Ce que je lisais aux morts. Poèmes du ghetto de Varsovie

> Par Roche, Anne
   Université d’Aix-Marseille, CIELAM, Aix-en-Provence
> Paru le : 23.07.2018

Władysław Szlengel

Traduit du polonais par Jean-Yves Potel et Monika Prochniewicz. Notes et présentation de Jean-Yves Potel. Belval, Circé, 2017, 280 p.

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En janvier 1943, Władysław Szlengel imagine une préface pour son recueil de poèmes. Il l’intitule « Ce que je lisais aux morts » (p. 33). Puis une postface : « Aux morts je n’ai pas lu que ça… » (p. 53). Puis, dans un élan d’espoir vers l’avenir, une note « Au lecteur polonais » (p. 57), ce lecteur « aryen » qui aura du mal à se figurer ce qu’était la vie dans le ghetto. Il ne sait pas qu’il lui reste moins de six mois à vivre, et que ce recueil ne paraîtra pas de son vivant.

Le livre que nous lisons ne représente qu’une partie des écrits de Szlengel. Certains manuscrits ont été détruits ou perdus dans la tourmente, mais, dès avant la guerre, tout n’était pas archivé de son travail : paroles de chansons, feuilletons humoristiques, sketches de cabaret – qui, à partir de 1941 et jusqu’à la fin, en 1943, décrivent la vie dans le ghetto. Que lisait-il donc aux vivants ?

Le ghetto comptait de nombreux artistes, et divers lieux culturels. Szlengel, animateur du café « L’Art », fait rire ou frémir son auditoire avec ses chroniques. Certaines virent à la féerie, comme ce « conte de Noël » où les Rois mages arrivent aux usines Krupp pour acheter des shrapnells… (p. 77) cependant que, dans le même poème, des soldats dans les tranchées fraternisent (p. 81). Ou le rêve de posséder un passeport de l’Uruguay, ou du Paraguay, ou du Costa Rica… pour pouvoir habiter tranquillement à Varsovie, qui reste le plus beau pays du monde (p. 85) ! Et le poète semble parfois vouloir se couper de l’actualité : « Laissez-moi tranquille » (p. 177) ; « Pas de nouvelles / de feuilles clandestines » (ibid.) ; « Ne me donne pas de dates / ne me chuchote pas à l’oreille » (ibid.), ce qui est le ton même du Manuel pour habitants des villes de Brecht.

Mais l’histoire ne se laisse pas réduire au silence, le tragique n’est jamais loin, comme dans « Les choses », hallucinante procession d’objets, qui se raréfient au fil des strophes, au fil du dépouillement le long de « la rue juive », cependant que dans les appartements dévastés s’installent les nouveaux maîtres (p. 195-201) ; dans l’affreuse ironie du panneau publicitaire « Cuisinez au gaz » (p. 93), ou dans le « chemin de Czerniakow » (p. 103), où le lecteur moderne risque de ne voir qu’un nom de lieu, alors que l’auditeur de 1942 saisissait l’allusion au suicide d’Adam Czerniakow, auteur des Carnets du ghetto de Varsovie. Tous les poèmes ne sont pas datés, ce qui rend difficile de percevoir une évolution ; on peut toutefois penser à un tournant qui se situerait en juillet 1942, lorsque les Allemands déportent à Treblinka plus de 300 000 personnes, dont l’écrivain et pédagogue Janusz Korczak, qui marche vers la chambre à gaz avec   les orphelins dont il avait la charge, alors qu’on vient lui apporter la « grâce allemande (« Une page du journal de l’Aktion », p. 95). C’est aussi l’époque où Szlengel s’insurge contre Dieu (« Il est temps », p. 203-205 ; « Règlement de comptes avec Dieu », p. 219) et où il exalte les combattants (« Contre-attaque », p. 213). Parfois perce une amertume, dans la liste de ceux qui ont réussi à émigrer et vivent tranquilles  aux États-Unis ou en Angleterre (« Je vous demande pardon », p. 187), mais l’essentiel est la volonté de survivre et de transmettre : « pas de compassion / en notre nom, / nous ne voulons pas / reposer dans l’ombre. / Nous survivrons. » (p. 191)

Comme le sous-marinier soviétique en train de mourir d’asphyxie au fond de l’eau (« Ce que je lisais aux morts » p. 33-34), Szlengel, « chroniqueur des naufragés » (p. 34), refuse de « laisser les seuls chiffres à la statistique » (p. 34). Il brosse les portraits des morts, trace les anecdotes qui ont marqué leur vie, compile « la macabre et tragiquement grotesque Encyclopédie du Ghetto de Varsovie » (p. 54). Poète, il se fait non seulement témoin, mais historien, recueillant faits et documents pour ne pas laisser le crime s’accomplir dans le silence ou le déni. L’histoire du ghetto de Varsovie et de son soulèvement est à présent bien documentée, mais les poèmes font entendre une voix personnelle qui donne chair au drame.

Le recueil fait figurer les poèmes en polonais et en français. Une très utile préface de Jean-Yves Potel, également traducteur, fournit les jalons de la biographie de son auteur et le contexte de sa création.

Publié dans Mémoires en jeu, n°5, décembre 2017, p. 145-146