Tangenten. Holocaust und jüdisches Leben im Spiegel audiovisueller Medien der SBZ und der DDR 1946 bis 1990 – Eine Dokumentation

> Par Hähnel, Carola
   Lille SHS/CECILLE
> Paru le : 16.04.2018

Elke Schieber

Berlin, Bertz und Fischer (Schriftenreihe der DEFA-Stiftung), 2016, 692 p.

tangenten

Cette documentation encyclopédique sur la présence de l’Holocauste et la représentation de la vie juive dans les médias audiovisuels en zone soviétique et en RDA est le fruit d’un travail de longue haleine. L’auteure, Elke Schieber, a mis presque dix ans pour l’accomplir, tout en profitant d’un regard de l’intérieur concernant son objet d’étude : pendant de nombreuses années, elle a travaillé comme dramaturge, auteure et réalisatrice dans la section documentaire de la DEFA (le studio cinématographique d’État de la RDA), elle a été rédactrice de la revue est-allemande Film und Fernsehen avant de diriger, après la chute du Mur, les collections du Musée du film à Potsdam.

La motivation de départ était de savoir dans quelle mesure le génocide des Juifs, de même que la réalité de la vie juive, étaient présents sur les petits et grands écrans est-allemands. Car on sait qu’en RDA l’antifascisme officiel suivait la doctrine de Dimitrov selon laquelle le fascisme est interprété comme un phénomène de classe, ignorant largement sa dimension raciste et génocidaire. Dans ces conditions, quelle place était réellement accordée au génocide dans un paysage audiovisuel largement soumis à la censure et dominé par le parti ? Comme pour la littérature, ou encore la radio, la réponse doit être nuancée – c’est ce qui ressort de cette importante filmographie.

L’encyclopédie est divisée en cinq parties thématiques qui concernent la persécution des Juifs pendant le national-socialisme, l’antisémitisme avant 1933, la confrontation au passé après 1945, la vie juive ainsi que le conflit Palestine- Israël-Proche-Orient. Un chapitre à part est consacré aux adaptations d’œuvres littéraires d’auteurs juifs allemands, puis la documentation se clôt sur de brèves notices biographiques des artistes, auteurs et journalistes ayant contribué aux films et aux émissions mentionnés, ou y figurant.

Pour chaque partie thématique, l’auteure a recensé les productions destinées au cinéma (longs-métrages, documentaires, dessins animés et actualités), les productions pour la télévision (téléfilms, documentaires, émissions journalistiques et magazines de télévision) ou encore celles destinées à un « usage spécifique », englobant les commandes de certains ministères et la documentation cinématographique de l’État, mais également les films produits par l’École supérieure du film et de la télévision de la RDA, témoignant de l’intérêt que les futurs cinéastes pouvaient porter à ce sujet. Chaque entrée consacrée à un film ou une émission comporte les données techniques ainsi qu’une brève description du contenu et des personnalités politiques ou historiques dont il est question.

Parmi les films pour le cinéma, beaucoup sont connus. Très tôt, des films comme Les Assassins sont parmi nous (Die Mörder sind unter uns) de Wolfgang Staudte (1946), premier long-métrage tourné en Allemagne après-guerre ou Mariage dans l’ombre (Ehe im Schatten) de Kurt Maetzig (1947) thématisent le retour des camps et la persécution des Juifs. On connaît peut-être un peu moins Étoiles (Sterne) de Konrad Wolf (1959), film germano-bulgare sur la déportation des Juifs grecs à Auschwitz. D’autres, comme Nu parmi les loups (Nackt unter Wölfen, 1963) ou Jacob le menteur (Jakob der Lügner, 1975), tous les deux de Frank Beyer, sont devenus des classiques. Mais ce qui fait l’originalité de cet ouvrage, c’est le travail sur les autres genres que les longs-métrages. Le travail de recherche est impressionnant, notamment pour les « actualités » hebdomadaires – Der Augenzeuge (« le témoin oculaire ») – présentées dans les cinémas de ZOS/RDA entre 1946 et 1980. L’auteure inventorie jusqu’aux plus petites séquences, comme cette contribution d’une minute de 1947 sur le retour des Juifs exilés à Shanghai. On remarque, dans les années 1960, des émissions sur de hautes personnalités politiques ouest-allemandes, fortement compromises à l’époque national-socialiste, comme Hans Globke, secrétaire d’État de Konrad Adenauer contre lequel la RDA a intenté un procès en 1963, ou encore le président fédéral Heinrich Lübke. On constate également une forte présence médiatique du procès d’Auschwitz à Francfort (1963-1965). Ici comme ailleurs, l’ouvrage rencontre ses limites – dont l’auteure est bien consciente –, car ce nécessaire travail de compilation demande ensuite un travail d’analyse et d’interprétation : ainsi les actualités, notamment, contiennent-elles régulièrement une forte charge idéologique contre la République fédérale ou contre les « gouvernements impérialistes » en général (surtout quand il s’agit de thématiser le conflit israélo-palestinien et de manifester sa solidarité avec les Palestiniens).

Les six cents pages de documentation montrent que le génocide des Juifs n’était pas absent des écrans, mais les films qui le mettaient au centre étaient rares, comme les émissions qui ne l’utilisaient pas à des fins politiques. Ce constat explique également le titre du livre – Tangenten (« tangentes ») – qui montre que le sujet était souvent plus effleuré que traité dans toute sa dimension. Dans son introduction, Elke Schieber émet toute une série de questions et s’arrête sur quelques questionnements ; à d’autres chercheurs désormais de se saisir de cet ouvrage et de procéder à des études « qualitatives », en s’interrogeant sur les discours et les messages véhiculés par les films et les émissions du corpus.

Publié dans Mémoires en jeu, n°4, septembre 2017, p. 133