Témoignages littéraires sur le camp de concentration de Ravensbrück revisités

Yvonne DelheyRadboud University Nijmegen (Pays-Bas)
Paru le : 25.01.2026

Thèse sur la place des femmes dans le discours mémoriel 

Sina Meißgeier, Die deutschsprachige Literatur der Frauen aus dem KZ Ravensbrück. Erzähltes Leben nach dem Holocaust im geteilten Deutschland [La littérature germanophone des femmes du camp de concentration de Ravensbrück. Récits de vie après l’Holocauste dans une Allemagne divisée]. Berlin, Boston : De Gruyter Oldenbourg, 2024, 245 p.

 

De quoi témoignent les textes pouvant être classés dans la catégorie de la littérature de l’Holocauste ? Et que signifie « témoigner » dans ce contexte ? Sina Meißgeier ouvre son livre avec un poème d’Ingeborg Bachmann exprimant l’ambivalence inhérente à l’acte de témoigner. Il s’intitule « Was wahr ist » [Ce qui est vrai] et a été publié pour la première fois en 1955, dix ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale. Meißgeier, le lisant comme un commentaire de la guerre et des crimes commis par les nazis, l’utilise dans son argumentation pour introduire et discuter brièvement les concepts d’authenticité, de vérité et de fait. Elle soutient que l’authenticité a une signification performative, contrairement à la vérité qui a une valeur normative. D’autre part, un discours politique s’est également développé autour des faits dans le monde post-factuel d’aujourd’hui. La littérature sur l’Holocauste et les camps – elle reprend ici la définition plus large du genre préconisée par le Centre de recherche de Giessen1 – se nourrit de l’authenticité subjective des auteurs, qu’elle assimile probablement aux témoins sans pour autant le préciser. À la suite, elle laisse ouverte la question de la fonction des témoignages et des témoins dans le contexte de la littérature sur l’Holocauste, ce qui, d’une certaine manière, est compréhensible, la réponse semblant évidente. Cependant, l’hypothèse est trompeuse, car témoigner est toujours un acte politique qui ne concerne pas seulement la vérité des faits historiques, mais aussi les normes et les conditions dans lesquelles le témoignage est possible. Sibylle Schmidt, qui, en tant que philosophe, s’est beaucoup intéressée au témoignage, parle d’une « pratique discursive soumise à des changements historiques et culturels et façonnée par différents cadres institutionnels.

Diverses formes de témoignage offrent différents types de vérités2. » Ces différentes vérités peuvent être ramenées à la distinction fondamentale entre vérité externe et interne, externe signifiant la « reconstruction de faits réels », interne l’expérience intérieure et existentielle du témoin moral, selon les termes d’Avishai Margalit, auquel Schmidt fait référence ici. Une fois que l’on a compris ce lien, la valeur du travail présenté ici devient évidente.

Les perspectives spécifiques au genre sont encore rares dans la recherche germanophone sur l’Holocauste et la littérature concentrationnaire, et le fait que la chercheuse allemande Sina Meißgeier ait remporté le Women in German Dissertation Prize de l’université de Tucson (Arizona) en 2024 avec cette étude peut certainement signaler une reconnaissance de cette situation. L’étude de Meißgeier analyse des textes littéraires sur le camp de concentration de Ravensbrück, dont la plupart ont été écrits en RDA ou peuvent être lus dans le contexte de l’antifascisme socialiste prôné dans ce pays. Le livre est le résultat d’un programme de double doctorat organisé conjointement par l’université de Leipzig et l’université américaine. Il s’agit d’un projet ambitieux à tous égards qui suscite de nombreuses attentes. C’est pourquoi il est bon de garder à l’esprit le cadre institutionnel dans lequel le livre a été écrit lors de sa lecture.

Sur le plan du contenu, il est divisé en deux parties : une partie conceptuelle et introductive suivie d’une partie analytique dans laquelle les textes littéraires retenus pour leur pertinence sont discutés. La présentation est chronologique et va des textes écrits dans l’immédiat après-guerre et les années fondatrices de la RDA à ceux écrits peu avant la fin des années 1980.

Meißgeier considère les textes qu’elle a sélectionnés comme des contre-récits importants face à ce qu’elle appelle le récit officiel de Ravensbrück de la RDA, qui, dans son essence et en relation avec les textes qu’elle a choisis, est basé sur le mythe de l’héroïsme communiste (féminin). La déconstruction de ce mythe, qui a servi à la dictature du parti SED en RDA pour légitimer le pouvoir de l’État, est l’un des objectifs de l’étude. Meißgeier justifie cette préoccupation par la politique actuelle de la mémoire en République fédérale d’Allemagne. Bien que l’unification de la RDA et de la RFA ait eu lieu il y a 35 ans, il existe toujours des différences entre les récits est-allemands et ouest-allemands dans la littérature sur l’Holocauste et les camps. Les mettre en évidence est la tâche de la recherche, à laquelle Meißgeier se consacre en tant que spécialiste de littérature allemande.

Les références théoriques qu’elle mentionne dans l’introduction sans toutefois les expliquer suffisamment, s’appuient sur le concept de mémoire multidirectionnelle de Michael Rothberg et la proposition d’Aleida Assmann d’un souvenir dialogique qui, parallèlement à l’oubli dialogique (mais Meißgeier ne le mentionne pas), devrait contribuer à la compréhension transnationale et à une identité commune dans l’Europe d’aujourd’hui. À cela, s’ajoute le travail de thèse de Margret Graf datant de 2015, Erinnerung erschreiben. Gender-Differenz in Texten von Auschwitz-Überlebenden (Écrire la mémoire. Différence de genre dans les textes des survivants d’Auschwitz), dont elle mentionne le rôle crucial pour l’analyse de son corpus littéraire. Graf est, quant à elle, influencée par la chercheuse américaine sur l’Holocauste Myrna Goldenberg (connue pour l’expression « Different Horrors, Same Hell », qu’elle a forgée en référence aux expériences spécifiques des femmes pendant l’Holocauste) et par la philosophe américaine Judith Butler (« “doing gender” as a way of remembering the experience ») ; Meißgeier ne développe pas les fondements théoriques de Graf, ce qui ne permet pas de comprendre comment elle s’appuie concrètement sur ses travaux. L’accent mis sur les textes en langue allemande joue certainement un rôle ici, mais cette décision n’en reste pas moins surprenante, dans la mesure où la perspective spécifiquement genrée sur l’Holocauste est insuffisamment présente dans son développement. Par la suite, Meißgeier se réfère simplement à Ruth Klüger, qui a rédigé une brève préface au livre de Graf et qui, selon Meißgeier, en tant qu’auteure et spécialiste en littérature, a mis l’accent dans son propre travail sur la représentation des femmes dans la littérature sur l’Holocauste. Cependant, la référence à la perspective spécifique au genre n’est qu’un des domaines de recherche que Meißgeier met en avant dans son livre.

Mémoriaux dans le camp de Ravensbrück (2009). Crédit : Philippe Mesnard

Un autre centre d’intérêt concerne, comme déjà indiqué, la mémoire des crimes et des victimes du national-socialisme en RDA. Dans ce contexte, l’autrice examine la valeur normative et légitimatrice de l’antifascisme dans ce pays. Meißgeier s’appuie ici, entre autres, sur le travail du germaniste américain Thomas C. Fox, avec lequel elle parvient à la conclusion que l’antifascisme pratiqué en RDA doit être interprété plus ou moins comme une religion de substitution « dans laquelle », et Meißgeier cite ici Fox, « les mémoriaux des camps de concentration fonctionnaient comme des “églises du socialisme” » (p. 123). Une présentation plus nuancée des réflexions de Fox aurait été utile, notamment parce que, avec son livre Stated Memory: East Germany and the Holocaust (1999), Fox a été l’un des premiers, du côté américain, à tenter d’introduire une perspective principalement axée sur la RDA dans les études sur l’Holocauste. Cependant, il n’était certainement pas facile non seulement d’intégrer toutes ces approches dans un projet cohérent, mais aussi de les illustrer à l’aide d’analyses d’un corpus complexe de textes primaires en moins de 250 pages. Beaucoup de choses ne sont que brièvement mentionnées, citées ou abordées, et la tendance à argumenter avec des citations lors des moments clés ou à se contenter de renvoyer à des termes et des concepts théoriques sans les appliquer au concept global de l’ouvrage n’aide pas vraiment à la lecture. Comme nous allons le voir, le raisonnement de Meißgeier crée, même si ce n’est pas intentionnel, des angles morts dans la présentation qui soulèvent des questions sur l’objectif, le concept et l’approche analytique.

Prenons par exemple le corpus de textes sélectionnés. Celui-ci, grossièrement divisé en trois périodes (textes antérieurs à la fondation de la RDA, années 1950-1960, 1970-1980), comprend des mémoires autobiographiques, des romans et des nouvelles. Les premiers textes incluent les journaux intimes de Dorothea « Mopsa » Sternheim, qui n’ont été publiés qu’en 2017, ainsi que Im Schatten der eisernen Ferse. Aus dem Leben einer Sozialistin (Dans l’ombre du talon de fer. Extraits de la vie d’une socialiste, 1949) de Rita Sprengel et Als Gefangene bei Stalin und Hitler (Prisonnière de Staline et d’Hitler) de Margarete Buber-Neumann (1949, édition augmentée 1958). Viennent ensuite Olga Benario. Die Geschichte eines tapferen Lebens (Olga Benario. L’histoire d’une vie courageuse, 1961) de Ruth Werner et Ravensbrücker Ballade (Balade de Ravensbrück) de Hedda Zinner. Le corpus de textes primaires accueille également le roman Katja (1980) de Zinner et Die Klempnerkolonne in Ravensbrück. Erinnerungen des Häftlings Nr. 10787 (La brigade de plombiers à Ravensbrück. Souvenirs du prisonnier n° 10787) de Charlotte Müller (1981) ainsi que le récit documentaire de Christa Wagner Geboren am See der Tränen (Née au bord du lac des larmes) de 1987. À la suite de ces textes des années 1970 et 1980, un autre chapitre est consacré à deux autrices qui examinent de plus près des expériences spécifiquement juives. Les œuvres choisies ici, Der Ausflug zum Schwanensee (L’excursion au lac des cygnes, 1983) de Lenka Reinerová et deux textes publiés en Allemagne de l’Ouest, le roman Morgengrauen (Aube, 1970) et le reportage Das Höllentor (La porte de l’enfer, 1988) d’Anja Lindholm, sont également lus en comparaison avec le discours est-allemand et ouest-allemand sur la mémoire.

La tentative de prendre en compte les expériences spécifiquement juives est en soi remarquable, car elles étaient à peine perçues dans la vision de l’histoire en RDA. Dans In the Shadow of the Holocaust: Jewish-Communist Writers in East-Germany (2022) basé sur des portraits individuels d’écrivains juifs allemands, Thomas C. Fox a analysé cette caractéristique de l’idéologie d’État est-allemande pouvant également être interprétée comme teintée d’un antisémitisme plus ou moins latent. L’étude s’intéresse aux écrivains juifs d’Allemagne de l’Est qui, comme Anna Seghers et Stephan Hermlin, ont été impliqués dans la politique culturelle de la RDA et ont sacrifié une partie de leur identité au profit de l’idéologie marxiste-léniniste, tombant progressivement dans un piège de loyauté envers l’État. Les mentions que Meißgeier fait de cette étude laisse penser que sa réflexion sur les expériences spécifiquement juives de l’Holocauste dans son corpus textuel a été influencée par Fox. Hermlin, en revanche, est entré dans son travail d’une autre manière, à savoir à travers un texte, « Die Kommandeuse », qui provient du canon de la littérature antifasciste de RDA. Il est en l’occurrence juxtaposé à un autre texte de ce canon, le volume édité par Friedrich Wolf et Max Burghardt intitulé So kannten wir dich, Lilo. Lilo Herrman. Eine deutsche Frau und Mutter (C’est ainsi que nous t’avons connue, Lilo. Lilo Herrmann. Une femme et une mère allemandes). Meißgeier considère « Die Kommandeuse » comme un « récit résolument est-allemand » (p. 96) et un « exemple précoce de confrontation avec une criminelle nazie » (p. 97), tandis que Lilo Herrmann est idéalisée en tant que martyre communiste, femme et mère (p. 98). Meißgeier y voit une opposition binaire entre bourreau et victime, qui est manifestement importante pour elle dans la représentation littéraire du camp. Reste à savoir si l’inclusion des deux textes dans le corpus est suffisamment justifiée. Ce qui semble décisif ici, c’est plutôt la démarche méthodologique, à savoir l’analyse et l’interprétation des textes décrites comme un close reading, qui portent essentiellement sur le répertoire des personnages.

Mémoriaux dans le camp
de Ravensbrück (2009). Crédit : Philippe Mesnard

Il est toutefois difficile de comprendre pourquoi les entrées du journal intime de Dorothea « Mopsa » Sternheim (1905-1954), qui n’ont été publiées qu’en 2017, ont été incluses dans le corpus. Certes, ces journaux intimes méritent d’être mentionnés et lus. Cependant, ils peuvent difficilement être mis en relation avec le contexte spécifique de la RDA et sont en partie rédigés en français, raison pour laquelle la médiation de Thomas Ehrsam en tant que traducteur a été nécessaire pour la publication allemande. Comment expliquer alors, par exemple, que l’œuvre de l’écrivaine française Charlotte Delbo (1913-1985) n’ait pas été incluse ?

Bien sûr, le titre de la trilogie de Delbo, Auschwitz et après, ne fait pas référence à Ravensbrück, mais il n’empêche qu’elle a été internée dans ce camp de janvier 1944 jusqu’à sa libération en avril 1945. Est-il possible d’omettre ces expériences des survivants pour uniquement se référer à Ravensbrück comme un lieu de mémoire dans la littérature et dans le discours spécifiquement allemand sur la mémoire ? Meißgeier souligne que l’étude se concentre moins sur les faits historiques que sur le récit littéraire. Comme indiqué au début, cela soulève la question de la relation entre le témoignage et le récit littéraire. Dans le cas d’un témoignage, l’identité de la personne qui rapporte les faits est importante. Les récits littéraires ne sont pas a priori soumis à cette disposition, car ils représentent un autre rapport à la réalité, comme le montrent, par exemple, 28 Tage lang (Pendant 28 jours, 2014) de David Safier ou The Boy in the Striped Pyamas (2006) de John Boyne. Meißgeier est bien consciente de cette différence et aborde suffisamment la question de l’authenticité. Cependant, une réponse vraiment satisfaisante n’est pas apportée, même si le texte de Sternheim reste, dans une certaine mesure, une exception.

Les autres textes s’inscrivent mieux dans le cadre défini et il en ressort une image plus disparate de la mémoire de la persécution et de la politique d’extermination national-socialistes que ne le prévoyait l’antifascisme imposé par l’État en RDA.

À la fin, on aurait souhaité une conclusion qui résume les nombreux détails mentionnés dans les différentes sections de l’ouvrage, et cela plus précisément en tenant compte des approches théoriques de Rothberg, Assmann et Graf mentionnées au début, montrant de manière com- préhensible dans quelle mesure l’ensemble rend justice à la mémoire dans un contexte transculturel.

Notes

1 Voir https://www.holocaustliteratur.de/ deutsch/Holocaustliteratur/.

2 Schmidt, Sibylle, 2017, « “Perpetrators” Knowledge: What and How Can We Learn from Perpetrator Testimony? », Journal of Perpetrator Research, 1.1, p. 85-104, ici p. 96.