El monarca de las sombras

> Par Rasson, Luc
   Université d'Anvers
> Paru le : 16.04.2018

Javier Cercas

Literatura Random House, 2017, 288 p.

ERH32617

Vers la fin de sa très longue vie, il est arrivé à Ernst Jünger de déclarer, à propos de la bataille de Verdun : « On regrette de ne pas être tombé là1″. Affirmation qui laisse perplexe et qui est comme le reflet inversé de ce qu’Achille confie à Ulysse dans le chant XI de l’Odyssée, à savoir qu’il préférerait être simple paysan mais vivant plutôt que héros ne régnant plus que sur des morts. Est-ce qu’il vaut mieux tomber jeune dans un combat pour une juste cause ou vivre une longue vie dans la médiocrité, voire dans la servitude ? C’est autour de ce dilemme que s’articule le dernier roman de Javier Cercas, intitulé, en référence précisément à Achille, El monarca de las sombras2. Le « monarque » en question est Manuel Mena, phalangiste, volontaire dans l’armée franquiste dès juillet 1936 et tombé à l’âge de dix-neuf ans dans la bataille de l’Èbre le 21 septembre 1938. Mais il était surtout le grand-oncle du romancier Javier Cercas. Ce n’est pas la première fois que le romancier espagnol s’intéresse à la guerre civile. Soldados de Salamina (2001) fit de Javier Cercas la figure de proue d’une génération d’écrivains espagnols qui s’est attelée à la tâche de récupérer la mémoire de la guerre civile et de la dictature, et en particulier de donner une voix aux victimes. Mémoire clivée : il n’existe pas, en Espagne, de récit unique de ce passé qui, comme le veut le lieu commun, ne passe décidément pas. Si la guerre civile déchira les familles, on a vu les clivages politiques se pétrifier dans le temps : ce n’est plus frère contre frère mais fils contre père, petite-fille contre grand-mère, ou, dans le cas du romancier, petit-neveu contre grand-oncle. Car, pour Javier Cercas, la honte, c’est ce grand-oncle phalangiste, mort à la guerre pour une cause à laquelle il croyait mais qui est odieuse au romancier.

Le lecteur familier de l’œuvre de Javier Cercas – d’Anatomía de un instante (2009), par exemple, ou de El impostor (2014)3 – se retrouvera tout de suite en terrain connu, à la fois pour ce qui est de la thématique de la mémoire du XXe siècle espagnol et en ce qui concerne la forme. Car Cercas fait partie de ces romanciers qui, comme on disait au temps du structuralisme, racontent non seulement le récit d’une histoire mais aussi l’histoire d’un récit. Le point de départ, c’est cette photo jaunie d’un jeune homme falot au visage d’adolescent portant l’uniforme des alféreces provisionales, ce corps d’élite de jeunes officiers créé en toute  hâte par Franco au début de la guerre civile. Trace éphémère, unique amorce d’une quête qui procède par tâtonnements, par suppositions, par hypothèses, à grands coups de « peut-être », « éventuellement », « il n’est pas à exclure que… ». Dans les moments-clef, le narrateur a recours à des habiletés de romancier telles que le conditionnel ou la prétérition afin de dire quand même ce qui ne peut pas être dit ou de tenter d’exprimer ce qui par la force des choses échappe à la connaissance. C’est le cas pour la description d’une attaque pendant la bataille de Teruel, qui confronte le narrateur à une double contrainte, car à l’absence de témoignages sur l’événement s’ajoute le refus affiché de faire de la fiction – refus que le lecteur de Cercas connaît bien depuis Anatomía de un instante. La seule façon de raconter la bataille, dès lors, est de l’imaginer en assumant sa dimension imaginaire.

Comment raconter le passé ? Sur quoi se baser quand les indices se font rares, quand les empreintes s’effacent, quand les témoins se trompent ? Car, c’est bien connu, la parole du témoin est elle-même sujette à caution et c’est ce que le narrateur constate à ses dépens lorsqu’il déniche un document officiel de l’unité à laquelle appartenait Manuel Mena, document selon lequel il serait tombé, non pas à Bot le 21 septembre 1938, mais dans les environs de Teruel le 8 janvier de la même année. Or, il s’avère qu’il s’agit d’une erreur administrative, quelque rond-de-cuir militaire ayant confondu les catégories de blessé et de mort… Désillusion du narrateur qui conclut, amer, qu’il convient de se méfier non seulement des historiens, dont les textes sont émaillés d’inexactitudes et d’erreurs, mais aussi des témoins eux-mêmes. De plus, la parole du témoin ne nous arrive jamais pure, dans sa fraîcheur originelle – c’est le phénomène bien connu du téléphone arabe : le peu que Cercas a pu découvrir à propos des derniers instants de Manuel Mena, quatre-vingts ans après les événements, lui est parvenu par le récit de ses cousins qui l’ont entendu raconter par la mère du phalangiste, qui elle-même l’avait reçu de son assistant. On ne s’étonnera donc pas de lire, sous la plume de Javier Cercas, des énoncés désabusés tels que : « le passé est un puits insondable et noir au fond duquel nous parvenons à peine à entrevoir quelques lueurs de vérité » (p. 79).

Cela dit, le romancier dispose d’un outil que l’historien n’a pas le droit d’employer : l’immersion. Le narrateur décide en effet de visiter les endroits que Manuel Mena a fréquentés, de voir ce qu’il a vu, de sentir ce qu’il a senti (p. 154). Démarche nullement confortable : j’ai déjà signalé le sentiment de honte qui s’empare du narrateur à la pensée de cet ancêtre phalangiste, sentiment tellement envahissant qu’il envisage de renoncer à écrire son roman. Car, comme le signale un ami du narrateur : « notre famille s’est trompée de camp » (p. 185). Cependant, peu à peu, la honte cède la place à la volonté de comprendre et surtout de ne pas tomber dans le travers anachronique de la projection de nos convictions, de nos valeurs d’aujourd’hui sur les Espagnols de 1936 : « je ne veux pas avoir la frivolité ni l’insolence de les juger maintenant quatre-vingts ans après tout ça, avec la mentalité et le confort d’aujourd’hui » (p. 185).

Revendication de prudence qui, jointe à la démarche d’immersion, débouche, en fin de parcours, sur un jugement équilibré rendant compte du fait que même un jeune phalangiste fanatisé de juillet 1936 n’était pas forcément un salaud – ou du moins une personne qui nous serait tellement étrangère qu’elle échapperait à notre compréhension, voire à notre empathie. En effet, la honte qu’on peut ressentir vis-à-vis d’un ancêtre ayant fait un choix politique infâme n’est-elle pas surtout l’effet d’une sorte de myopie mémorielle ? Certes, nous avons le droit et l’obligation d’affirmer nos valeurs démocratiques, mais de là à les hypostasier jusqu’à reprocher à tel ancêtre de ne pas les avoir épousées, par exemple dans le contexte très différent et particulièrement mouvementé des années 1930, que ce soit en Espagne ou ailleurs, relève d’une arrogance historique déplacée. C’est ce que conclut le narrateur en fin de parcours, lorsque, fidèle à sa méthode immersive, il se trouve dans la chambre où est mort Manuel Mena et qu’il se demande ce qu’il lui aurait dit s’il avait été là le 21 septembre 1938. Il aurait dit au franquiste agonisant que sa mort n’était pas absurde, qu’elle avait du sens, qu’il « mourait dans le combat comme Achille dans l’Iliade. Que sa mort était un kalos thanatos et qu’il mourait pour des valeurs qui le dépassaient » (p. 268). Mais, en même temps, le narrateur ne peut pas faire abstraction de sa place historique à lui, ni de son positionnement idéologique. Aussi s’impose, après cet exercice d’immersion, un autre exercice, celui de l’affirmation de ses valeurs d’aujourd’hui : Manuel Mena est mort pour rien. Il est mort pour rien parce qu’on lui a fait croire qu’il défendait ses propres intérêts alors qu’il défendait ceux d’autrui – « d’une bande de fils de pute qui avaient empoisonné le cerveau des gosses et qui les avaient envoyés à l’abattoir » (p. 269). Bref, sa mort était absurde.

Jugement équilibré, on le voit : « Il n’y avait aucun doute que Manuel Mena s’était trompé politiquement et pourtant je n’avais aucun droit à me considérer moralement supérieur à lui » (p. 270). De la sorte, Javier Cercas nous invite à une espèce d’hygiène mémorielle. Face à ce qui peut nous apparaître comme les errements politiques de ceux qui nous précédés, il est capital de mettre en œuvre une démarche d’immersion. De quel côté nous serions-nous trouvés en Espagne en juillet 1936 ? Quoi qu’il en soit, à la fin du roman, le narrateur se révèle en mesure d’assumer son hérédité, car, affirme-t-il, « l’histoire de Manuel Mena faisait partie de mon histoire » (p. 277), et il se déclare désormais capable de l’écrire. Tant il est vrai, et les dernières pages du roman l’expriment avec force, que nous sommes nos ancêtres et que, pour Javier Cercas, « écrire sur Manuel Mena, c’était écrire sur moi, que sa biographie était la mienne » (p. 280).

1 Le Nouvel Observateur, n° 1487, 6-12 mai 1993, p. 55. Ernst Jünger avait alors quatre-vingt-dix-huit ans.

2 « Le roi des ombres ». Barcelona, Penguin Random House, 2017, 281 p. Je traduis les passages cités.

3 Au sujet de ce dernier roman, je me permets de renvoyer à mon compte rendu : « Enric Marco, c’est moi. El impostor de Javier Cercas », Témoigner. Entre histoire et mémoire, n° 122, avril 2016, p. 128-135.

Publié dans Mémoires en jeu, n°4, septembre 2017, p. 131-132