Le Disciple et le Faussaire. Imitation et subversion romanesques de la mémoire juive

> Par Bikard, Arnaud
   Inalco
> Paru le : 16.04.2018

Fleur Kuhn Kennedy

Paris, Classiques Garnier, collection « Littérature, Histoire, Politique », 2016, 537 p.

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La littérature juive au XXe siècle a été continuellement aux prises avec les questions mémorielles, non seulement en raison des catastrophes qui ont affecté le peuple juif dans l’histoire récente, mais aussi parce que la culture juive, depuis le rituel jusqu’aux coutumes populaires, revient constamment sur le passé. L’ouvrage publié par Fleur Kuhn Kennedy, issu de sa thèse de doctorat soutenue à l’université Paris 3, offre une analyse passionnante de la question du traitement romanesque du passé dans quatre romans, que l’on peut qualifier au sens large d’historiques : Dans les forêts de Pologne de Joseph Opatoshu (1921), Satan à Goray d’Isaac Bashevis Singer (1933), Le Dernier des Justes d’André Schwarz-Bart (1959) et Voir ci-dessous : Amour de David Grossman (1986). Comme la simple énumération des œuvres du corpus analysé le laisse voir, ce travail couvre un vaste champ linguistique, géographique et chronologique puisqu’il s’agit de romans publiés en yiddish, en français et en hébreu, aux États-Unis, en Pologne, en France et en Israël tout au long du XXe siècle. Ce n’est pas le moindre mérite de l’auteure que d’avoir su présenter les conditions socioculturelles particulières dans lesquelles chaque œuvre a été produite tout en dégageant de façon convaincante les lignes de continuité dans le traitement romanesque de l’Histoire par des écrivains juifs appartenant à des générations différentes. Tous quatre partagent un lien, plus ou moins étroit, avec le judaïsme polonais, mais leurs styles, leurs ambitions littéraires, leurs lectorats, sont aussi variés que l’écart des personnalités, la dispersion géographique et la distance temporelle le laissent supposer.

 

UNE ÉCRITURE TRAVAILLÉE PAR L’HISTOIRE COMME UNE CONSCIENCE L’EST PAR UNE MAUVAISE ACTION

L’un des points forts de cet ouvrage est d’avoir su rendre compte, avec une grande finesse, tant des libertés qu’offre l’écriture fictionnelle que des contraintes (psychologiques, culturelles, artistiques) auxquelles chaque auteur a été confronté dans son désir de donner corps au passé juif. Qu’il s’agisse d’évoquer le parcours spirituel d’un jeune homme à la veille de la révolte polonaise de 1863, comme chez Opatoshu, de dépeindre les bouleversements que le mouvement messianique sabbatéen a entraînés dans un shtetl polonais au XVIIe siècle, comme chez Singer, la vaste fresque du destin de la famille Lévy du Moyen Âge jusqu’à la Shoah, comme chez Schwarz-Bart, ou enfin la lutte d’un enfant israélien, devenu plus tard écrivain, avec les fantômes du monde diasporique anéanti par le génocide, Fleur Kuhn Kennedy retrouve chez les quatre auteurs l’existence d’un sentiment de dette (à l’égard d’une société traditionnelle en voie de disparition ou disparue, ainsi qu’à l’égard des textes et des auteurs d’autrefois) qui fait d’eux des Disciples ; mais aussi la présence d’un sentiment d’illégitimité, la recherche permanente d’une fondation culturelle se dérobant toujours, qui fait d’eux, inexorablement, des faussaires. Cette dialectique de l’imitation et de la trahison, l’auteure la traque dans les moindres détails des œuvres : dans le rapport des auteurs à la société, dans l’intertextualité et ses relations complexes au plagiat, dans le goût des auteurs et de leurs personnages pour les figures de faux Messies, dans la tentation de s’inventer une origine ou de prophétiser l’apocalypse. Sur ce sol mouvant, les écrivains et leurs personnages ne trouvent appui ni dans un passé qu’ils ne peuvent s’empêcher de fantasmer, ni dans une identité toujours remise en cause par ses limites (l’altérité sous la forme de l’enfant ou de l’étranger), ni dans leur langue qui est, en permanence, travaillée par d’autres langages ou par le défi de l’indicible. L’analyse littéraire s’appuie sur une abondance d’ouvrages de sciences humaines, de Freud à Winnicott, de Tarde à René Girard.

 

UNE CULTURE COMPLEXE DÉCHIFFRÉE ET INTERROGÉE

Fleur Kuhn Kennedy reconnaît, dans les questionnements complexes qu’elle identifie et analyse au cœur des œuvres, l’apanage de la modernité mais elle est également sensible aux spécificités juives, aux évolutions, aux nuances. Le lecteur qui ne connaît pas bien les particularités de la culture ashkénaze trouvera dans cet ouvrage une multitude de mises au point fort utiles (sur le statut particulier du yiddish, sur la relation des ashkénazes à la mémoire, sur leurs croyances mystiques). La place de choix faite à la culture yiddish et à des auteurs méconnus (Opatoshu) ou relativement négligés (Schwarz-Bart) accroît l’intérêt de l’ouvrage. Il faut saluer le fait que la mémoire est ici traitée, non dans son seul rapport à la Shoah, mais dans une perspective plus vaste, qui replace le génocide et son intégration à la culture juive dans des schémas mémoriels plus anciens. De ce point de vue, le livre de Fleur Kuhn Kennedy ne peut rivaliser, pour la richesse du panorama ou des sources bibliographiques proposées, avec certains ouvrages existant en anglais, tel celui de David Roskies, Against the Apocalypse : Responses to Catastrophe in Modern Jewish Culture (Syracuse University Press, 1999), ou encore celui de Dan Miron, From Continuity to Contiguity : Toward a New Jewish Literary Thinking (Stanford University Press, 2010). Mais, au-delà du fait que ce livre comble un manque dans la recherche disponible en français, il compense par la précision et la finesse des analyses littéraires ce qu’il perd en exhaustivité dans le traitement de la question de la mémoire dans la fiction juive moderne. On peut également regretter que Fleur Kuhn Kennedy semble considérer comme un préalable la connaissance par ses propres lecteurs des quatre romans traités et n’en fournisse pas de résumés analytiques, ce qui risque de rendre plus ardue la lecture de son ouvrage pour les non-spécialistes. Il n’en reste pas moins que l’auteure va au-delà de la simple analyse de son corpus et prend appui sur les quatre romans étudiés pour offrir des digressions passionnantes vers d’autres textes littéraires, comme lorsqu’elle compare la façon dont Cynthia Ozick et David Grossman fantasment le personnage et l’œuvre du romancier juif polonais Bruno Schulz, ou lorsqu’elle profite d’une réflexion sur le rapport d’Opatoshu à l’altérité comme source de violence pour présenter les nouvelles de cet auteur consacrées aux souffrances des Noirs américains. La lecture de cet ouvrage fouillé et original peut donc être recommandée à quiconque souhaite élargir ses perspectives sur la littérature juive moderne dans son rapport à l’histoire.

Publié dans Mémoires en jeu, n°4, septembre 2017, p. 142-143