Dossier conçu et réalisé par Marie-Laure Lepetit et Philippe Mesnard
Le sac ne pesait d’abord, vide, que six cents grammes. Mais il s’alourdirait vite par un premier lot de fournitures réglementaires, soigneusement réparties et consistant en matériel alimentaire – bouteilles d’alcool de menthe et substitut de café, boîtes et sachets de sucre et de chocolat, bidons et couverts en fer étamé, quart en fer embouti, ouvre-boîte et canif –, en vêtements – caleçons court et long, mouchoirs en coton, chemises de flanelle, bretelles et bandes molletières –, en produits d’entretien et de nettoyage – brosses à habits, à chaussures et pour les armes, boîtes de graisse, de cirage, de boutons et de lacets de rechange, trousse de couture et ciseaux à bouts ronds –, en effets de toilette et de santé – pansements individuels et coton hydrophile, torchon-serviette, miroir, savon, rasoir avec son aiguisoir, blaireau, brosse à dents, peigne – ainsi qu’en objets personnels – tabac et papier à rouler, allumettes et briquet, lampe de poche, bracelet d’identité à plaques en maillechort et aluminium, petit paroissien du soldat, livret individuel (Échenoz, p. 48-49).
C’est ainsi que, dans 14, Jean Échenoz décrit, de façon savoureuse, le « havresac, modèle as de carreau 1893 » que le soldat de la Première Guerre mondiale « fixait sur son dos par deux bretelles en cuir » (ibid., p. 48). Ce monument, constitué d’une multitude d’objets en tout genre, nous rappelle que, dans le cadre de la connaissance et de la transmission des grandes violences de l’histoire, les objets occupent une place de premier plan et nombreux sont les écrivains qui, depuis le XIXe siècle, les mobilisent dans leurs œuvres, comme le dit Thierry Bonnot à Soko Phay dans l’entretien consacré à la biographie d’objets qu’il lui accorde.
Sans en être à proprement parler des témoins, comme le sont les hommes et les femmes qui les ont subis, les objets sont des traces en ce qu’ils constituent des signes des tumultes et des violences de l’histoire, en sont le reflet et par là même les révèlent à ceux qui savent les regarder. Les objets témoignent donc à leur manière. Traces testimo- niales, ils relèvent également du champ du mémoriel : ils portent la mémoire de ceux auxquels ils ont appartenu, ils aident à se souvenir de ceux qui ne sont plus et lorsqu’on les expose, ils deviennent des artefacts. Aussi sont-ils au cœur des enjeux de l’élaboration des mémoires aussi bien publiques, notamment dans les musées, que privées.
Après une exaction, une catastrophe, un acte de violence collective, les objets ordinaires renvoient tout autant à la vie d’avant, à l’ordre ancien, qu’ils symbolisent le ravage qui vient d’avoir lieu. Ainsi marquent-ils le passage d’un état à un autre : « Une paire de chaussures d’enfant, une poupée restée intacte, un soutien-gorge en soie… C’est là que bat la source. Entre l’histoire aux portes à l’instant refermée et le musée non encore ouvert… » (Rawicz, p. 23). Et, parmi ces objets du quotidien, les livres occupent une place particulière. Objets de savoir, ils contiennent la richesse culturelle d’un peuple et sont la preuve de son existence. C’est pourquoi, lorsque l’on veut faire disparaître une culture, une langue, on brûle les livres ; a contrario, pour les conserver ou les sauver quand ils sont menacés, on va jusqu’à se mettre en danger : c’est en ce sens que les actions réalisées par la Brigade de papier à Wilno sont à regarder comme des actes de Résistance. Sauver les livres, c’est sauver la mémoire d’un peuple. Objets de savoir mais aussi d’évasion, ils sont une aide à la survie : « Lorsqu’on vint les chasser de leur maison, le vieillard n’emporta qu’un sac de livres – en yiddish, en polonais, en allemand, un grand volume de psaumes. Le jetant sur l’épaule, il prit le chemin du ghetto. – Je n’ai besoin de rien d’autre, dit-il à Vigder, et les paroles du vieillard se gravèrent dans la mémoire de son gendre, rien d’autre qu’un livre. Tu verras, avec un livre nous survivrons aux Allemands. » (Spiegel, p. 14)
Parallèlement aux livres, les photographies, aussi bien celles que l’on emporte avec soi au moment de partir ou de fuir que celles que l’on prend dans l’intention de laisser une trace et de témoigner, constituent, à leur façon, des objets à part entière. Ainsi reviendra-t-on, au sein de ce dossier mais également dans la section consacrée à l’actualité des Sonderkommandos, sur les désormais célèbres photographies prises, aux abords du Crématoire IV, par Alberto Errera. Mais cette question de la photographie comme objet, Tal Brutmann, Stefan Hördler et Christoph Kreutzmüller la posent, sous un autre angle, au sujet de l’« album d’Auschwitz ». Composé de quelque deux cents clichés pris par les nazis, il constitue un véritable acte de « propagande interne destinée à vanter l’efficacité du travail des SS au moment de la déportation des juifs hongrois » (Brutmann, Hördler & Kreutzmüller, p. 23). Selon la lec- ture que les trois historiens en proposent dans un article qu’ils publient en 2018, travail préparatoire au livre, Un album d’Auschwitz. Comment les nazis ont photographié leur crime (2023), cet album, initialement appelé « album de Lili Jacob », du nom de la rescapée l’ayant découvert », se situe à la frontière entre « objet et source d’histoire », un objet dont il s’agit, parce que « tout nous en est inconnu » (ibid.), de reconstituer la vie, à savoir d’enquêter sur ses commanditaires, sur ses conditions de fabrication et de transmission ainsi que sur ses destinataires.
Dans les camps de concentration et d’extermination, les objets, ceux que l’on réussit, parfois par miracle, à conserver avec soi comme ceux que l’on fabrique, constituent des liens avec le monde auquel les déportés ont été arrachés et dont ils sont totalement séparés. Ils sont ce qui les relie à leur passé ; souvenirs matériels, ils peuvent se raccrocher à eux et trouver en eux matière à survivre. Que ces objets, venus de l’extérieur ou conçus à l’intérieur mais rappelant, les uns comme les autres, cet extérieur, cet autre temps, aient eu une existence au sein même de ces « planètes », de ce hors-monde, est en soi extraordinaire car ils n’y ont pas leur place : dès leur arrivée, les déportés sont dépouillés de tout ce qu’ils ont emporté avec eux et la fabrique d’objets est une activité interdite, qui constitue un acte de résistance. Par ailleurs, tout ordinaires qu’ils aient pu être dans le monde d’avant, ils deviennent extraordinaires. Comme le suggère justement Jeffrey Wallen, « dans un camp de concentration, même un objet ordinaire devient extraordinaire. Une chaussure ne va pas de soi, elle n’est pas quelque chose que l’on enfile le matin et dont on oublie l’existence jusqu’à ce qu’on l’enlève plus tard dans la journée. Avoir une bonne paire de chaussures bien ajustées fait souvent la différence entre rester en bonne santé et tomber malade, être entre la vie et la mort ». Les objets sont extra-ordinaires dans le sens où le camp, comme le ghetto, peut leur faire changer de fonction : « Un rouge à lèvres n’était pas un moyen de se rendre plus attirante, mais plutôt de paraître suffisamment en bonne santé pour pouvoir travailler, afin de ne pas être “sélectionnée” pour la mort ». Ce sont là autant de raisons qui font aisément comprendre qu’il y a comme « un attachement testimonial » à ces objets, dont rend bien compte la quête d’Erwin, le personnage principal de La Ligne, roman qu’Aharon Appelfeld publia en 1991 :
Le lendemain, je suis allé à la foire, qui me rappelle ma ville natale et les claires nuits d’été. Ici aussi les nuits sont claires, mais pour moi elles sont insipides.
Il y a deux cents ans, des Juifs vivaient dans ce village. Leur souvenir a été effacé, mais j’ai déniché au marché quelques jolis ustensiles juifs qui m’ont beaucoup ému. Je ne manque jamais de venir au moment de la foire. Je reste parfois une ou deux semaines dans le coin, pour aller également à celle du mardi. Depuis que j’ai partagé ce secret avec Mme Braun, je crains qu’elle ne prenne conscience de la valeur de ces objets et qu’elle ne les rachète avant moi. Mais ce n’est pas une vipère.
Dans ce lieu reculé, j’ai acquis au fil des ans des coupes, des goupillons, des chandeliers de Hanoukka, et même un vieux livre de prières. Lorsque je l’ai montré à Starck, il en a été bouleversé. Il a fini par éclater en sanglots. […] « C’est un travail sacré. Il est interdit de laisser ces objets précieux entre des mains étrangères, de merveilleux souvenirs y sont contenus. » Depuis, mon attirance pour ces lieux oubliés des dieux s’est renforcée. (Appelfeld, p. 74-75)
La littérature de la Shoah, qui apparaît comme un antidote à l’effacement des traces complémentaire au travail de l’historien et à celui de l’ethnographe, dit tout particulièrement cet attachement testimonial, les objets y occupant diverses fonctions, symboliques, métaphoriques, métonymiques. C’est le sujet dont Caroline Fridman-Bardet a choisi de s’emparer et sur lequel s’ouvre ce dossier. L’enquête que mènent Jeffrey Wallen et Aubrey Pomerance au sujet des mouchoirs-souvenirs donnés aux enfants quittant Zbąszyń pour rejoindre l’Angleterre dit, quant à elle, la fascination des auteurs de l’article, « Learning from handkerchiefs », pour l’histoire de ces mystérieux objets brodés, avec le dessin d’un moulin en leur milieu et leur curieuse inscription en haut à gauche : « Zum Andenken an das Flüchlinslager in Zbąszyń 1938/39 » (en mémoire du camp de réfugiés de Zbąszyń 1938/39). Par ailleurs, dans le long et patient tra- vail de Claude et Éliane Ungar, nous retrouvons la dimension « sacrée » qu’évoque le personnage de Starck dans l’extrait du roman d’Appelfeld suscité. Pendant plus de vingt ans, ils ont œuvré pour retrouver et rassembler des porte-plumes fabriqués par des internés aux camps de Pithiviers et de Beaune-la-Rolande. Ces objets, qui, comme ils nous le confient lorsque nous les avons rencontrés, ne leur appartiennent pas, leur ont permis de remplir les greniers que les membres de leurs deux familles, pour la plupart assassinés pendant la Shoah, avaient laissés vides. L’un de ces porte-plumes ayant appartenu à un douanier a, de ce fait, attiré l’attention d’Annaïg Lefeuvre, la directrice du centre d’étude et de recherche sur les camps d’internement dans le Loiret (CERCIL). Tout en insistant sur le fait que la fabrication de tels objets relève d’une activité artisanale qui se déroule au grand jour au sein des camps, elle reconstitue pour nous l’histoire de ce spécimen étonnant. Enfin, garder une trace du monde juif aujourd’hui disparu, c’est le sujet du documentaire réalisé par la psychanalyste Céline Masson, Shmonzes, la mémoire par l’objet (2024), dont Martine Benoît nous offre, photogrammes soigneusement choisis à l’appui, une lecture personnelle et délicate. Elle reprend à cette occasion le concept d’« objets transmissionnels », objets transmis et objets de transfert, que l’on doit à Michel Borzykowski. Ce film, constitué de sept interviews accompagnées de chansons en yiddish et entremêlées de touchants dessins d’animation conçus par Christoph Brehme, raconte l’histoire d’objets, tous « survivants », tous « objets de mémoire » permettant de se rattacher aux disparus et, à travers les échanges, leur redonne vie.
Ces objets, on l’a vu avec les mouchoirs des enfants de Zbąszyń ou avec les porte-plumes fabriqués dans les camps du Loiret, peuvent être surprenants voire déroutants. Objets insolites, ils sont parfois des objets qui n’en ont pas l’air ou qu’il est même difficile de reconnaître – telle la toupie photographiée par Richard Wiesel, cliché que nous publions dans le portfolio. En rendant compte de Le lièvre aux yeux d’ambre d’Edmund de Waal, Alain Pujat part à la rencontre d’une collection unique en son genre, celle de miniatures japonaises appelées « netsukes », dont l’auteur du récit, céramiste de renommée mondiale, a hérité et qui a accompagné toute l’histoire des siens. Charlotte Hébral, de son côté, nous parle de l’inclassable ouvrage de Dubravka Ugrešić, Le Musée des redditions sans conditions, et à l’éclectisme des objets que deux femmes, la narratrice et sa mère, emportent avec elles dans leur exil. Quant à Pawel Rodak, il met en évidence toute l’importance de la dimension matérielle des journaux personnels tenus par des Juifs, en particulier des enfants et adolescents, en Pologne, au cours de la Seconde Guerre mondiale. En les considérant comme des artefacts, il ne s’intéresse pas seulement à ce qu’ils disent mais se penche également sur « la nature de la trace qu’ils représentent » et sur l’écriture en tant que pratique, une pratique de la vie quotidienne au cœur de l’extermination en train de se faire. Pour finir, à l’occasion de la nouvelle exposition temporaire du musée de la Résistance et de la Déportation de Besançon, nous avons choisi de faire un focus sur la valise : valise-outil, valise-monde, valise-cache, valise-trace, valise-mémoire, selon les cinq sections auxquelles cette exposition obéit. À cette occasion, Vincent Briand, le directeur du musée, nous a expliqué l’origine, les différentes étapes ainsi que les objectifs du projet et commente quelques moments forts de l’événement, qui se tient à la Citadelle jusqu’au 31 décembre 2025.
Tous ces objets, nous les connaissons aujourd’hui parce que nous les avons vus dans des musées ou des expositions. Or, les images que nous en gardons dépendent beaucoup des choix scénographiques faits, qui peuvent, d’un lieu à un autre, être très différents voire opposés. Il n’y a rien qui rapproche les vitrines du musée d’Auschwitz de celles aseptisées de la nouvelle exposition permanente du musée d’État de Majdanek, comme s’il s’agissait d’exposer des objets de l’Antiquité provenant de fouilles archéologiques, ainsi que le montre Marie-Laure Lepetit à travers les photographies et l’article qu’elle propose sur la question de l’exposition des objets de la mémoire de la Shoah. Par conséquent, réfléchir à la muséographie, c’est réfléchir aux effets qu’elle induit sur les visiteurs ainsi qu’aux questions pédagogiques qu’elle pose, le musée prenant bien souvent le relais de la classe. Dans cette perspective, Anaïs Nagel présente quelques-uns des 7000 que contient le musée mémorial de Walbourg consacré à la mémoire alsacienne et mosellane de 1870 à 1945 ainsi que l’exposition temporaire, qu’il a abrité l’hiver dernier, « Arolsen Archives », dont la campagne « #Stolen- Memory » vise à rendre les objets personnels volés par les nazis lors d’une arrestation. S’intéressant à la muséographie récente qui traite l’objet comme un acteur remplissant la tâche de raconter une histoire dans un espace scénique, Carlo Saletti commence par revenir sur l’exposition itinérante Auschwitz. Not long ago. Not far away et sur la manière dont y est présentée l’unique chaussure de femme dont la couleur rouge est rehaussée par la lumière d’un projecteur, puis il se centre sur un objet du Risorgimento, un fusil rayé d’infanterie modèle 1854, exposé au Musée de l’Ossuaire de Custoza en 2019. Florence Hudowicz, quant à elle, se penche sur le projet d’ouverture d’un musée relatant l’Histoire de la France et de l’Algérie, initié à Montpellier en 2011 et avorté en 2014. Ses 6 000 objets et documents, tous en lien avec la colonisation, ont fini par être transférés au Mucem à Marseille où le cycle de rencontres « France/Algérie : la voix des objets » était né. Pareil échec traduirait, selon elle, la difficulté (politique) de consacrer une place à cette histoire et à ses mémoires dans un musée alors que le cinéma, la littérature ou encore la bande dessinée arrivent à en explorer les plis et les replis. En guise de conclusion, Thierry Bonnot, anthropologue, expose la méthode de la biographie d’objet consistant à suivre celui-ci dans les différentes phases de son parcours pour en repérer les bifurcations, les contrepieds. Cette question est devenue centrale pour les musées depuis la vague assez récente des études de provenance, associée à la question des restitutions aux peuples anciennement colonisés.
L’art, qui nous permet également d’aller à la rencontre de ces objets, nous offre la possibilité de les regarder sous un autre angle, de les ressentir, de les appréhender et de les comprendre différemment. Les arts plastiques, bien évidemment – on pense aux monumentales installations de Boltanski –, mais aussi la photographie. Aussi nous avons tenu à lui accorder une place de choix, d’une part en mettant en valeur l’ensemble des clichés qui accompagnent les différents articles afin qu’ils ne soient pas considérés comme de simples illustrations mais bien comme porteurs d’un propos, d’autre part en rendant hommage au travail de création de Richard Wiesel, qui a donné lieu, en 2019-2020, à une exposition, Stories from the Holocaust, ayant voyagé à travers le monde. Ce travail vise à révéler, à travers une série de cinquante photographies, toutes sur fond noir, les effets personnels des internés, hommes, femmes et enfants, aux camps de Ravensbrück et de Sachsenhausen ainsi que les objets qui ont pu y être fabriqués. Qu’il soit chaleureusement remercié de nous avoir offert la possibilité d’en publier quelques-unes ici.
ŒUVRES CITÉES
Appelfel, Aharon, 2025, La Ligne, traduit de l’hébreu par Valérie Zenatti, Paris, l’Olivier.
Bruttmann, Tal, Stefan Hördler & Christoph Kreutzmüller, 2018,
« L’“album d’Auschwitz”, entre objet et source d’histoire » in Vingtième siècle. Revue d’histoire, n°139, Paris, Presses de Sciences Po, p. 23-42.
Rawicz, Piotr, 2014, Le Sang du ciel, Paris, Gallimard.
Spiegel, Isaïe, 1973, Les Flammes de la terre, traduit du yiddish par Rachel Ertel, Paris, Gallimard.
Marie-Laure Lepetit
1 tous nos remerciements à Catherine Brun pour son aide.