Le devoir de mémoire. Une formule et son histoire

> Par Michonneau, Stéphane
   Université Lille 2
> Paru le : 10.07.2017

de Sébastien Ledoux

Préface de Pascal Ory, Paris, CNRS Éditions, 2016, 368 p.

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On ne peut que se réjouir de la parution récente de l’ouvrage de Sébastien Ledoux portant sur l’histoire des usages de l’expression de devoir de mémoire en France, depuis les années 1970 jusqu’à nos jours. D’emblée, l’auteur prend le parti d’étudier l’« identité narrative » d’une formule qui devenait « un problème public au sein d’un espace scientifique, intellectuel et militant, avant d’apparaître sur la scène politique à partir de 2005 » (p. 16). L’ouvrage se déploie en quatre temps : « l’archéologie du devoir de mémoire » dans les années 1970, la « naissance d’une formule » dans les années 1980, « la grammaire du devoir de mémoire » qui engage la performativité sociale de cette expression, le devenir du devoir de mémoire depuis les années 2000, enfin, entre défiance et dissémination.

Dans la première partie, Sébastien Ledoux analyse l’émergence du devoir de mémoire en France dans les années 1970 et le début des années 1980 sur la base d’un vaste corpus. Née dans un contexte littéraire, l’expression s’enrichit au cours des années 1980 d’un sens nouveau « dans lequel se conjuguent les notions d’identité et de patrimoine » (p. 30). La mémoire en vient alors à incarner un héritage choisi et revendiqué par les contemporains pour transmettre, préserver et valoriser un certain passé. Cette acception recouvre la montée en puissance d’une mémoire des « oubliés de l’histoire » qui surgirait « sous l’histoire » (p. 33), prenant ainsi le sens d’une entreprise de réparation des injustices commises à l’égard des mémoires subalternes. Dans les années 1980, le devoir de mémoire, tout en se référant de manière globale à un impératif moral, désigne uniquement les crimes du nazisme et sert par conséquent la reconstruction d’une identité juive postgénocidaire. Pour autant, il tend à dépasser la seule « mémoire d’Auschwitz » (p. 43) pour devenir l’élément central d’une mémoire commune à l’ensemble de l’espace public, ce que consacre la loi Gayssot en 1990. Érigé en nouvelle catégorie d’action politique, le devoir de mémoire consacre l’avènement d’une nouvelle économie morale et politique de l’histoire.

Dans la deuxième partie, Sébastien Ledoux analyse l’usage du devoir de mémoire dans les années 1990, dans le contexte où la question de la complicité du régime de Vichy atteint un niveau d’enjeu politique inédit : il accède alors au rang de formule. Par « formule », Sébastien Ledoux entend donc une expression figée, inscrite dans une dimension discursive univoque, et fonctionnant comme un référent social et politique à caractère polémique : le terme apparaît dès lors comme « saturé » (p. 132). L’auteur souligne avec raison que « la mutation de l’expression en formule tient bien évidemment à la position sociale de [s]es locuteurs dans l’espace public » (p. 136), notamment celle des médias qui sont une instance puissante de « légitimation discursive » (ibid.). On constate en effet une importante diffusion du terme dont témoignent les programmes de télévision ou les sujets de baccalauréat. Cette publicisation est étroitement associée à une rhétorique de la dénonciation ou à la défense des Droits de l’Homme, comme le montre la cérémonie du cinquantième anniversaire de la rafle du Vel d’Hiv, en 1992. Pour de nombreux acteurs publics, l’expression recouvre un devoir de témoigner des rescapés des camps nazis au nom du besoin ou de la nécessité qu’auraient « les témoins de livrer publiquement leur expérience » (p.129), une exigence qui n’est pas formulée par les rescapés eux-mêmes.

De plus, le devoir de mémoire participe de la structuration du champ politique par les « entrepreneurs de mémoire ». Certains hommes politiques comme Louis Mexandeau, Jean Le Garrec ou Michel Noir se saisissent de la formule afin de promouvoir des politiques résolument novatrices qui instaurent de nouveaux dispositifs mémoriels. Sur fond de montée de l’extrême droite, des thèses négationnistes et de l’antisémitisme, le problème public de la mémoire identifie une relation anormale des Français à leur passé, et légitime par conséquent une intervention publique correctrice. Le devoir de mémoire acquiert ici une dimension de réconciliation nationale par l’exercice du souvenir. La visibilité de la souffrance des victimes est alors traduite par les acteurs publics « non en termes de droits pour [ces dernières] mais de devoir vis-à-vis d’elles » (p. 140).

Dans la troisième partie, Sébastien Ledoux étudie comment le devoir de mémoire acquiert « un caractère agissant » à partir du milieu des années 1990, grâce à une institutionnalisation de la mémoire du judéocide. À cette époque, « la grammaire du devoir de mémoire se déploie ainsi en recouvrant sémantiquement à la fois des pratiques commémoratives, une éducation citoyenne, un “pacte testimonial”, et une politique de réparations » (p. 153). Ces usages multiples révèlent la concordance entre le succès de la formule et la variété des pratiques sociales en question. Le discours de Jacques Chirac au Vel d’Hiv, le 16 juillet 1995, montre combien le devoir de mémoire a favorisé l’acceptation par l’État d’un nouveau « régime de mémorialité » reposant sur un hommage aux « morts à cause de la France » et non plus sur un hommage « aux morts pour la France » (p. 168). Le devoir de mémoire institue finalement « un rapport compassionnel » (p. 175) des Français à leur passé.

Mais ce cadre est appelé à se modifier non seulement sous l’action des historiens qui préfèrent au devoir de mémoire l’expression de « travail de la mémoire », dans la lignée des travaux de Paul Ricoeur, mais aussi sous l’effet d’un usage extensif de la formule revendiqué désormais par d’autres collectifs de victimes : les Résistants, les combattants des deux guerres mondiales, les harkis, les descendants d’esclaves, les victimes des crimes de masse tels que le génocide des Tutsi ou des Arméniens, etc. L’entrée du devoir de mémoire dans le dictionnaire Larousse pour la première fois en 2003 s’effectue donc à un moment où la formule tend à se diluer. La formule « consacrée » justifie alors une nouvelle forme de « gouvernance du passé » (p. 195) par l’État qui passe par la négociation des politiques de mémoire avec de nombreux collectifs, publics ou privés. Entre 1998 et 2005, des lois de reconnaissance se multiplient concernant la guerre d’Algérie, les Justes, la traite et l’esclavage, les rapatriés d’Algérie, toutes instituées dans le cadre rhétorique du devoir de mémoire et identifiées à des instruments de pacification d’un corps social considéré comme souffrant.

Dans la quatrième partie, Sébastien Ledoux analyse la profusion des usages du devoir de mémoire dans les années 2000. D’une part, des critiques vis-à-vis de la formule se font jour qui tendent à remettre en question son statut référentiel. D’autre part, la dissémination de l’expression dans la société française continue. C’est pourquoi certains acteurs politiques « mettent à distance » la formule (p. 229), y voyant le signe d’une « politique de repentance » favorisant une « communautarisation » de la société (p.232). À partir de 2008, le Parlement s’oriente vers la conservation d’un statu quo n’impliquant ni l’abrogation des lois votées, ni la mise au vote de nouvelles initiatives législatives. La formule qui servait dans les années 1990 comme forme de promotion de l’unité nationale devient suspecte d’instrumentalisation politique du passé. Dans les médias nationaux, les occurrences chutent à partir de 2009. Ces évolutions sont paradoxalement contemporaines d’une diffusion sans retenue de la formule dans la presse régionale, dans le tissu associatif, sur la toile, selon des acceptions qui recouvrent une multiplicité d’usages davantage sociaux que politiques.

Ainsi, l’enracinement du devoir de mémoire dans la société française semble finalement paradoxal, entre reflux politique et succès des usages sociaux. La mise en histoire du devoir de mémoire n’aura donc pas été vaine en ce qu’elle permet de saisir combien la mémoire a été érigée, au tournant du XXe siècle, en bien commun et en horizons d’attente de la société. La mémoire y apparaît évidemment dans sa dimension intrinsèquement conflictuelle mais aussi dans sa capacité à construire de nouveaux consensus sociaux susceptibles de refonder la nation. Plus encore, l’auteur montre que la mémoire n’est pas seulement une réalité discursive mais aussi une pratique sociale. Cette dimension performative fait ici l’objet d’une rigoureuse analyse historique qui conduit à s’interroger sur les conditions sociales et politiques de la transformation d’un discours en pratiques.

Comme le reconnaît l’auteur, il conviendrait d’étendre l’enquête hors de France : d’une part, la méthodologie employée par Sébastien Ledoux invite à mener des enquêtes similaires sur d’autres formules qui, dans des contextes différents, ont connu d’impressionnants succès. On songe à celle de « la récupération de la mémoire historique » qui caractérise le rapport que les Espagnols entretiennent avec le passé de la guerre civile et de la répression franquiste ; ou bien à celle des « disparus » qui a connu en Amérique latine un écho apparemment comparable au devoir de mémoire en France. D’autre part, l’étude de la diffusion internationale du devoir de mémoire pourrait amener à dessiner les contours d’une mondialisation des formules mémorielles : deber de memoria, dever de memória, duty of memory / duty of remembrance, Pflicht zur Erinnerung, долг памяти sont-elles des formules équivalentes dans les sociétés espagnole, portugaise, britannique, allemande ou russe ? De même, on gagnerait à comprendre comment la formule s’est imposée parallèlement à une échelle supranationale, aussi bien dans l’Union européenne qu’à l’ONU, notamment par le biais du droit international. L’analyse de l’entrecroisement de ces niveaux de formulation demeure à faire.

S’il était un regret en mode mineur, c’est de ne pas voir avec suffisamment de clarté l’articulation du droit à la mémoire formulée par de nombreux collectifs victimaires et du devoir de mémoire finalement promu par les autorités publiques comme mode de résolution des crises mémorielles. D’une part, ces expressions participent d’une économie de la dette inculquée à l’ensemble du corps social sous l’impulsion d’« entrepreneurs de mémoire » convaincus de leur bon droit à généraliser une souffrance particulière en souffrance générale. D’autre part, les mécanismes de publicisation qui reposent sur une stratégie de « scandalisation de l’histoire » mériteraient peut-être de plus amples développements. Au terme de cette étude, Sébastien Ledoux est tout à fait convaincant lorsqu’il montre que les aspirations des collectifs de mémoire rencontrent celles des milieux politiques soucieux d’unir et de pacifier la société dans une rhétorique compassionnelle qui institue le citoyen en victime dépolitisée. En somme, le terrain de la mémoire est d’autant plus investi par ces acteurs qu’il permet de déplacer les conflits sociaux et politiques que ces responsables politiques sont incapables de résoudre.

Paru dans Mémoires en jeu, n°2, décembre 2016, p. 118-120.