Témoignage et survivance

> Par Besson, Rémy
   CRILCQ (Université de Montréal), IHTP, CRIalt
> Paru le : 06.01.2017

Emmanuel Alloa et Stefan Kristensen (dir.)

Genève, MétisPresses, 2014, 368 p.

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Témoignage et survivance est un ouvrage collectif portant sur les statuts culturel, artistique et éthique des témoignages des survivants des génocides et exterminations de masse du XXe siècle. Le témoin y est considéré tout à la fois « comme sujet de la vision d’abord et comme sujet du témoignage, comme sujet du témoignage parce qu’il a été sujet de la vision. Rendre publique l’expérience d’un événement singulier dans un témoignage revient à dire “je peux témoigner parce que j’ai été témoin” » (P. Delhom : p. 170). Il n’est donc pas directement question de la Destruction des Juifs d’Europe entre 1933 et 1945, de la mise à mort des Tutsis par les milices Hutues au Rwanda ou du meurtre systématique des Arméniens en 1915, mais plutôt de ce qui a pu en être dit, après coup, par ceux qui ont survécu. Si ce type de sujet a déjà largement été abordé par des historiens, des politistes et des spécialistes du droit, la démarche suivie est différente car ce sont ici des philosophes, des psychologues et des chercheurs en études littéraires qui s’expriment. Ils essayent notamment de déplacer les limites de ce qui est communément considéré comme relevant du domaine du témoignage (une prise de parole orale ou écrite), afin de travailler aussi à partir de films, de peintures et de morceaux de musique. Ainsi, ils s’intéressent moins à ce qui fait preuve qu’à ce qui relève de la création. Dès lors, le questionnement porte principalement sur les modalités du partage du sensible, pour reprendre une expression de Jacques Rancière, et sur la temporalité dans laquelle ce partage est possible (Walter Benjamin constitue à ce sujet une référence régulièrement mobilisée).

Ce choix conduit à ce que les auteurs définissent d’abord leur objet par la négative. Il s’agit, pour eux, d’expliquer pourquoi ils analysent la parole des témoins en dehors du seul prisme de l’attestation des faits passés. Geoffrey Hartman (fondateur des Archives Vidéo Fortunoff for Holocaust Testimonies de Yale) regrette ainsi que « le témoignage continue d’être vu, non pas comme un moyen indispensable pour renouveler ou intensifier ce qu’un collectif sait de lui-même, mais comme une source d’information positive dont tous les facteurs subjectifs devraient être éliminés » (p. 47). L’usage de la parole des victimes à titre de preuves venant souvent compléter des connaissances d’abord acquises via les documents écrits contemporains des faits est donc vivement remis en cause. Cette critique est principalement adressée aux historiens, dont il est ici supposé qu’ils font un usage instrumental de ces paroles survivantes. Une tendance à considérer le témoignage comme un équivalent d’une déposition judiciaire est aussi dénoncée. Sigrid Weigel indique à ce sujet que, trop longtemps, les victimes « ont été contraint[e]s d’adopter la position du témoin juridique […] au prix d’une réduction de la mémoire des survivants à des faits ou des dépositions pouvant servir de preuves » (p. 90). Dans le présent ouvrage, le principe consiste à considérer le témoignage comme un vecteur de mémoire (pour soi et pour les autres) et non comme s’il permettait seulement d’établir la culpabilité de celui qui est jugé ou parce qu’il a une utilité afin d’écrire l’histoire.

De ce double refus d’une conception perçue comme instrumentale naît une série de réflexions reposant sur d’autres modes d’interprétation. Le témoignage est ainsi pensé comme constituant une activité créatrice à la fois de significations et de formes (Régine Waintrater). L’usage de la vidéo chez le réalisateur arménien Atom Egoyan, le cinéma de Claude Lanzmann, la musique de deux enfants de survivants de la Shoah devenus idoles de la scène rock israélienne, les peintures de Vann Nath à S21 (Cambodge) et la littérature (de Nancy Huston et Edmond Jabès, à Esther Mujawayo et Georges Perec) sont tour à tour considérés comme des supports médiatiques adaptés à l’expression d’un témoignage. Cette activité créatrice postgénocidaire est doublement compliquée, car les survivants sont issus de groupes dont la mise à mort systématique s’est le plus souvent accompagnée d’une volonté de supprimer jusqu’aux traces de cette mise à mort. Cela conduit Marc Nichanian à postuler la mort du témoin, dans la mesure où les bourreaux (par la torture et l’anomie) ont réussi à « supprimer le témoin dans la victime » (p. 110). Cette position provocatrice (si on la suit jusqu’au bout elle remet en cause la pertinence de l’ensemble des autres contributions) revient surtout à refuser la mise en avant de la seule dimension cathartique du témoignage dans des sociétés où la mémoire est souvent partagée sur un mode consensuel et apaisant. Il s’agit alors, pour lui, de souligner l’irrépressible différence entre l’expérience vécue et la parole, ainsi qu’entre l’expérience génocidaire (dont il est impossible de témoigner pleinement puisqu’elle inclut la mise à mort) et les cadres sociaux dans lesquels vivent ceux qui reçoivent la parole du survivant.

Sans être aussi radicales que dans le texte de Nichanian, les autres interprétations reposent aussi sur une volonté de ne pas réduire cet écart – entre l’expérience vécue et ce qui en est dit –, mais très précisément sur l’identification de ce qui se joue dans cet espace (cet entre-deux). Il s’agit alors tout autant de penser une impossibilité (celle d’un témoin absolu théorisé par Giorgio Agamben), qu’une multitude de malgré tout pour reprendre la formule de Georges Didi-Huberman. Le rôle de l’imagination, chère à l’historien du visuel susmentionné, est ainsi, à plusieurs reprises, souligné. Par exemple, pour le philosophe Jean-Philippe Pierron, le témoignage est ce qui est capable de « réveiller en nous, par les forces de l’imagination productrice, de quoi renforcer l’exercice de notre volonté » (p. 255). L’importance de considérer ce qui change entre deux versions d’un même témoignage est aussi prise en compte (Hülya Adak à propos du génocide arménien).

Il est donc moins question de la nature du lien que les témoignages entretiennent avec le passé, que de réfléchir à leurs rôles dans le présent. Cela conduit à un déplacement de la responsabilité depuis celui qui témoigne vers celui qui écoute, ou tout du moins à penser leur relation en termes de co-construction et de coresponsabilité (Sybille Krämer). L’importance du rôle assumé par le témoin du témoin (aussi désigné par l’expression de « témoin secondaire ou intellectuel » [p. 30]), est ainsi soulignée. Le témoignage est alors analysé comme constituant un moyen de redonner aux victimes une place dans la société, d’abord par l’écoute, puis par le partage de cette écoute avec d’autres (Anne-Marie Mondzain). Il s’agit aussi d’une manière pour le survivant de devenir acteur de la transmission (et non seulement d’être sollicité par d’autres, historiens et procureurs notamment). Le témoignage devient alors « un acte de restauration de l’identité et de l’intégrité des victimes » (Krämer : p. 72).

Entre formulation d’une expérience vécue à la première personne et (re)formulation de celle-ci par un tiers (metteur en scène, réalisateur, scénographe), le risque est alors grand que le témoignage soit formaté (voire instrumentalisé) afin de correspondre à la version de l’histoire qui s’est imposée. Adoptant un point de vue éthique, plusieurs chercheurs soulignent ce risque (Catherine Coquio, notamment). Cela les conduit à insister sur la dimension disruptive du témoignage. Selon eux, les témoins devraient refuser de se conformer à l’état de l’historiographie et à la mémoire sociale. Le survivant, de par son statut, est celui qui est en mesure de porter un discours différent dans l’espace public. Il n’a pas à se conformer aux normes en vigueur. En même temps, s’il veut agir dans la société contemporaine, il est bien obligé de trouver un lieu et une temporalité adaptés. Il y a là une forme de tension entre une survivance vécue sur le mode de l’anamnèse (retour du souvenir) et une survivance comme rencontre d’une parole venant d’un autre temps avec un groupe de personnes qui est prêt à écouter. Pour Alexandre Dauge-Roth, qui résume alors l’enjeu de l’ensemble de l’ouvrage, l’objectif est de trouver « un nouvel espace communément investi où le maintien des différences exige des formes de reconnaissance inédites et mutuellement transformatrices », soit l’établissement d’une véritable « politique de l’écoute » (p. 205, 218).

Pour conclure sur la perspective méthodologique adoptée, il reste à regretter que le point de vue des historiens, des juristes et des politistes ne soit pas présenté par eux-mêmes. En effet, depuis plusieurs années déjà, des approches plus réflexives que les très positivistes descriptions proposées se sont développées. Le témoignage est alors considéré comme une production socialement construite située dans le temps et dans l’espace. Il est ainsi entendu par les historiens du culturel qu’il est nécessaire de faire l’histoire du témoignage comme source avant de pouvoir l’utiliser afin d’écrire sur le passé. Cette écriture est, elle-même, pensée non pas comme une transcription objective et neutre de la vérité sur le passé, mais comme un mode de médiation parmi d’autres. Elle est aussi considérée comme le résultat d’un processus de création, elle rejoint en cela les objets étudiés par les auteurs de l’ouvrage. Weigel oppose ainsi deux tendances historiographiques, « d’un côté la reconstruction des faits et d’événements et de l’autre un travail de mémoire qui considère que l’histoire est l’objet d’une reconstruction qui doit prendre en compte toutes les sources, traces ou vestiges disponibles » (p. 96). Il est dommage que la plupart des auteurs limitent leur réflexion sur l’histoire à la première catégorie et qu’ils ne cherchent pas à penser des passages entre ces deux conceptions, ainsi qu’entre leur propre méthodologie et ce type d’approche des témoignages.

Paru dans Mémoires en jeu, n° 1, septembre 2016, p. 134-135.