À la moitié du centenaire de 14-18. Entretien avec Anne Rasmussen et Nicolas Beaupré

> Par Mesnard, Philippe
   Université Blaise Pascal Clermont-Ferrand / CELIS EA 4280
> Paru le : 07.05.2017

Entretien avec Anne Rasmussen et Nicolas Beaupré, mené par Philippe Mesnard le 5 juillet 2016.

Publié dans le n° 1 de Mémoires en jeu, septembre 2016, p. 30-34.

Pour entamer ce « bilan à mi-parcours », quelle vision avez-vous de ces commémorations qui, bien que mues par l’idée d’un grand rassemblement européen, se déroulent avec pour décor l’actualité d’une Europe très morcelée ?

Nicolas Beaupré : Même si l’on est à mi-parcours dans le calendrier, la situation est différente des prévisions initiales car l’essentiel des événements prévus devait, en France du moins, être concentré sur 2014, en s’inspirant du modèle de la commémoration de la Révolution française qui avait mis en exergue 1789. Le cycle commémoratif officiel a en fait débuté fi n 2013 et aurait dû s’achever fi n 2014. Le rapport de Joseph Zimet prévoyait ensuite de passer la main aux initiatives des collectivités territoriales. Or, cette idée de départ a beaucoup évolué. On a en effet pu observer un cycle commémoratif très chargé en 2014 au niveau officiel avec, entre autres, un 14 juillet placé sous le signe de la Grande Guerre, le 3 août, la commémoration de la bataille de la Marne, puis le 11 novembre, l’inauguration de l’anneau de la mémoire à Notre-Dame-de-Lorette. Ce faisant, la Mission du centenaire s’est rendu compte de l’engouement que créait ce centenaire, notamment avec un phénomène que l’on pourrait qualifier de « centenaire d’en bas » qui émanait de la société où la demande mémorielle était vraiment très forte, portée principalement par des acteurs intermédiaires, qu’ils soient culturels comme les musées, les bibliothèques, les centres d’archives, ou les acteurs politiques, des communes jusqu’aux régions. Il y a eu rapidement une prise de conscience que le centenaire ne pouvait pas s’arrêter en 2014.

Anne Rasmussen : Un des enjeux de l’organisation du centenaire a été de saisir à la fois son inscription dans la durée et son caractère intrinsèquement international : comment commémorer un événement qui dura cinq ans, voire davantage si l’on pense aux prolongements du conflit sur le front oriental ? Comment conjuguer les différents niveaux de temporalité, depuis « l’événement monstre » – pour reprendre la formule de Pierre Nora – de la Grande Guerre prise comme un tissu sans couture, jusqu’à la multitude d’événements, d’intensité variable, qui en constituent la trame ? Le centenaire français, qui a débuté officiellement le 11 novembre 2013 pour durer jusqu’en 2018 a tenté de faire varier les échelles territoriales de la commémoration et ainsi de favoriser les appropriations nationales autant que locales du centenaire. De fait, entre les deux bornes du programme commémoratif d’État de 2014 et 2018, l’ancrage territorial de la commémoration à partir de 2015 a mis en valeur les grands épisodes militaires – Champagne, Artois, Vosges, Meuse, Somme, Aisne… – selon une vision finalement bien classique de l’« histoire-batailles ». Si cette scansion a permis de dilater le centenaire dans la durée, en revanche elle a peiné à échapper à une lecture purement nationale. De ce point de vue, la question européenne est très liée à la façon dont l’ensemble des pays européens, et pas seulement la France, la Belgique, le Royaume-Uni et l’Allemagne, ont décliné la commémoration. On voit bien que, selon les pays, cela ne s’est pas fait au même niveau. En Allemagne par exemple, à la différence de la situation française, il y a peu d’investissement au niveau spécifiquement national. La participation de la chancelière Angela Merkel en personne aux cérémonies mémorielles a été des plus comptées, contrairement à celle du président français. La diversité nationale de la commémoration européenne se fait sentir également dans l’appropriation très différente des événements saillants du conflit. Les batailles de la Somme et d’Ypres sont, par exemple, des moments-phares de la commémoration britannique, dans lesquels les Français se sont moins investis – à tel point que la télévision publique française a annulé la retransmission des cérémonies à Thiepval, malgré la présence des chefs d’État. Envisager la commémoration à l’échelle européenne a ainsi posé le problème de l’articulation de ces différents moments portés par des intensités et des intérêts nationaux différents.

N. B. : Dans cette perspective, on peut souligner un aspect très volontariste du rapport Zimet qui essayait de mettre la France à l’avant-garde d’une commémoration européenne, voire mondiale de la Grande Guerre, notamment à travers l’organisation d’une cérémonie de lancement à Sarajevo avec tous les chefs d’État en juin-juillet 2014 qui finalement n’a pas eu lieu. Il y a donc eu des commémorations bi- ou trilatérales, mais pas à l’échelle européenne. Les institutions européennes ne se sont par ailleurs pas du tout emparées de la question de la Grande Guerre, alors que le président du Parlement européen, Martin Schulz, s’y intéresse beaucoup à titre personnel – mais peut-être un événement sera-t-il programmé pour 1918 ? On s’est limité à une vision très classique d’une Europe née au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, ne tirant pas ses racines de la précédente, ce qui est historiquement discutable car l’idée européenne est déjà très présente dans les années 1920 et 1930.

A. R. : Cette absence de commémoration européenne résulte aussi de la volonté des nations, dont témoigne l’échec d’une réunion consensuelle à Sarajevo. Par exemple, la presse britannique a rapporté que, lors de la commémoration du 6 juin en 2014 (rappelons que le gouvernement français a souhaité mêler la célébration des anniversaires des deux conflits mondiaux, 1914 et 1944), les services du premier ministre britannique n’avaient pas apprécié que le drapeau européen flotte parmi l’ensemble des drapeaux des nations. En ce sens, le centenaire européen paraît être l’addition de centenaires nationaux. Nombreuses ont été les nations qui n’ont pas souhaité donner plus d’ampleur à ces événements ou s’y engager davantage. C’est ainsi que des moments qui auraient dû être emblématiques d’une histoire commune, et qui avaient été envisagés sous la forme d’une mise en scène grand public, ont été revus à la baisse, et même sont restés pour certains dans les cartons.

Peut-on revenir sur cette expression de « centenaire d’ “en bas” » ?

N. B. : Très vite, la Mission du centenaire s’est rendu compte de l’énorme engouement mémoriel pour « 14-18 » et l’a accompagné en créant le fameux label « Centenaire » représenté par une petite cocarde bleu-blanc-rouge qui a eu énormément de succès. Quantité de projets ont demandé cette labellisation pour être inscrits dans le cycle commémoratif officiel tout en émanant « d’en bas ». C’est venu des écoles, des mairies, cela pouvait prendre la forme d’un grand colloque scientifique aussi bien que d’un atelier dans lequel des instruments de tranchée étaient reconstitués par des élèves de collèges, une multitude d’initiatives de la sorte. Par exemple, jusqu’à 2016 – et ce n’est pas terminé – il y a eu plus de 4 000 projets labellisés, parmi lesquels plus de 1 000 projets pédagogiques, sur un ensemble de près de 6 000 demandes. Sans compter les initiatives micro-locales ou familiales qui n’ont pas toutes demandé le label.

A. R. : La commémoration a en effet pris des formes multiples où l’aspect pédagogique a été très important, et a emprunté de nombreux vecteurs de publicisation, notamment une floraison d’expositions et de spectacles ; les manifestations scientifiques sont loin d’avoir eu l’exclusivité du discours historique. Il s’est plutôt agi d’une démultiplication de récits à tous les niveaux de la société et dans différentes strates de savoir, impliquant de nombreux types de structures culturelles, de la plus simple association à des compagnies privées artistiques ou des équipes universitaires ; ce mouvement a été partagé en France, en Allemagne et en Grande-Bretagne. À quoi il faut ajouter la grande collecte des archives nécessitant le déploiement d’une logistique impressionnante, mais entraînant aussi une valorisation des mémoires familiales, privées, et même individuelles.

N. B. : Articulée avec le pôle mémoriel, il faut considérer qu’il y a eu une très forte demande d’histoire. De nombreux historiens ont été sollicités, non seulement pour apporter leur expertise à l’évaluation des dossiers, ce qu’assure la commission scientifique de la Mission du centenaire, mais aussi pour donner des conférences dans la médiathèque de telle ou telle ville ou village, pour organiser une petite journée d’étude dans tel centre culturel, pour faire du commissariat d’exposition. Avec le besoin de mémoire lié aux commémorations, une forte demande d’histoire s’est exprimée. La parole des historiens a été très demandée, notamment pour éclairer des aspects tels que la guerre à l’arrière, la guerre des femmes ou des enfants… cette demande rejoignant ce sur quoi s’est orientée déjà depuis une vingtaine d’années l’histoire dite culturelle de la Grande Guerre. Il y a donc eu une forme de rencontre.

A. R. : Deux dimensions plutôt nouvelles témoignent de cet engouement : d’une part, il s’agissait d’initiatives disséminées sur tout le territoire national y compris les départements d’outre-mer, et non pas seulement limitées aux régions historiquement touchées par le conflit, et, d’autre part, l’ampleur de l’écho sur les réseaux sociaux a été considérable… Là, il n’y a vraiment pas eu de monopole de l’expertise venant de la discipline historique.

N. B. : Sur les comptes Twitter, la fréquence des messages concernant la Première guerre mondiale dépasse toutes les prévisions. Le 1er juillet 2016, le hashtag #Somme100 a été le premier « Trending Topic » mondial avec plusieurs tweets par seconde. Un collègue, Frédéric Clavert, étudie cet aspect de la commémoration. Cela crée une forme d’horizontalité.

A. R. : Il faut noter néanmoins que ces formes d’appropriation favorisent sans doute, à distance du discours historique consacré des spécialistes, le retour à une histoire très événementielle. Les contraintes des supports utilisés poussent à des textes courts, où la chronologie reste souvent le meilleur moyen d’ordonner le récit et où les images frappantes sont privilégiées, parfois jusqu’à emprunter à la fiction pour marquer les esprits.

N. B. : Le musée de Meaux avait ainsi monté un scénario complètement fictif avec, sur un compte Facebook, un faux soldat racontant sa vie sur un ton décalé comme les jeunes d’aujourd’hui peuvent s’exprimer pour raconter leur vie. C’était une agence de publicité qui avait créé ce dispositif en introduisant de « faux vrais » documents, semant ainsi une volontaire confusion puisqu’il s’agissait d’une pure fiction.

Cette vision vue d’en bas prend-elle en compte la brutalité de la situation et le fait que les soldats pouvaient eux-mêmes être très violents au combat, ou bien privilégie-t-elle la vision des « soldats tous victimes » qui domine aujourd’hui les discours politiques, rejoignant en cela certaines positions d’historiens.

N. B. : Il faut dire que l’on reste ici assez largement dans une forme de narration conventionnelle et victimaire. Sur ce point, il peut y avoir un certain décalage entre la mémoire et l’historiographie. Si, comme il faut bien le souligner, ce n’était pas général, on a pu tout de même observer la résurgence de quelques grands topoï éculés tels que « la fleur au fusil » ou bien des combattants présentés comme sacrifiés dans une grande boucherie. Ce discours se retrouve du reste dans le monument de Notre-Dame-de-Lorette mais, dans ce cas, adossé, il faut le reconnaître, à une innovation artistique radicale. C’est la première fois que l’on a présenté par ordre alphabétique les noms de tous les combattants des pays belligérants sans tenir compte de leur appartenance nationale. Ainsi le sens de leur mort au combat les uns contre les autres disparaît complètement sous leur statut de pures victimes. Avec un étonnant effet de sidération provoqué par des alignements de mêmes noms par dizaines, voire centaines, comme celui de Meyer par exemple, dont on ne sait plus s’ils sont Allemands, Britanniques, Belges ou Français. Cela ne manque pas d’interroger l’historien et le citoyen.

A. R. : Comme tous les monuments commémoratifs de la Grande Guerre, l’anneau de Notre-Dame-de-Lorette est marqué au sceau de l’époque qui l’a vu naître. Dans le grand cycle monumental de l’entre-deux-guerres, le poids du militaire était encore prédominant. L’organisation des cérémonies commémoratives est d’ailleurs, aujourd’hui encore, généralement prise en charge par le corps militaire – ce qui peut favoriser une vision assez héroïsante des soldats tombés pour la patrie. Encore que le soldat héroïque l’est aussi par son sacrifice, et par son jeune âge – il peut donc être héros et victime à la fois, comme les émouvantes lectures de lettres et de carnets de simples « privates » le montraient bien lors de la récente cérémonie du centenaire du début de la bataille de la Somme, le 1er juillet dernier, à Thiepval. Il faut mentionner que, dans certaines occasions et selon les contextes nationaux, la commémoration peut aussi faire appel au registre religieux, qui se conjugue au militaire pour développer la ritualisation des grands rassemblements collectifs. Ainsi, par exemple, les cérémonies annuelles qui se déroulent autour de l’immense cratère de mine de la Boisselle, symboliques du début de la bataille de la Somme, associent civils et militaires, représentants de l’État et religieux, et ne manquent pas de produire, dans le contexte français laïc, certaines dissonances dans les styles contrastés de commémoration et d’expression religieuse.

N. B. : C’est peut-être pourquoi il y a eu cette tentative d’ouverture vers une autre forme de commémoration à Verdun le 29 mai 2016, avec la grande mise en scène confiée à Volker Schlöndorff lors de laquelle 3 400 jeunes Français et Allemands ont couru dans la nécropole de Douaumont. Ainsi tentait-on de rompre avec ce grand « tunnel commémoratif » très classique, souligné par Stéphane Audoin-Rouzeau, qui s’était ouvert en 2014, agrégeant d’ailleurs des commémorations liées à de nombreux autres événements historiques. Peut-être faut-il considérer que faire travailler ensemble des jeunes des deux nationalités sur cette question mémorielle aura sans doute été plus utile que la cérémonie elle-même ? Même là, finalement, l’innovation est plus formelle que radicale, puisque les enfants étaient présents activement et associés dès 1918 aux cérémonies commémoratives.

Abordons maintenant l’incidence sur la recherche. D’une part, cette période hautement commémorative a-t-elle été un facteur stimulant et enrichissant pour la recherche, l’amenant à revisiter aussi bien l’histoire que la mémoire de ce passé ? Autrement dit, une réorientation épistémologique aurait-elle même été amorcée ? D’autre part, les tensions et affrontements d’écoles, qui ont été très virulents, se sont-ils trouvés mis entre parenthèses, voire assagis ?

N. B. : Le centenaire a été essentiellement récapitulatif. Les grandes innovations historiographiques ont été lancées bien avant, déjà dans les années 1980, en amont et en aval de l’inauguration de l’Historial de Péronne, avec l’introduction de l’histoire culturelle dans l’approche de la Grande Guerre et, par là même, avec un désenclavement chronologique du conflit. En cela, nous vivons plutôt un centenaire des grandes synthèses et des grandes initiatives collectives à tous les niveaux de la société comme on l’a souligné précédemment. Il y aura certainement des effets positifs qui se feront ressentir chez les jeunes chercheurs, mais on ne pourra faire ce bilan scientifique qu’après 2018. Si l’on regarde la Cambridge History of the First World War (parue en trois volumes en anglais et en français chez Fayard) dirigée Jay Winter et le Centre international de recherche de l’Historial de la Grande Guerre ou le projet de l’Université libre de Berlin http://www.1914-1918-online.net/ dirigé par Oliver Janz, on voit bien que ce sont de vastes entreprises récapitulatives.

A. R. : On peut néanmoins considérer que Jay Winter innove en mettant au défi les historiens qu’il a sollicités d’écrire une histoire transnationale de la guerre. Il s’agit d’y mettre en évidence que l’on vit la guerre de façon plus similaire entre Paris, Berlin et Londres qu’entre la ville et la campagne françaises, qu’il est des communautés d’expériences partagées par les combattants ou par les civils, par les femmes ou par les pacifistes au-delà des communautés nationales, quand bien même celles-ci seraient imaginées. Mais cette orientation, il est vrai, vient de la prise en compte actuelle du jeu d’échelle entre global et local et de l’impact historiographique de ces problématiques, plutôt que des commémorations elles-mêmes.

On n’a pas encore abordé l’aspect polémique des rapports entre écoles ou tendances historiographiques, auquel répond déjà en partie Dans la Guerre. 1914-1918. Accepter, endurer, refuser, ouvrage collectif que vous, Nicolas Beaupré et Anne Rasmussen avez dirigé avec Heather Jones.

N. B. : Cet ouvrage participe moins d’une volonté d’atténuer le débat, en réalité une controverse, que de la dépasser, mais là encore l’initiative dont il est le résultat précède les commémorations et tient son origine d’une volonté de ne pas rester entravé par cette dichotomie simplificatrice entre contrainte et consentement, histoire culturelle et sociohistoire. Ce travail s’inscrit aussi dans un contexte plus général d’apaisement et de sortie de la controverse largement favorisé par le centenaire. On peut en effet porter au crédit de Joseph Zimet d’avoir su réunir autour de la même table une trentaine d’historiens issus des deux tendances historiographiques, principalement l’Historial de la Grande Guerre et le CRID 14-18 (Collectif de recherche international et de débat sur la guerre de 1914-1918). Cela a eu pour effet d’atténuer la virulence des positionnements, avec néanmoins quelques exceptions comme la revue Agone qui a publié un dossier à charge, au ton très politique, contre l’Historial (François Buton, André Loez, Nicolas Mariot et Philippe Olivera [dir.], « L’ordinaire de la guerre », n° 53, avril 2014), mais aussi contre cet apaisement des tensions. On verra bien si les oppositions reprennent après la trêve du « centenaire » ; les acteurs seront-ils toutefois encore suffisamment motivés en 2019 ou 2020 pour remonter au créneau d’une polémique éculée ? ce n’est pas certain…