Quelle mémoire valoriser ? Patrimoine afro-brésilien et tourisme mémoriel au Bénin

Paul Bernard-NouraudEHESS-Paris I Panthéon-Sorbonne
Paru le : 09.02.2026

Quelle mémoire valoriser ? Patrimoine afro-brésilien et tourisme mémoriel au Bénin de Didier Houénoudé. Paris, Éditions de la Sorbonne, coll. « L’ouvroir des patrimoines », 2025, 69 p.

Le livre de Didier Houénoudé a le format d’un article universitaire, et il ne prêterait peut-être pas à recension si la principale question qu’il pose et qui lui donne son titre – Quelle mémoire valoriser ? – n’entrait en résonance avec les réflexions les plus actuelles sur les enjeux liés aux modalités de mise en mémoire de la traite transatlantique, en particulier lorsqu’il spécifie son interrogation première en une seconde : « dans quelle mesure la mise en tourisme du passé ne risque-t-elle pas de figer une histoire traumatique en produit marchand ? » (p. 8)

L’analyse que propose Didier Houénoudé, professeur d’histoire de l’art à l’université d’Abomey-Calavi et contributeur au catalogue de l’exposition Mission Dakar-Djibouti (1931-1933). Contre-enquêtes (Jolly, Lemaire, Male), se concentre sur le cas du Bénin, et plus particulièrement sur celui de la ville de Ouidah, d’où furent déportés de la fin du XVIIe siècle à la fin du XIXe siècle environ la moitié des personnes réduites en esclavage amenées sur la dite Côte des Esclaves, qui correspondait peu ou prou aux côtes actuelles du Togo, du Bénin et du Nigeria, soit un peu plus d’un million d’individus, ce qui en fit le deuxième « port » (Ouidah se situe en réalité à l’intérieur des terres) de traite du continent africain après Luanda (cf. Law). « Le passé d’ancien port négrier très actif de la traite transatlantique sert de prétexte à cette mise en tourisme, qui s’appuie également sur l’histoire du Brésil à la suite de mouvements de révolte, notamment ceux de 1807 et de 1835 à Salvador de Bahia » (p. 17), souligne Houénoudé.

En effet, avant la colonisation du Bénin proprement dite, dont le royaume n’est définitivement conquis par l’armée française qu’en 1894, divers comptoirs faisaient de Ouidah une plaque tournante de la traite d’êtres humains à laquelle concouraient des agents dahoméens, danois, hollandais, portugais, anglais et français, auxquels se sont donc ajoutés à partir du début du XIXe siècle d’anciens esclaves ou descendants d’esclaves afro-brésiliens, expulsés vers l’Afrique par les autorités de Salvador de Bahia, qui obéissaient, selon Houénoudé, « à un souci de “désafricanisationˮ de la région, afin d’éviter d’autres soulèvements » (p. 18). De fait, ces « retornados », comme on les désignait parfois, bien que le terme Agouda, peut-être tiré du nom du fort portugais de Ouidah, São João de Ajuda, se soit imposé avant même leur « retour », se distinguaient des Africains par leurs patronymes (à consonance lusophone), leur manière de se vêtir et de bâtir (à l’européenne) et leur dynamisme économique (à l’échelle régionale).

Au Bénin comme au Nigeria, l’essor et le prestige de l’élite agouda n’ont véritablement commencé à décliner qu’à partir du siècle dernier, les administrations coloniales cherchant à favoriser « une élite émergente » (p. 19), observe l’auteur. L’ère postcoloniale leur fut davantage favorable, mais la reconnaissance de leur histoire s’est progressivement transformée en une « spectacularisation » (p. 20) de leur mémoire au détriment d’une autre dimension historique et mémorielle, rappelle Houénoudé, en ce que « cette célébration omet parfois d’aborder l’implication des Afro-Brésiliens dans le commerce des esclaves, notamment en tant qu’intermédiaires entre les grandes puissances européennes et africaines. » (p. 22)

Comme ailleurs, c’est au moment de célébrer dans l’espace public cette mémoire que celle-ci provoque un dissensus au lieu du consensus attendu. En 2020, une signalétique est ainsi apposée sur la place de Ouidah où se déroulaient les ventes de personnes. L’inscription officielle « Place des Enchères » (p. 25) est rapidement remplacée par une autre : « Place Chacha » (Ibidem), d’après le surnom donné à Francisco Felix de Souza, chef de la communauté agouda dans les années 1800 et principal marchand d’esclaves de la ville à cette période. La substitution est probablement le fait de descendants de De Souza, dont Houénoudé note « l’influence persistante […] au sein des élites locales. » (p. 26) Celle-ci se confirme d’ailleurs quelques années plus tard lorsqu’une statue en hommage à leur ancêtre est érigée dans la ville aux côtés d’autres effigies de notables locaux, qui sont finalement retirées sur décision du gouvernement béninois, lequel nourrissait le projet de reconstruire à l’endroit où elles avaient été implantées l’ancien fort français, détruit en 1908 par l’administrateur colonial français de l’époque.

Cette décision, commente Houénoudé, « visait à effacer de la mémoire collective les traces visibles de la participation française à l’histoire violente de la traite négrière sur le littoral béninois. » (p. 57) Sa reconstruction aurait par conséquent pour objectif de rétablir ce fait historique afin de le réinscrire dans la mémoire collective ; laquelle n’a sans doute pas oublié par ailleurs que l’initiateur de ce projet en 2016, le président de la République Patrice Talon, « serait lui-même un descendant de négociants français » (p. 53), précise l’auteur. Ce qui signifierait alors que la décision gouvernementale de reconstruire le fort français, édifié à l’origine pour garantir la traite et démantelé afin d’en assurer l’oubli, recouvrirait la mémoire d’un de ses principaux acteurs historiques locaux – De Souza –, et, par rebond, celle de toute une communauté – les Agouda –, afin de réveiller la mémoire d’un de ses principaux acteurs historiques internationaux – les Français –, ce qui ne manquerait pas d’atteindre, par ricochet cette fois, la mémoire familiale du chef de l’État.

Un imbroglio mémoriel qui se situerait alors un peu au-delà de la mémoire multidirectionnelle chère à Michael Rothberg (Rothberg), et tout près de la mise en garde que formulait Felwin Sarr auprès de la journaliste Taina Tervonen à propos de la volonté de restitution d’œuvres à l’Afrique qu’exprimait un autre chef d’État, Emmanuel Macron, au début de son premier mandat : « Le problème », expliquait alors le chercheur sénégalais, « c’est que le symbolique est un espace qu’on ne maîtrise pas. On est sur des plaques tectoniques ! Dès que les choses bougent, ça déborde, on ne peut pas contrôler ça. Et c’est là qu’il s’est peut-être trompé. On ne peut pas faire de la géopolitique du sens. » (cité in Tervonen, p. 108) La géopolitique de la mémoire qu’entend quant à lui pratiquer le gouvernement béninois à Ouidah, avec son ambition d’en faire « la destination phare du tourisme de mémoire en Afrique » à travers la « requalification urbaine de la ville historique, incluant une reconstruction à l’identique » (cité in Houénoudé, p. 51), selon les termes officiels du plan d’action que cite l’auteur, évolue elle aussi sur une véritable faille sismique.

Dans ces conditions, l’historien de l’art a toutes les raisons de redouter que l’entreprise vire au « tourisme sensationnel à l’image des parcs à thème comme le Puy du Fou, qui se veut rentable par tous les moyens, parfois au risque de falsifier l’histoire, de la banaliser ou encore de tomber dans une forme de tourisme noir (dark tourism). » (p. 61) Mais parce que ni les massacres des Vendéens ni les mémoires qui en sont issues ne sont comparables en ampleur et en durée à la traite transatlantique, il est moins à craindre, dans ce cas précis, que s’exerce sur lui une véritable falsification de l’histoire qu’une uniformisation des mémoires, qui en biaiserait toutefois l’ampleur comme elle en tronquerait la durée.

Car si les fins – toujours imprévisibles – seraient susceptibles de différer, les moyens envisagés sont étrangement similaires – et malheureusement prévisibles : la reconstitution et l’immersion, suivant une logique du « reenactment » traumatique caractéristique des dispositifs mémoriels contemporains, bien que ceux-ci finissent inévitablement par euphémiser le trauma en esthétisant l’acte remémoré. Outre la « reconstruction à l’identique » de quartiers entiers de Ouidah, « le projet prévoit la construction d’une réplique d’un navire négrier dans un port spécialement aménagé pour l’occasion, afin de faire vivre aux touristes l’expérience traumatisante et “choquanteˮ de la traversée de l’Atlantique pendant la traite négrière. » (p. 59-60)

Le choix s’est porté sur L’Aurore, un navire négrier certes représentatif de la période la plus intense du trafic, mais dont la typicité pourrait tendre à masquer la diversité des bateaux qui y prenaient part, lesquels se firent par exemple de plus en plus petits et rapides à partir du moment où le Royaume-Uni adopta en 1807 le Slave Trade Act, qui autorisait la Royal Navy à arraisonner tout navire se livrant à la traite. L’Aurore présente cet avantage pratique de disposer d’une monographie complète établie en 1984 par l’architecte naval Jean Boudriot, un dossier historique et technique sur lequel se sont appuyés de nombreux modélistes amateurs au cours des décennies suivant sa publication (Boudriot). Cet engouement explique que plusieurs musées français conservent des maquettes de L’Aurore, notamment le musée national de l’histoire de l’Immigration à Paris et celui de la Compagnie des Indes à Port-Louis, près de Lorient. Cette dernière version est d’ailleurs discutable, tant sur la forme et les proportions de la reproduction qu’eu égard à celles des figurines sensées en figurer la cargaison ; même le cartel semble fautif, qui indique que L’Aurore est parti en 1784 de La Rochelle là où elle serait en réalité partie de Nantes. Il est en revanche assuré que, dans les deux cas, elle n’a pas mis le cap sur Ouidah, mais sur Luanda. Ce qui rend cette fois discutable le choix de L’Aurore comme pièce centrale du parc mémoriel qui est en train d’y être aménagé.

La réplique elle-même est en effet en voie d’achèvement. Le gréement fabriqué dans le respect des techniques de l’époque par un chantier naval normand a été posé en 2025 sur la coque en béton du navire coulée dans le port artificiel conçu près de la plage de Ouidah pour la recevoir. Dans une certaine mesure, cet artefact à échelle humaine ou inhumaine répond au vœu qu’exprimait dès 1978 l’activiste africaine-américaine Audley Moore « qu’on ressuscite un navire négrier dans la baie de Mobile », (cité in Araujo, p. 206) en Alabama. Cependant, et même en admettant que les concepteurs du parc de Ouidah aient souhaité exaucer un tel vœu, l’idée de « ressusciter » un bateau de cette nature met en évidence que celui-ci n’existe plus, qu’il est bel et bien « mort », qu’il a sombré et qu’il gît au fond des mers à l’état d’épave parmi de nombreuses autres (cf. Singleton).

Or c’est précisément l’une des raisons qui permettent à Marcus Rediker d’affirmer que « le négrier est un navire fantôme à la dérive sur les eaux de la conscience moderne » (Rediker, p. 27), et à Cheryl Finley de voir en les images qui en dérivent, elles aussi, les « icônes » de cette mémoire-là (Finley). Autrement dit, c’est aussi parce qu’aucun navire négrier n’a été conservé que son image, dont la rareté même explique ses innombrables reproductions, comme celle du Brooks, bien que celles de la Marie-Séraphique soient plus accablantes encore (cf. Gualdé ainsi que Redburn et Altis) –, que cette image hante les mémoires et les imaginations contemporaines.

On peut comprendre que d’aucuns éprouvent le besoin d’un lieu à la mesure de l’incommensurable. Mais si l’on veut qu’un tel lieu reste « de mémoire », comme on dit, il ne peut nier le temps écoulé ; il faut que quelque chose en sa forme même énonce et dénonce cette distance ; qu’en somme il ne cherche pas à combler la faille sur laquelle il s’érige, mais qu’il la montre. C’est peut-être ce qui explique qu’au contraire de ce qui est parfois dit un peu hâtivement, l’une des premières salles du musée national de l’histoire et de la culture africaine-américaine à Washington ne reconstitue pas l’entrepont d’un navire négrier : celui-ci y est seulement évoqué. Qu’à l’inverse une reconstitution se veuille si totale qu’elle en vienne à supplanter ce genre d’images, qu’on s’y « immerge » au lieu de les contempler, et c’est leur puissance de hantise que l’on bride, les pouvoirs de l’imagination qu’on nie, le flux de la mémoire que l’on refoule. Le risque serait en effet qu’en y voyant tout, on ne se souvienne de rien, et que, ressuscité à l’identique, le passé ne soit plus qu’un présent, dépouillé de sa profondeur historique et coupé de ses fondements mémoriels.

Paul Bernard-Nouraud

Œuvres citées :

Ana Lucia Araujo, Réparations. Combats pour la mémoire de l’esclavage (XVIIIe-XXIe siècle) [2017], tr. de l’anglais par Souad Degachi et Maxime Shelledy, Paris, Seuil, coll. « L’univers historique », 2025.

Jean Boudriot, Traite, négrier « L’Aurore ». Monographie au 1/36, Paris, édité par l’auteur, coll. « Archéologie navale française », 1984.

Cheryl Finley, Committed to Memory: The Art of the Slave Ship Icon, Princeton, Oxford, Princeton University Press, 2018.

Krystel Gualdé (dir.), L’Abîme. Nantes dans la traite atlantique et l’esclavage colonial. 1707-1830, Nantes, les éditions château des ducs de Bretagne, Presses universitaires de Rennes, 2021.

Robin Law, « Entre mer et lagune, un port sur la Côte des Esclaves. Ouidah, XVIIe-XIXe siècle », in Paulin Ismard (dir.), Les mondes de l’esclavage. Une histoire comparée, Paris, Seuil, coll. « L’univers historique », 2021, p. 215-220.

Éric Jolly, Marianne Lemaire, Salia Male (dir.), Mission Dakar-Djibouti (1931-1933). Contre-enquêtes, Paris, Musée du Quai Branly Jacques Chirac, El Viso, 2025.

Nicholas Radburn et David Eltis, « Visualiser le passage du milieu. Le Brooks et la réalité de l’entassement à bord pendant la traite transatlantique », in Ana Lucia Araujo, Boyer-Rossol, Klara Boyer-Rossol, Myriam Cottias (dir.), Esclavages. Représentations visuelles et cultures matérielles, Paris, CNRS Éditions, 2024, p. 245-281.

Marcus Rediker, À bord du négrier. Une histoire atlantique de la traite [2007], tr. de l’anglais par Aurélien Blanchard, Paris, Seuil, coll. « Points Histoire », 2017.

Michael Rothberg, Mémoire multidirectionnelle. Repenser l’Holocauste à l’aune de la décolonisation [2009], tr. de l’anglais par Luba Jurgenson, Paris, Pétra, coll. « Usages de la mémoire », 2018.

Theresa A. Singleton, « De l’Afrique aux Amériques : archéologie de l’esclavage transatlantique et de la diaspora africaine », in Dominique Garcia, Hervé Le Bras (dir.), Archéologie des migrations, Paris, La Découverte, INRAP, 2017, p. 303-315.

Taina Tervonen, Les otages. Contre-histoire d’un butin colonial, Paris, Marchialy, 2022.