Où avez-vous d’autres effets personnels ? » Je leur dis que l’on m’avait récemment attribué un appartement. Je n’y avais pas encore emménagé mais j’y avais laissé des affaires.

« Quel genre d’affaires ? »
« Des vieux journaux », répondis-je.

J’avais dû y déposer quelques affaires pour en prendre possession, un peu comme une squatteuse, quelques vieilles valises pleines de journaux.

Nous sommes allés dans mon nouvel appartement. C’était une grande pièce vide. Je devais en occuper la moitié, mais la cloison n’avait pas encore été posée. Ils dirent « Eva Alexandrovna, est-ce là tout ce que vous avez ? » Avec ces mots, « Eva Alexandrovna », j’eus de nouveau le sentiment d’appar- tenir à l’humanité. C’était bon d’être appelée par mon nom et celui de mon père et je leur en fus reconnaissante. Ils m’ont demandé à quel autre endroit j’avais des affaires. Je leur dis qu’il y avait encore quelques affaires chez un ami dont j’avais utilisé la chambre de service pour y dormir quelque temps avant d’emménager chez mon frère. Mais nous n’y sommes pas allés. Au lieu de cela, ils m’ont emmenée à la Boutyrka, la terrible prison bien connue devant laquelle nous étions souvent passés ces dernières semaines, pensant à telle ou telle personne qui y avait disparu.

Aujourd’hui, je ne parviens pas à me rappeler mon entrée dans la Boutyrka. Je n’ai pas le souvenir de la porte s’ouvrant et se refermant derrière moi. Ni des questions qu’ils m’ont posées. En revanche, je garde l’image d’une succession de cours intérieures et la petite pièce qui allait être ma cellule. Je me rappelle avoir traversé ces cours, suivie par un soldat de l’armée rouge, alors qu’on me conduisait pour être fouil- lée, douchée et photographiée. Je fus surprise de voir que le photographe n’était qu’un homme ordinaire, comme n’importe quel photographe, qui me demanda de regarder droit devant puis de côté. Il fixa un nombre devant ma poitrine et je pensai : je vais ressembler à une de ces photos de criminels que l’on voit avec la mention « Recherché pour meurtre ». Puis ils m’ont emmenée prendre mes empreintes digitales, un doigt après l’autre roulé dans l’encre et je pensai encore : c’est comme dans les films. De nouveau, nous traversâmes de nombreuses cours et la chose étrange est que je n’y vis personne. Tout était vide. Était-ce parce que tout le monde dormait car il était encore très tôt, ou pour une autre raison, je ne sais pas, mais tout était vide. Finalement, j’étais dans ma cellule et je ne savais toujours pas de quoi il retournait.

Je n’avais pas vraiment le cœur lourd, pas aussi lourd qu’il aurait dû l’être, ni aussi lourd que vous pourriez penser qu’il aurait été, ou aurait dû être. La cellule était en fait une petite pièce, avec un sol en bois. Ce parquet lui donnait un air de pièce normale. Elle n’était pas carrée ; elle faisait partie d’un bâtiment circulaire, alors elle était de guingois, avec une fenêtre irrégulière, occultée par un drap, si bien qu’on ne pouvait pas voir dehors. Et, bien entendu, il y avait des barreaux à la fenêtre. Il fallait s’y attendre. Après tout, il s’agissait d’une prison. Dans un coin, il y avait un seau et ça, c’était horrible. Ça puait et c’était une horreur. Il y avait deux lits de camp faisant office de lits. À ce moment, je ne savais pas qu’ils devraient plus tard être fixés aux murs mais le fait qu’il y ait des lits de camp, et que ça soit comme une chambre, rendait les choses moins terrifiantes.

Je me suis assise et ai regardé autour de moi. Cela avait été une longue journée, une longue matinée. Il s’était produit beaucoup de choses. Une autre vie s’ouvrait à moi et il fallait que j’en garde le contrôle. Je savais qu’à partir de cet instant chacune de mes pensées devait être le résultat d’une réflexion. Je pensais au trajet en voiture. Il avait été magnifique. Nous avions traversé la ville, roulé dans la ville en train de se réveiller, nous étions passés devant la maison de mon dernier amant. Ses rideaux étaient tirés. Il habitait au deuxième étage et j’avais levé les yeux, souri et pensé : « Voilà, je passe devant ta maison ». Nous avions roulé dans la voiture à toit ouvert emplie de fleurs, et étions passés devant la maison de mon amant endormi, en route vers la prison. Je souris, c’était drôle. Plus tard, j’en ai fait un poème.

Natacha

En attendant, je me retrouvais en prison. De temps à autre, quelque chose allait me sembler drôle, comme ce chaton à l’extérieur de la cellule. C’était le chaton de Natacha. Nata- cha était ma compagne de cellule. Je ne crois pas qu’elle était dans son lit quand je suis arrivée, ça devait être le matin. Personne n’était grossier. Le garde à l’extérieur de notre cellule était gentil. Non qu’il nous ait parlé, mais il était inoffensif et c’était bien ainsi. Et il y avait Natacha, la plus douce, la plus sale, la plus chaleureuse, la plus amicale des filles. Natacha, la plus russe des filles. Je ne sais pas ce qu’il lui était arrivé. Elle avait été arrêtée la veille de mon arrivée ; retirée du train où elle était en route pour aller voir sa tante, emportant un panier chargé de victuailles et un chaton. Devant la cellule, le chaton appelait et Natacha dit « Mon chaton est en train de miauler ». Et cela me rendit triste et, en moi, mon cœur pleurait parce qu’avec les miaulements du chaton, il m’était difficile d’exclure toutes les douces pensées d’amour, de vie, de chaleur. Mais le chaton continuait à miauler, me rappelant combien un chaton peut être petit et sans défense, et qu’il peut en être de même de la vie. En prison, il est beaucoup plus facile de penser à des choses abstraites, afin de se tenir prêt ; mais quand un chaton pénètre vos défenses, il est difficile de résister aux pensées involontaires.

Nous passâmes la journée ensemble. Natacha, assise sur son lit de camp, me raconta avoir été une fois au théâtre. Cela avait été si beau. On jouait Eugène Onéguine et elle le connaissait par cœur. Elle resta longtemps assise là, peut-être toute la journée et, d’une voix chantante, me récita le poème. Je ne sais pas qui était Natacha mais elle était absolument la chose la plus négligée que j’aie jamais vue. La plus adorable, la plus gentille, et la plus pauvre. Elle était très jeune. Il y avait en elle quelque chose de doux et ses sous-vêtements étaient terriblement sales.

J’avais passé là trois jours. Natacha avait déjà été appelée auprès de son enquêteur-instructeur et de temps à autre, elle disait qu’elle devrait réfléchir à sa situation. Il lui restait une partie des provisions qu’elle destinait à sa tante et elle les partagea avec moi. Elle avait aussi une savonnette rose parfumée d’un parfum bon marché, une odeur merveilleuse mêlée à celle du seau. Ça ne la dérangeait pas tellement, alors c’est elle qui nettoyait le seau pour nous deux.

Au troisième jour, mon moral était au plus bas. Il ne s’était rien passé, personne ne m’avait appelée ; Comme si on m’avait oubliée, totalement oubliée. Il fallait que je m’arme de patience, alors je fouillais dans ma mémoire. Je me rappelai deux histoires. Un de mes amis avait été en prison. Il ne fut jamais le même après cela. Des détenus avaient été sortis de sa cellule pour être fusillés, les uns après les autres. Son tour ne vint jamais ; il fut gracié, mais il ne redevint jamais comme avant. Il me dit que cela avait été très lourd à porter.

Et je pensais au mari de Natacha Bam. Son mari avait été emprisonné six mois, le temps habituel d’une enquête. Après sa libération, il fut incapable de travailler ; il se détourna de la vie, se détourna de son épouse et de leur jeune enfant. Il vivait maintenant seul, sans espoir, sans travail, un homme malade. Il avait été critique d’art et historien de l’art réputé, quelqu’un de brillant.

Sachant tout cela, je décidai qu’il fallait que je me divertisse si je devais vivre. Il était nécessaire de me distraire. Il fallait que je trouve les pensées qui me garderaient en vie. J’allais faire de la gymnastique ; il fallait que je contrôle ma vie, et il n’y avait qu’à commencer tout de suite. Je compris vite que ma vie en prison serait une série constante de sur- prises, qu’aucun aspect de ma vie ne serait sous mon contrôle hormis ma santé mentale, que tout ce que je pouvais faire, c’est rester saine d’esprit.

Le troisième jour, ils sont venus me chercher. De façon inattendue, j’ai entendu mon nom à travers le petit judas de la porte. Habituellement, ils vous appelaient en demandant « Quel est votre nom ? » (ils font cela pour que les autres ne puissent pas entendre votre nom, qui pourrait ne pas être votre vrai nom ou parce que, si c’est bien votre nom, il pourrait être divulgué à d’autres. Le judas s’ouvre avec un bruit métallique. Un homme regarde à travers l’œilleton et dit : « Quel est votre nom ? », puis « Habillez vous ! Apportez vos affaires pour l’enquête ! » Et cela pouvait signifier l’espoir, celui du retour à la maison.)

Maintenant, la voix dit « Prenez vos affaires avec vous ». J’emballai mes affaires dans un foulard (ou peut-être était-ce un fichu ou un sac en papier), dis au revoir à Natacha et traversai de nouveau les cours ; deux hommes devant et deux hommes derrière moi.

Document NKVD
Urgent, Top secret
Note n°351784
Au chef du département de l’administration d’État pour la  sécurité extérieure et intérieure du NKVD, commandant de bri- gade camarade Ulmer
Actuellement se trouve en détention dans la prison Boutyrka du NKVD la prisonnière Eva Aleksandrovna SHTRIKER. Prière de la transférer à Leningrad par le premier convoi comme une cri- minelle particulièrement dangereuse, dans un wagon séparé isolé des autres wagons et des autres personnes qui ont été arrêtées, conformément à l’ordre du NKVD n°00404 de 1935. M’envoyer le responsable du convoi pour instructions le 28 mai.
Commandant de la sécurité d’État (Boulanov)
27 mai 1936

Je montai dans la camionnette de la prison par l’arrière. À gauche et à droite, il y avait de petits compartiments et je fus mise dans l’un d’eux. Il n’y avait pas de fenêtres. On savait qu’on roulait dans la ville mais on ne savait pas où on allait. J’avais l’impression que Hermann Fuhlbrügge, mon maquettiste allemand, était dans l’un des autres compartiments. Je ne sais pas pourquoi cela me paraissait drôle car c’était plutôt sordide.

Traverser Moscou dans de telles conditions manquait de dignité, mais c’était une aventure qu’il n’était pas donné à tout un chacun de connaître. Je ne sais pas si cela me réconforta, j’étais de toute façon malheureuse.

Mon souvenir suivant est que nous étions debout parmi des milliers de personnes dans un hall immense ou une gare de chemin de fer, avec un grand dôme de verre et que je dus aller avec une femme me déshabiller afin qu’elle vérifie que je n’avais pas sur moi quelque chose qui ne devait pas y être. Je fus fort étonnée de voir que tous ces gens attendaient quelque chose, ils attendaient d’aller quelque part. Ils étaient tous des prisonniers. Il faisait nuit. Ce n’était pas si horrible que ça, bien que cela donnât l’impression gogolesque d’une scène tirée de Hogarth ou de Daumier.

Une jeune fille en uniforme me prit en charge et je me souviens qu’ensuite nous sommes montées à bord d’un train. C’était un train de passagers ordinaire dont un wagon était réservé à des prisonniers. Je me rappelle le bruit de nos pas alors que nous montions dans ce wagon, la jeune fille et moi. Je passai devant des compartiments répartis en cellules. Dans l’une des premières se trouvait Fuhlbrügge, mon maquettiste, assis, la tête entre les mains, avec sa chevelure d’un roux flamboyant, une barbe de trois jours, débraillé, le portrait d’un vrai criminel, semblant exploser de fureur et d’indignation. Ce petit bourgeois gentil, soigné, ordonné, inoffensif, qui était toujours impeccable, ressemblait maintenant à l’image qu’on se fait d’un criminel endurci. Cela me fit rire tout haut. Il y a là, pensai-je, vraiment matière à rire. Il ne me remarqua pas quand nous passâmes devant lui, ma cellule n’étant pas voisine de la sienne.

Et voici, nous étions arrivées à ma cellule. La jeune fille verrouilla la porte derrière moi. Dans le couloir, il y avait un commandant, un homme plutôt bienveillant et assez beau, à la voix forte, sympathique. Il réprimanda les droits communs qui se trouvaient dans la cellule voisine de la mienne – ils étaient nombreux, bruyants et vulgaires – et leur intima de surveiller leur langage par égard pour la dame à côté.

J’avais ma propre gardienne. Une jeune fille en uniforme silencieuse, peu communicative, qui ne souriait pas. Elle était placée à l’extérieur de ma cellule, tout près. Toutes les fenêtres avaient été occultées par de la peinture. On ne pouvait pas voir la gare, ni les gens qui se disaient au revoir, ni ensuite le paysage que l’on traversait.

Nous allions à Leningrad, loin de tous ceux qui pouvaient se sentir concernés. J’étais submergée de sentiments dans lesquels je m’enfonçais et qui m’éloignaient de ce qu’avait été ma vie jusque-là. J’étais perplexe, mais une sorte d’hébétude s’était installée. Je voyageais. Il y avait de longs bancs en bois – deux de chaque côté. Mon « bagage » me fut confisqué. J’entendais la vie sur le quai, les cris de révolte des prisonniers à côté et, pour la première fois, j’étais seule, seule sans personne au monde.

Je m’assis dans le sens de la marche. Il n’y avait rien à voir. Je tenais à la main deux serviettes hygiéniques. Elles sentaient le désinfectant. Tous les trains en Russie sentent une odeur de pauvre, comme des vêtements portés des années. Tous les trains dans lesquels des pauvres se sont assis et ont dormi sont définitivement imprégnés de cette odeur. Et ce train ne sentait pas autrement.

Le voyage jusqu’à Leningrad fut très long. J’étais seule avec des pensées que je devais contrôler pour ne pas perdre le moral. J’espérais que j’aurais à passer devant la cellule de Fuhlbrügge en allant aux toilettes, mais nous passâmes seulement devant la cellule où étaient entassés les criminels. La fille attendit devant la porte des toilettes. Ça puait. Il n’y avait pas d’eau au robinet.

Dans une des gares, on entendit un grand vacarme, des pleurs et des cris. On chargeait des prisonniers. Quand l’agitation devint trop forte dans la cellule voisine, le com- mandant réprimanda de nouveau les droits communs et de nouveau leur intima gaiement de cesser leurs obscénités à cause de moi. Je souris. J’appartenais encore au monde environnant.

À l’heure du repas on me remit une boîte de haricots blancs. Ils étaient froids et lourds. Je crois que j’eus aussi de l’eau bouillante, kipiatok ; cela remplit le corps et fait circuler le sang. Les prisonniers à côté eurent du hareng puant. Je n’aurais pas pu le manger, pensai-je. Je pouvais à peine manger mes haricots à cause de l’odeur du hareng. Mais eux, ils se le disputaient.

Nous sommes arrivés à Leningrad après une longue nuit passée sur un banc dur. J’avais dormi la joue sur les serviettes hygiéniques qui étaient comme des petits oreillers proprets couverts de gaze. Je vis Fuhlbrügge descendre le premier, récalcitrant et rebelle ; il fut poussé dans la camionnette. Je descendis après lui et fus mise dans une limousine noire.

Je ne m’étais pas lavée ce matin mais, sans sourire, dans les toilettes malodorantes du train, ma surveillante m’avait proposé son rouge à lèvres, son peigne et un miroir de poche. Quand nous sommes montées dans la limousine, elle s’est assise à ma gauche. Il y avait également plusieurs gardes armés, et nous traversâmes Leningrad. Je me rappelle avoir vu s’ouvrir les lourdes portes de ma nouvelle prison. À ce moment, la jeune fille tourna la tête vers moi et me regarda. Elle avait tellement peur, avait tellement de compassion, était si impressionnée que cela me serra le cœur ; se demandait-elle ce que je ressentais, pensant que je ne sortirais jamais de là ? Je ne la revis jamais.

1 Extraits de Eva Zeisel, A Soviet Prison Memoir. Digital version – texte, audio, video, photos, documents – for Apple devices: Books App/bookstore. Kindle and paperback versions, text only: amazon.com. Il s’agit d’une version moins complète que celle que Jean Richards a mise à notre disposition pour la traduction.