Que peut l’histoire publique ? Entretien avec Catherine Brice

> Par Galichon, Isabelle
   Université Bordeaux-Montaigne / EA TELEM
> Paru le : 05.05.2017

Entretien avec Catherine Brice (Université Paris-Est Créteil), mené par Isabelle Galichon le 31 mai 2016

Publié dans le n° 1 de Mémoires en jeu, septembre 2016, p. 26-29.

Depuis la rentrée 2015, l’université Paris-Est Créteil (UPEC) propose un Master 2 d’Histoire publique aux étudiants titulaires d’un Master 1 d’Histoire. C’est une première en France puisque l’UPEC est la seule université à dispenser un tel enseignement alors que la Public History est intégrée, depuis plusieurs décennies déjà, dans différents cursus universitaires aux États-Unis, en Australie, au Royaume-Uni ou en Allemagne. Qu’est-ce que la Public History ? L’historien public utilise les méthodes propres à sa discipline tout en adaptant le discours historique à un public de non-initiés. Catherine Brice, professeure d’Histoire contemporaine à l’UPEC, est à l’origine de ce projet et en charge du Master.

Le 18 mars dernier, vous participiez à une journée d’étude sur la «Formation aux collectes de mémoire», dans le cadre du projet «Passerelle de Mémoires» au CNAM. Vous y présentiez le nouveau Master 2 d’Histoire publique que propose l’UPEC. Vous êtes la seule université à former des étudiants déjà historiens à cette nouvelle spécialité qui suscite quelques critiques, pour le moins des interrogations. Pourriez-vous reprendre la genèse du projet ? Qu’est-ce qui a motivé l’UPEC à créer ce nouveau master ?

Catherine Brice : Depuis une trentaine d’année, la Public History est une discipline qui est en pleine expansion en particulier aux États-Unis ; de nouveaux pays s’y intéressent aussi, comme l’Inde, la Chine ou au Brésil. Si le rapport à l’Histoire, à la mémoire, si les contenus sont très différents d’un pays à l’autre, c’est une discipline qui tend à se structurer au niveau national et international. Tous les ans, deux grands congrès internationaux sont organisés afin d’échanger sur les «bonnes pratiques» en termes de formations, d’expériences, de cursus que l’on peut mettre en place sans que cela n’ait aucune valeur normative. Cette diversité des approches est donc riche de sens et permet une grande flexibilité dans l’élaboration des programmes pédagogiques. Pour bâtir ce Master, plus que des orientations théoriques particulières, nous sommes allés puiser dans les forces en présence et les attentes des étudiants. Ce Master est donc très ancré dans l’espoir d’aider de jeunes historiens à trouver une ouverture sur le marché du travail, dans une nébuleuse qui a trait à la médiatisation de l’Histoire.

La formation est découpée en quatre grands axes : un axe théorique sur le rapport histoire-mémoire à travers les âges, où l’on aborde de façon transversale le problème de l’instrumentalisation de la mémoire ; une ouverture internationale qui, d’une part, aborde le rayonnement de la Public History dans les différents pays, d’autre part, consiste la préparation d’un voyage à Trieste. Nous avons, en effet, un accord Erasmus avec l’université de Trieste et la situation très complexe de cette ville sur le plan de l’Histoire publique explique aussi notre choix. Le troisième pan est consacré à la rencontre et aux cours avec des professionnels de l’écriture de l’Histoire publique sur différents supports : papier, numérique et audiovisuel. Enfin, deux dispositifs prennent en charge la professionnalisation des étudiants : un programme tutoré au premier semestre où ces derniers développent leur propre projet ou répondent à une demande d’un de nos partenaires – comme la Cité de l’histoire de l’immigration, le Musée de Saint Germain-en-Laye (le MAN), le Musée de la résistance nationale de Champigny-sur-Marne, le Musée de Cluny, l’École française de Rome, l’association Générique sur l’immigration, l’émission de France Culture la «Fabrique de l’Histoire», le magazine L’Histoire, Manzalab, (une agence de Serious Game), et BNP Paribas – et un stage au second semestre à l’issue duquel ils présentent un mémoire qui allie expérience professionnelle et capacités scientifiques/théoriques, et qui, pour certains, dès cette année, a débouché sur un emploi ou un CDD. Cinq journées d’étude sont aussi organisées avec le Centre de recherche en histoire européenne comparée (CRHEC) dont ils doivent rendre compte à travers un rapport, en adoptant un type d’écriture qui ne soit plus académique, mais se rapproche des prérequis de l’Histoire publique. Il est intéressant de noter que la plupart des étudiants que nous avons eus cette année avaient déjà un Master 2 et faisaient ce cursus en complément.

Les principales critiques qui sont adressées à l’enseignement de l’Histoire publique reposent en général sur deux points. D’une part, le statut de l’historien semble être remis en question. Patrick Boucheron, le 16 mars dernier, sur un plateau de France culture (www.franceculture.fr/emissions/du-grain-moudre/la-memoire-joue-t-elle-contre-l-histoire), affirmait que la tâche des historiens était de «réaccorder l’histoire telle qu’elle s’expérimente chez les historiens avec celle qui peut s’enseigner et qui peut avoir un écho politique». Ne peut-on pas craindre que l’on perde, avec l’Histoire publique, le premier pan auquel se réfère Patrick Boucheron, et glisser, entre autres, vers une instrumentalisation de l’histoire ?

C. B. : Si l’Histoire doit être « instrumentalisée », elle le sera en connaissance de cause : ce ne sera pas le fait de l’ignorance dans la mesure où nos étudiants ont une formation d’historien et ils sont rodés à la pratique des archives et de l’esprit critique ; ils savent faire preuve de précautions et de technicité. Ils apporteront ce savoir-faire dans des domaines très éloignés de l’université. Je ne pense pas que la question de l’instrumentalisation soit la critique la plus forte. Ce que l’on remet davantage en question, dans le cadre de l’enseignement de l’Histoire publique, c’est le statut de l’histoire. Or, je pense qu’il n’y a pas de mauvaise histoire. Il peut y avoir une histoire fausse. Mais il n’y a pas de mauvaise histoire : il existe des publics différents qui sont en mesure de comprendre, d’apprécier des niveaux de récit historique différents. On a coutume de vilipender Stéphane Bern, Franck Ferrand qui peuvent tirer vers le sensationnalisme, la facilité de la biographie ou le récit historique assez plat. En tant qu’historienne, ce n’est pas ce que je préfère, mais ce n’est pas une mauvaise histoire, il n’y a là rien de faux. Ils sont suivis par de nombreuses personnes, ravies, qui écoutent, certes, une histoire plaisante, mais ils apprennent aussi, malgré tout. De toute façon, la subtilité des débats historiques ou historiographiques entre collègues n’intéresse pas grand monde. Il faut donc prendre en compte les niveaux d’histoire que l’on raconte, sans tordre la réalité, mais la manière de raconter doit être ouverte au plus grand nombre : plus l’histoire peut être entendue, mieux c’est. Par exemple, notre prochaine journée d’étude en novembre portera sur un thème volontairement provocateur : «L’histoire fait-elle vendre ?» Pour vendre faut-il faire de la mauvaise histoire ? Une bonne histoire n’est-elle pas celle qui est entendue, qui divertit, qui intéresse ? Cela répond en quelque sorte à l’appel de Patrick Boucheron pour une histoire politique où l’historien doit retrouver une place dans la cité.

L’autre inquiétude porte souvent aussi sur la confusion, ou plus exactement la porosité de la frontière entre mémoire et histoire dans l’enseignement de l’Histoire publique. Henry Rousso, dans son dernier ouvrage Face au passé, reprend l’idée selon laquelle la place accordée à la mémoire est de plus en plus prépondérante, idée qu’il avait déjà développée dans un article en 2007, dans la revue Vingtième siècle («Vers une mondialisation de la mémoire»). Catherine Coquio parle de «culture de la mémoire» dans Le Mal de vérité ou l’utopie de la Mémoire. Vous précisiez, vous-même, que l’enseignement de l’Histoire publique en Allemagne donne une prévalence à la mémoire. Ne risque-t-on pas de donner raison à ce courant mémoriel, à cette tendance mémorialisante de l’histoire ?

C. B. : Il semble évident que l’Histoire publique répond à cette demande en essayant de la canaliser. Je ne sais pas si vous vous souvenez au cours de la journée d’étude au CNAM, il y a eu un moment de tension lorsque j’ai affirmé que les témoins mentent toujours. C’était un peu provocateur, ils ne mentent pas sciemment, mais un historien doit prendre leur témoignage avec précaution. Par conséquent, ce que peut l’Histoire publique face à tous ces gisements mémoriels, c’est apporter cette rigueur, c’est-à-dire ne pas prendre le témoignage dans une totale immédiateté, comme la parole de la vérité, mais comme des paroles extrêmement précieuses qu’il faut questionner, parfois mettre en doute, croiser avec autre chose que la parole du témoin. C’est là une démarche d’historien. L’hypertrophie mémorielle est d’ordre psychologique, même si elle est alimentée par les institutions qui y trouvent du grain à moudre politiquement. Mais y répondre de manière sensée, c’est justement la passer au crible. L’historien public sera donc partagé, dans son travail, entre l’exigence de rigueur et l’exigence d’être entendu.

Comme l’explique Henry Rousso, la mémoire est un objet d’histoire. Mais on s’en saisit avec l’idée de sortir les querelles, les discours, les constructions mémorielles du seul champ de l’histoire ou du politique. On est à un niveau très ambitieux, car l’histoire publique peut aider réellement à structurer les mémoires des patrimoines locaux, celles d’entreprises, à mettre en valeur des fonds d’archives qui sont très peu connus, à créer des productions audio, radio, vidéo telles que des documentaires… C’est à un niveau sectoriel que l’histoire publique peut apporter la rigueur d’un regard d’historien face à cette demande mémorielle qui est très affective et acritique. Ce que transmet l’histoire publique, ce ne sont pas seulement des savoirs historiques, ce sont aussi une attitude et une méthode pour mieux comprendre le passé, et partant le présent.

Dans un récent entretien, suite à la publication de son ouvrage L’Église, l’Islam, la République, Rachid Benzine soulignait : «On est tellement dans le présentisme qu’on n’a plus de perspective historique pour comprendre comment cela s’est fait [il évoque alors le développement du salafisme dans certains quartiers français]. C’est pour cela qu’il faut revenir à l’histoire. […]. L’ “identité malheureuse” de Finkielkraut, je préfère “l’identité narrative” de Ricoeur plus pertinente pour comprendre ce qu’il se passe» (Les Inrockuptibles, n°2066, mai 2016). Ce retour nécessaire à l’histoire est donc associé à une dimension narrative de l’historiographie et Patrick Boucheron, dans sa Leçon inaugurale au Collège de France, invite aussi l’historien à «se donner tous les moyens, y compris littéraires». Quelle est la part réservée à l’écriture, à la mise en récit dans le Master d’Histoire publique ?

C. B. : C’est une question que beaucoup d’éditeurs se posent : pourquoi Timothy Brook avec Le Chapeau de Vermeer, Christopher Clark avec Les Somnambules vendent plus de 300 000 exemplaires ? De notre côté, nous sommes convaincus que ce que l’on appelle le storytelling, en tant que mise en récit de l’histoire, est essentiel. Que l’on raconte l’histoire de manière assez plate, ou de façon érudite, on est toujours capable – mais il faut faire un vrai effort – de mettre en récit, dans le sens d’une «mise en roman». Mais cela peut être aussi une mise en scène, au théâtre, comme la pièce de Pommerat, Ça ira (1) Fin de Louis [présentée aux Amandiers, à Nanterre, en 2015 et repris du 9 au 25 septembre 2016].

Mais il faut aussi prendre en compte, dans le cadre de l’Histoire publique, la contrainte du medium : le storytelling peut donc prendre des formes très différentes, de 135 signes à 4 000 signes, à un documentaire de 52 minutes, à une émission de radio d’une heure… L’exigence de mettre en récit de telle sorte que ce soit intéressant, «divertissant», se croise alors avec la contrainte de place, de format. C’est là un apprentissage un peu technique. Le travail de mise en intrigue me semble essentiel, on se situe là sur des exigences qui touchent tous les historiens.

Dans sa Leçon inaugurale au Collège de France en décembre dernier, Patrick Boucheron proposait une définition de l’histoire : «Ce que peut l’histoire c’est de faire droit au futur non advenu, à ces potentialités inabouties». Il me semble que l’Histoire publique a un rôle à jouer dans le sens où elle cherche à développer ces histoires potentielles, et je reprends ici l’idée de Potential history d’Ariela Azoulay. À travers une multiplicité de discours, l’Histoire publique explore l’histoire de façon fragmentaire et dispersée et elle permet d’entrevoir ces «potentialités inabouties». Qu’en pensez-vous?

C. B. : Quand Patrick Boucheron parle de «futur non advenu» ou de «potentialités inabouties», il reconnaît la part jouée par l’imagination dans tout travail historique. Il fait référence à, par exemple, son Léonard et Machiavel où il raconte une histoire plausible, mais non attestée. C’est une démarche passionnante. En ce qui concerne l’histoire publique, je pense que ce sont davantage les variations d’échelles qui mettent en lumière des histoires plus fragmentaires, plus kaléidoscopiques, davantage liées à les pluralité des demandes sociales. La part de l’imagination repose, elle, davantage ici sur la manière de raconter qui doit intéresser, captiver l’auditeur, le spectateur, le lecteur. On est donc dans une démarche un peu différente. D’un côté, l’historien s’autorise à rêver. De l’autre, l’histoire (publique) permet à tout le monde de rêver.