Muséographie des violences en Europe centrale et ex-URSS

> Par Kichelewski, Audrey
   Arche/Université de Strasbourg/Polish Center for Holocaust Studies (Académie polonaise des Sciences)
> Paru le : 16.04.2018

Delphine Bechtel & Luba Jurgenson (dir.)

Paris, Éditions Kimé, coll. « Mémoires en jeu », 2016, 288 p.

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Que montrer, comment montrer les violences de masse, et plus particulièrement celles qui ont jalonné le XXe siècle en Europe centrale et en Union soviétique, dont les traces furent souvent effacées, transformées ou manipulées ? Telle était la question centrale posée à l’occasion d’un colloque international tenu en 2014 à la Sorbonne. Ce colloque s’inscrivait dans un programme de recherche sur les mémoires des violences, dont il constitue, en développant la question de la mise en musée, le troisième volet, après avoir abordé d’autres problématiques liées à la mémoire, notamment celle du tourisme mémoriel (Cf. Bechtel & Jurgenson, Le Tourisme mémoriel en Europe centrale et orientale, Paris, Petra, 2013).

Les contributions, rassemblées et préfacées par Delphine Bechtel et Luba Jurgenson, répondent sur plusieurs plans à cette interrogation qui se situe à la croisée des pratiques mémorielles, des usages politiques du passé et des innovations muséales récentes.

Un premier axe d’analyse se concentre sur la dimension esthétique, philosophique, sinon métaphysique, dans l’acte même de représenter des violences extrêmes. Celles-ci se sont, le plus souvent, déroulées en étant cachées aux yeux du monde (camps, lieux d’exécution, prisons et goulag) et leurs exécuteurs cherchèrent à en effacer les traces (Opération 1005 consistant en l’exhumation et la crémation des corps des victimes des exécutions de masse dans les territoires occupés par les nazis dans l’Europe de l’Est et en URSS). En outre, témoins et victimes disparaissent à leur tour tandis que la matérialité même des preuves du crime se désagrège (comment conserver les traces des baraquements et des crématoires à Auschwitz-Birkenau, mais aussi les cheveux des victimes, qui tombent en poussière ?). Nicolas Werth donne ainsi une typologie des lieux cachés de la Grande Terreur. Dans un article de synthèse sur les « musées des catastrophes », où elle fait des incursions au Rwanda et aux États-Unis avec le musée-mémorial du 11 Septembre, Annette Becker revient sur la distinction entre le site même de la violence, rendu visitable et mémorialisé, et le musée, qui peut être construit dans un bâtiment neuf, parfois sur un autre site, voire être virtuel – comme le musée virtuel du Goulag, évoqué dans plusieurs contributions. Dans cette catégorie se situent aussi les portails Internet dédiés à la mémoire des lieux juifs qui ne sont plus. Delphine Bechtel étudie la pluralité de leurs fonctions au-delà de cette virtualité : la collecte, via des sites participatifs ; le témoignage, via des entretiens vidéo ou même des hologrammes de témoins de la Shoah ; la reconstitution, avec des tours virtuels de camps de concentration par exemple ; et enfin la tentative de faire ressentir et revivre le passé sous la forme d’un jeu vidéo de rôle.

Les dispositifs muséographiques qui se sont développés ces dernières années prennent donc en compte ces problématiques d’une trace qui disparaît et que l’on cherche à conserver, même virtuellement, ou au contraire de la manière dont il s’agit de faire ressentir au visiteur l’absence et la perte. Luba Jurgenson analyse ainsi cette « scénographie de l’absence » à l’œuvre dans de nouveaux modèles de musée qui circulent largement en Europe et dans le monde, pour lesquels il est vrai, la Shoah constitue un point central de référence. De la même manière, Philippe Mesnard, après avoir rappelé l’existence de deux dimensions distinctes dans la représentation muséale, le cognitif et l’affectif, s’intéresse, de manière très novatrice, au lien entre le bâtiment-musée et son environnement, en montrant qu’ici aussi des modèles de bâti dominent : ils suggèrent l’attitude à adopter par le visiteur (invitation au recueillement, anonymat de victimes…). Face à ce type dominant, Mesnard distingue toutefois quelques réalisations qu’il qualifie au contraire d’« hétérotopes », autrement dit qui suspendent tout jugement induit et privilégient la réflexion – à l’instar d’une installation artistique de l’Allemand Jochen Gerz, combinant la Weimar des Lumières et celle du camp de Buchenwald.

La circulation des modèles, soulignée par plusieurs contributions, n’est pas seulement esthétique ou muséographique. Elle est également éminemment politique puisque le musée est le lieu où la mémoire vivante peut devenir mémoire collective et institutionnelle. Or, dans ces espaces centre-européens et ex-soviétiques, la mémoire des violences commises par les régimes nazi et soviétique et par ceux, individus ou États, qui les ont soutenus, a fait l’objet de remaniements profonds suite à la chute du Mur, permettant une plus grande circulation des documents, des savoirs et des idées, tout en posant de nouvelles questions face à ces passés traumatiques. Une typologie des figures représentées dans ces musées émerge à la lecture des exemples de la muséographie du Goulag, mais également des musées nationaux d’Europe centrale dédiés à la mémoire du stalinisme, comme la Maison de la Terreur, analysée par Zsolt Horvath, ou à celle de la Seconde Guerre mondiale, avec le Musée de l’Insurrection de Varsovie, dont parle Iwona Kurz. L’enjeu est de savoir quelle place accorder aux victimes. Elles deviennent parfois des martyrs sacrifiés sur l’autel d’une récupération religieuse, comme dans le complexe de Boutovo, lieu d’exécution de la Grande Terreur, non loin de Moscou, que l’Église orthodoxe, nous explique Kathy Rousselet, a totalement réinvesti. Dans les narrations dominantes des musées du Goulag, présentées dans les contributions de Cédric Pernette et d’Irina Flige, la victime est tantôt héroïsée, participant au grand œuvre de construction soviétique, tantôt effacée au nom d’un tragique existentiel, qui se garde bien d’identifier des responsables – les bourreaux sont même parfois réhabilités – ou de valoriser la notion de résistance. Dans ce contexte, les initiatives individuelles ou de petits groupes, à l’image de celle du fondateur du musée de la Kolyma, Ivan Panikarov, sont d’autant plus remarquables qu’elles offrent un utile contrepoint aux manipulations politiques mémorielles toujours à l’œuvre.

En effet, ces nouveaux musées à l’Est de l’Europe incarnent encore largement, comme le souligne Irina Flige, la directrice du Centre mémorial de Saint-Pétersbourg, un « héritage » qui se conjugue au présent et rend difficile de représenter un discours historique qui ne soit pas politique. La remarque vaut également, à un degré moindre, pour les pays baltes et l’Europe centrale et les modèles de narrations politiques circulent intensément dans cet espace. Per Rudling souligne ainsi comment le musée du génocide à Vilnius, construit en 1992, se pose en modèle – repris à Budapest et à Lviv – pour la narration visant à mettre en symétrie les crimes nazis et soviétiques. En outre, l’adoption d’une définition asymétrique et concurrente du concept de génocide, employé pour qualifier les exécutions du NKVD ou la grande famine d’Ukraine de 1932 abondamment expliquée dans l’exposition permanente, conduit de fait à marginaliser l’assassinat de plus de 200 000 Juifs lituaniens, dont au moins 20 000 périrent avant l’installation effective des nazis, donc sous le gouvernement lituanien pronazi qui fut au pouvoir du 23 juin au 5 août 1941. Enfin, Rob van der Laarse pour le musée-mémorial de Jasenovac en Croatie – camp croate où périrent jusqu’à 100 000 Serbes, Roms et Juifs de 1941 à 1945 – et Paul Bauer pour les musées des Allemands des Sudètes en Allemagne évoquent tous deux les problèmes soulevés par les récits concurrents engendrant des conflits mémoriels et la difficulté de mettre en musée des récits rivaux, notamment durant la guerre de Yougoslavie qui exacerba ces conflits mémoriels. Pour le cas du Musée des Allemands sudètes, l’enjeu est de faire coexister ce lieu de commémoration victimaire dans le cadre des narrations sur les totalitarismes renouvelées depuis 1989, mais aussi de celle sur le nazisme et son imbrication avec la fabrication de la germanité sudète.

Au total, ce volume offre au lecteur français une possibilité rare de voir réunies des contributions fondamentales et interdisciplinaires sur les enjeux politiques, sociaux, culturels et scientifiques liés à la mise en musée des violences extrêmes dans une région du monde où la mémoire de ces passés douloureux est encore d’une actualité quotidienne, tout en permettant de susciter les réflexions les plus innovantes en matière de culture mémorielle au XXIe siècle.

Bibliographie

Assayag, Jackie, (dir.), 2007, « Le spectre des génocides. Traumatisme, muséographie et violences extrêmes », Gradiva, n°5, pp. 6-25.

Bechtel, Delphine & Jurgenson, Luba (dir.), 2013, Le Tourisme mémoriel en Europe centrale et orientale, Paris, Petra.

Becker, Annette & Debary, Octave (dir.), 2012, Montrer les violences extrêmes, Grane, Créaphis Éditions.

El Kenz, David & Nérard, François-Xavier (dir.), 2011, Commémorer les victimes en Europe, XVIe-XXIe siècles, Seyssel, Champ-Vallon.

Jurgenson, Luba & Prstojevic, Alexandre (dir.), 2012, Des témoins aux héritiers : la Shoah et la culture européenne, Paris, Petra.

Williams, Paul, 2007, Memorial museums: The Global Rush to Commemorate Atrocities, Oxford, Berg.

Publié dans Mémoires en jeu, n°4, septembre 2017, p. 144-145