Que reste-t-il ? Portfolio de Fethi Sahraoui et emplacements des sites

Paru le : 18.12.2025

Les portfolios de Fethi Sahraoui sont publiés dans le n° 15-16, numéro spécial sur les Mémoires contemporaines de la guerre d’Algérie. Ils seront accessibles sur le PDF lors de sa mise en ligne en novembre 2022. Mais pour ceux qui ont déjà l’exemplaire papier, nous avons pensé qu’il serait intéressant de leur signaler les emplacements des différents sites photographiés. Voici donc deux cartes et leurs légendes.

Ouest à l’Est (gauche – droite) 1. Barbajdani; 2. Camp de Sidi Ghalem; 3. La Ferme de Nigot – Beni Chougrane – El Mnaouer – Figues de Barbarie; 4. Salombier/Iveton – Diar El-Mahçoul; 5. Camp de Tadmit; 6. La Ferme Ameziane – Tebessa; 7. Château d’El Kouif (villa Reneau)Mode d’emploi. L’idée de départ est simple : documenter les sites mémoriels sur le territoire national algérien marqués par la guerre d’Indépendance. Sans pour autant emprunter la voie officielle de la patrimonialisation. Pas de monument. Des documents dans l’état dans lequel ils sont, aujourd’hui. Sans effet. En couleur. De façon neutre (pas d’objectif grand angle, pas de correction d’image ni avec le boîtier ni avec un logiciel). Telle était la commande.
Le temps : le plus contemporain possible puisque le portfolio en noir et blanc de Nadja Makhlouf allait introduire une mise en perspective du présent vers le passé de la lutte des années 1950 à 1962.

Que reste-t-il ?

Je n’ai jamais pensé qu’un jour je vais photographier que des paysages et encore des paysages de guerre, compte tenu de l’histoire chargée de mon pays.

La guerre y a laissé une empreinte indélébile, qui peut parfois être observée dans les décombres de ce qu’étaient autrefois des recoins inviolés, intacts de cette vaste terre.

Tandis que pour certains endroits, les paysages sont restés immuables, comme figés même face au temps et l’horreur. Pourtant, bien que le décor paraisse éternel, il suffit d’une présence physique sur ces lieux pour ressentir l’atmosphère lourde et oppressante des faits du passé.

Qu’est-ce qu’un paysage de guerre après tout, si ce n’est un paysage coutumier chargé par le poids de l’histoire.
J’ai capturé ces photos lors d’un long périple à travers l’Algérie, et les 4500 Kilomètres que j’ai parcourus attestent de l’immensité de ce pays, mais témoignent aussi de l’ampleur de la dévastation qu’il a subi.
L’atrocité n’a pas de limites géographiques et chaque parcelle de cette patrie s’en époumone.
Je vois dans ce témoignage visuel, un hommage et une modeste contribution à la mémoire d’une guerre que je n’ai pas connue, mais dont je contemple encore les séquelles.

Aurès. Je reviens pour la deuxième fois où tout a commencé, le berceau de la guerre de libération, et je ressens toujours ce besoin de défaire le mystère qui entoure cet endroit.

Camp de Tadmit. Qui pourrait être le camp d’internement le plus important que l’Algérie ait connu. La rencontre avec les villageois était agréable et enrichissante malgré certaines incohérences dans les dates et les témoignages recueillis, mais je laisse volontiers ça aux historiens. J’en ressors imprégné par la bonté de ces gens malgré la brutalité qu’ils ont vécue. Le soir, seul dans un motel et loin de chez moi, je réalise petit à petit l’imposante signifiance de cette aventure humaine.


Barbadjani. Les paysages de guerre se sont invités par eux-mêmes dans cet espace encore sauvage qu’on qualifierait de paradisiaque. Nous avons, mon ami et moi, croisé le chemin d’un vieil homme qui vivait reclus à proximité de cet endroit, et qui était très attaché à l’histoire de ce pays ; d’un geste de la main il pointe des grottes où se réfugiaient les combattants algériens lors des bombardement aériens.

Château d’El Kouif (ou villa Reneau). Imposant sa présence depuis la colline où il est situé, on croirait presque que le temps s’est arrêté sur ce petit patelin, qui a connu son âge d’or, après la découverte de gisements de phosphates, au début du XXe siècle. Aux alentours, on retrouve encore une salle de cinéma, une piscine et d’autres centres de divertissements qui pourraient inciter à penser que tout le monde vivait en parfaite harmonie, si ce n’était la lutte constante que les habitants algériens menaient contre la stigmatisation et la discrimination qu’ils subissaient.

La Ferme de Nigot. En chemin vers cet endroit, je compris qu’il allait avoir un impact personnel conséquent. Ancienne ferme agricole appartenant à un colon espagnol, elle a été transformée en 1956 en un centre de torture. Mon grand-père y fut incarcéré, puis torturé pendant plus de dix mois dans la période allant de 1958 à 1959. Il laissa derrière lui ma grand-mère, mon père et sa sœur. Aujourd’hui la ferme est une fois de plus entourée par des champs agricoles mais ces terres gardent encore concrètement les traces des horreurs commises, un Fellah accablé me révèle avoir assisté à l’émergence d’un squelette humain lors d’une simple opération d’irrigation.

La Ferme Ameziane. Après plusieurs mois en quête de traces laissées par la guerre, je me croyais pour le moins prêt pour un autre centre de torture, mais la ferme Ameziane m’a brutalement prouvé le contraire, on n’est jamais assez prêt pour un tel endroit. Devenue aujourd’hui une sorte de jungle urbaine, une grande partie de l’immense bâtiment qui dissimulait les faits macabres est complètement abandonnée donnant lieu à un paysage de désolation comme pour enfin dévoiler le vrai visage de cet endroit. Les habitants ont tous été relocalisés vers d’autres banlieues de la ville [Constantine]. Les murs de ce lieu épouvantable sont encore présents, et sur eux des marques de violence sans doute accentuées par mon imaginaire.

Ligne Challe. C’était dans mon manuel scolaire lorsque, enfant, j’ai pris connaissance pour la première fois de la Ligne Challe. De nombreuses années plus tard je me tiens debout sur les lieux, devant une plaque commémorant les martyrs tués lors de la bataille d’Elmouhaid en 1956. Nous étions près de la frontière tunisienne, mon accompagnateur m’informe alors que chaque année des bergers sont blessés ou tués par des mines « oubliées » dans la région.

Salembier/Iveton. Alger, un passage obligatoire ! Je redécouvre le quartier Salembier, qui tout comme la Casbah, a été un point de départ pour plusieurs révolutions et a bercé plusieurs révolutionnaires, parmi eux : Fernand Iveton et Henri Maillot. De passage devant l’ancienne maison de Henri Maillot, je tombe nez à nez avec une peinture murale un peu vieillie, un portrait des deux hommes ! Beaucoup disent qu’ils étaient voisins, ou même frères d’armes. Cette fresque est une forme d’hommage qui leur est rendu par les jeunes du quartier. Un peu plus loin, on peut distinguer le chemin du « ravin de la femme sauvage », celui que Iveton a parcouru afin de déposer une bombe à la station d’El Hamma. Le reste appartient à l’histoire.
Diar El-Mahçoul. « La cité de la promesse tenue », une cité fendue en deux parties par le boulevard Ouleman sur les hauteurs d’Alger, un côté pour les Européens, un autre pour les Algériens. Bien que la répartition ait été abolie après la guerre d’indépendance, on perçoit encore les effets de cette forme d’apartheid. Au versant sud, le climat est hostile, et les maisons sont peu à peu abandonnées à cause du manque de confort, certaines sont déjà en état de délabrement. Le versant nord face à lui n’est pas plus accueillant mais sans doute moins inhospitalier en comparaison, il donne sur la baie d’Alger, et les aménagements y sont plus agréables. Cela me fait réfléchir sur l’étendue de l’iniquité qui régnait à cette époque-là, et l’architecture ne semble pas avoir été épargnée.

Chaïb Draa. Cette localité porte le nom d’un martyr qui a été jeté d’un hélicoptère par l’armée française durant la guerre de libération. J’y suis de passage pour rencontrer le petit frère du combattant, cependant ça ne s’est pas passé comme je l’aurais souhaité. Je me rends au cimetière du village, et j’y fais quelques prises de vue, puis je reprends la route. La guerre est absurde, et parfois la vie l’est aussi.

El Menouar. Mon Zabriskie point ! J’en suis venu à faire de la photographie par amour du cinéma, et je ne puis m’empêcher de faire le parallèle entre les paysages lunaires d’El Menouar et ceux du film de Michelangelo Antonioni : Zabriskie Point. Cette région montagneuse captivante à proximité de chez moi a été le théâtre d’une bataille féroce entre les forces armées françaises et les combattants algériens, ces derniers en sont ressortis vainqueurs malgré l’inégalité des armes.

Figues de Barbarie. J’avais déjà eu vent à travers mes virées de l’utilisation de cette plante qui orne de nombreux villages algériens comme instrument de torture par l’armée française, et un vague souvenir de l’avoir peut-être déjà entendu dans un podcast de France Culture me revient également. Mais c’est Elhadj lors de ma visite dans son village, entouré par des figues de barbarie, qui me confie qu’en plus des abominations que les soldats français infligeaient aux Algériens par le biais de ces plantes, on finissait par jeter leurs cadavres dessus. Certains s’en indignent, d’autres affirment que des actes plus barbares ont été commis.
Sidi M’Hammed Benaouda. Un M’qam (mausolée) qui domine la ville. J’avais auparavant fait plusieurs visites à cet endroit, avec lequel je suis maintenant familiarisé, j’y ai appris que de multiples mausolées ont été construits par les colons afin d’empêcher par le biais du sacré la révolte des natifs. L’utilisation de l’attachement spirituel pour manipuler la population n’est pas une pratique nouvelle, cependant elle ne cessera pas de me révulser.

Camps de Sidi Ghalem. La dernière destination de ce périple, ainsi que la dernière rencontre avec un villageois. Il m’apprend qu’il a été retenu dans ce camp avec son frère aujourd’hui défunt, et bien que ces événements se soient passés il y a de nombreuses années, il en parle avec une mémoire vive, point commun à toutes les personnes que j’ai eu le privilège de rencontrer tout au long de mon trajet. Et là encore, ça ne fait qu’attester de la profondeur des marques laissées par cette guerre meurtrière sur toute une nation.