Thierry Bonnot. La biographie d’objets, par-delà les disciplines. Questions de méthode

Cette notice fait partie du dossier: Obscurs objets de la mémoire
Soko PhayUniversité Paris 8
Paru le : 10.02.2026

Entretien mené avec Thierry Bonnot par Soko Phay le 30 juillet par visioconférence.

 

Très présente dans l’espace public (expositions, émissions ou fictions littéraires et autres), la biographie des objets offre un intérêt grandissant pour les sciences sociales et les études mémorielles. Elle a trouvé son essor avec l’anthropologue Igor Kopytoff qui a permis de s’affranchir de la vision strictement fonctionnaliste ou symboliste de la culture matérielle, en associant à un objet un terme spécifiquement destiné à l’humain (biographie) à des notions ancrées dans le monde matériel et économique. Pour Mémoires en jeu qui consacre un dossier aux objets liés à la Shoah et à la migration, à leurs usages et fonctions dans les récits testimoniaux et les processus de patrimonialisation, Thierry Bonnot, anthropologue, chargé de recherche CNRS HDR à l’IRIS et auteur de La Vie des objets (Éditions de la MSH, 2002) et de L’Attachement aux choses (CNRS éditions, 2014), revient sur la méthode des biographies d’objets. Une méthode qui privilégie l’enquête critique, c’est-à-dire le suivi minutieux des parcours des objets afin de saisir la complexité de leurs trajectoires, des mutations de leurs statuts, voire de leurs représentations culturelles.

 

Soko Phay : Quelle est la trajectoire qui vous a conduit à vous intéresser à la culture matérielle, et plus particulièrement aux biographies d’objets ?

Thierry Bonnot : Tout est parti d’un travail d’enquête pour l’écomusée du Creusot-Montceau, en Saône-et-Loire, pionnier dans le domaine du patrimoine industriel. J’ai commencé à mener une recherche en tant qu’historien sur l’industrie céramique de la région, active principalement entre 1860 et 1960. C’est en suivant la piste des produits céramiques, dans les vestiges d’usines désaffectées, mais surtout chez des anciens ouvriers, dans les familles d’industriels ou chez des collectionneurs et simples usagers des poteries, que s’est ouvert un champ d’investigation inexploré dans ce qu’on pourrait appeler le patrimoine en train de se faire.

Les gens conservaient des poteries, les utilisaient encore, les exposaient sur leur cheminées ou leurs étagères, les achetaient sur des brocantes. Ils me racontaient leur histoire, celle des objets et celle de leur famille. J’emmagasinais plus d’informations que les seules données habituelles recueillies par une telle enquête : provenance de l’objet, sa datation, ses techniques de fabrication, sa fonction, etc. La recherche a pris une autre tournure, au fur et à mesure que je prenais ces informations « marginales » au sérieux. Ainsi, au ras du sol des relations entre les personnes et les choses, nous saisissons les phénomènes de mémoire cristallisés dans le monde matériel. Pour l’écomusée du Creusot-Montceau, c’était l’occasion de s’interroger sur les effets de son propre travail avec les habitants de ce territoire. L’enquête est devenue « ethno-historique » et je me suis inscrit en doctorat d’anthropologie à l’EHESS pour mener à bien une thèse susceptible d’alimenter les actions de l’écomusée et de pérenniser un poste d’ethnologue.

 

Vous avez fait votre thèse avec Jean Bazin, quelle est son influence sur l’enquête biographique des objets ?

T. B. : À l’EHESS, Jean Bazin s’intéressait à ce moment-là aux objets, à travers un séminaire animé avec Alban Bensa. Bazin m’a conseillé la lecture du collectif d’Arjun Appadurai The Social Life of Things (Appadurai), dans lequel j’ai trouvé l’article d’Igor Kopytoff (Kopytoff). Lorsque je lui ai parlé de cette idée de biographie d’objet, il m’a encouragé à poursuivre dans cette voie. Il avait effleuré la question une dizaine d’années auparavant, à partir de l’observation sur son terrain africain d’un rite, « l’anniversaire » du Kòmò (confrérie initiatique de la région de Jèkè au Mali), durant lequel des « choses brunâtres et gluantes » sont aspergées de sang d’animaux par un sacrificateur. Ces bâtons de forme indéfinissable, dont « l’allure énigmatique fait déjà des choses divines », sont appelés boli, et toute l’argumentation de Bazin consiste à réfléchir à ce que sont ces choses singu- lières, à rebours de l’interprétation ethnographique tradi- tionnelle qui en fait des autels. Les boli ont un nom propre, une histoire faite d’événements, une « personnalité sociale qui se perpétue à travers les générations de ses fidèles et qui s’exprime dans les multiples anecdotes dont s’enrichit progressivement son histoire » (Bazin, p. 504). Ces boli donnent prise à l’étude biographique, comme « La Joconde » considérée en tant que chose et non comme œuvre, dont Bazin parlera quelques années plus tard (Bazin, p. 530). Ainsi, regarder le boli comme une chose et plus comme un objet permet de considérer le rituel de façon plus pragmatique. Cela est très explicite dans un texte très court qui m’a servi de fil rouge tout au long de ma carrière. Ce texte, cosigné par Jean Bazin et Alban Bensa, qui lui aussi a eu une influence majeure sur mon travail, s’intitule « Des objets à “la chose” ». Les deux auteurs soulignaient que l’anthropologie peinait à restituer « l’effet » produit par les objets, son incapacité à « restituer l’événement qu’est leur présence » (Bazin & Bensa, p. 4-7). Ils invitaient à s’extraire des catégories ordinaires dans lesquelles on classe les objets (rituelles, muséales, usuelles ou utilitaires, esthétiques, etc.) pour faire « l’expérience de leur pure “choséïté”, de la singularité de leur présence à la fois étrange et familière » (ibid., p. 5). Cette singularité ressaisie nous donne accès au parcours social souvent sinueux de l’objet et nous permet de retracer les évolutions de son statut.

 

Comment se déroule le travail de terrain ?

T. B. : L’enquête anthropologique est un processus fait de rencontres avec des personnes, des lieux, des modes de vie, des croyances, des récits et avec des objets. Le travail de terrain, dans mon cas, n’a vraiment rien d’original. Si je prends l’enquête qui a abouti à ma thèse et à mon premier livre, il s’agissait de me rendre chez les gens et de parler avec eux de leurs objets. S’instaure alors un dialogue autour des objets, de leur histoire, de leur usage, de leur forme, qui me permet d’étudier les variations de statut social des objets de la vie quotidienne, mais également des objets considérés comme exceptionnels dans un cadre donné. L’idée de biographie d’objet implique de suivre celui-ci de sa production à sa situation actuelle. Mes enquêtes m’ont donc amené, concernant les objets céramiques, aussi bien dans des carrières d’argile que dans des musées ou dans des magasins d’antiquités-brocante, en passant par des usines en activité ou non.

Bien qu’il s’agisse d’un travail sur les objets, j’insiste sur la centralité du dialogue. Ce qu’on me disait des objets s’inscrivait dans un cadre relationnel, dans un échange où chacun pouvait apprendre quelque chose. Je pourrais dire que je ne travaillais pas sur des objets et des personnes, mais avec des personnes et des objets.

Avez-vous rencontré des cas d’études spécifiques qui ont modifié votre regard sur les objets et les personnes ?

T. B. : Pour évoquer un cas d’étude spécifique, je crois que le plus significatif pour moi est sans doute le « plat au poisson » d’Alise-Sainte-Reine (Bonnot, p. 133-143). C’est un objet qui est apparu sur l’un des terrains où je n’enquêtais pas sur les objets ! Je m’intéressais aux fêtes de Sainte- Reine, en Côte-d’Or, dans le village connu pour la proximité du site de la bataille d’Alésia. Depuis le XVIIe siècle, voire depuis 866, ce village célèbre sa sainte patronne, Reine, martyrisée par les Romains en l’an 253 selon la légende. Et depuis le début du XXe siècle au moins, une partie des habitants du village revêt des toges et des tuniques de chrétiens gaulois et de légionnaires romains pour jouer cette pièce et défiler dans les rues derrières la châsse contenant les reliques de la sainte.

Au détour d’une discussion avec des acteurs, l’un d’eux m’a parlé du « plat au poisson du père Jovignot », un objet archéologique qui s’était substitué aux reliques pendant plusieurs décennies. Le père Jovignot était féru d’archéologie et s’occupait du chantier d’Alésia. Le plat au poisson avait été restauré à Nancy en 1960 et on s’était aperçu qu’outre le poisson gravé au centre de façon pointilliste, il portait des graffitis mentionnant « Regina », soit le nom latin de Reine, la sainte locale. Louis Jovignot, en charge des fêtes annuelles, y a vu un signe, associant la légende de la sainte, la datation présumée de l’objet et le poisson comme symbole chrétien. Il a dès lors sorti l’objet de sa vitrine du musée d’Alésia chaque année pour l’intégrer au rituel de la procession où le plat était porté par une jeune fille du village habillée en « jeune chrétienne », puis l’a associé au décorum de la grande messe qui suivait la procession. On voit comment un objet plutôt banal, considéré d’abord comme un élément de vaisselle métallique, a pu cristalliser des enjeux religieux et patrimoniaux, donc politiques, par le jeu de rencontres successives et de mutations de statuts le faisant passer de l’objet archéologique à la relique. Voici typiquement un parcours biographique plein de bifurcations et de contrepieds qui nécessite une méthode rigoureuse et une attention pointilleuse. Si l’on se contente de voir l’objet comme un élément de mobilier archéologique, on ne comprend rien à son histoire, de même si l’on ne regarde que son statut rituel. Sa biographie est un tout, mais pour le moment la fiche d’inventaire du nouveau musée archéologique ne développe pas l’ensemble des étapes du parcours de l’objet, désigné comme élément d’un service « eucharistique » dit « de sainte Reine ».

 

Pouvez-vous revenir sur la méthode biographique des objets qui a d’abord été exposée dans un article d’Igor Kopytoff. Qu’en est-il de son apport ou de son héritage ?

T. B. : Igor Kopytoff était un spécialiste de l’esclavage et c’est par cette voie qu’il en est venu à interroger le parcours des objets, en se concentrant sur la question économique de la marchandisation : qu’est-ce qui fait qu’un objet est vendable dans certains contextes et pas dans d’autres ? Autrement dit, qu’est-ce qui fait qu’un humain devient commercialisable en tant qu’esclave, quitte à redevenir une personne, une fois affranchi ? Christopher Steiner est revenu en 2001 sur l’article de Kopytoff qui a connu une grande renommée chez les africanistes (Steiner, p. 207- 23). Il soutient que Kopytoff ne cherchait pas à démontrer que les choses sont animées ou vivantes et qu’elles sont actives dans ce qui leur arrive, mais plutôt à mettre en évidence leur extrême sensibilité ou leur « infinie malléabilité » (ibid., p. 210) aux permanentes mutations de statuts et de sens que leur insufflent les actions humaines. En fait, selon Steiner, la biographie d’objets n’est pas une théorie qui dirait « les choses ont une vie, donc une biographie, à l’instar des personnes », mais c’est une méthode consistant à suivre l’objet dans les différentes phases de son parcours, à la façon d’une biographie. Ce serait en somme une métaphore biographique, une méthode pour aborder de façon processuelle le monde des choses. L’action humaine reste motrice même si elle est perméable aux effets générés par les choses. L’article de Kopytoff a trop souvent été invoqué de façon très rapide, comme une justification pour des récits un peu simplistes, alors qu’il s’agissait de proposer une méthode, avec ce que cela suppose de rigueur dans la recherche.

 

Qu’est-ce qui distingue la biographie d’objet d’une histoire d’objet ?

T. B. : L’idée principale réside dans la focale portée sur des parcours singuliers d’objets, sur les phases de singularisation et les fluctuations de valeurs. Retracer ce cheminement nécessite beaucoup de précision et de réflexivité, et permet, comme l’écrit Kopytoff, de rendre visible ce qui resterait obscur autrement (Kopytoff, p. 67). Ce qui importe n’est pas la linéarité, la trajectoire rectiligne qu’on pourrait même tracer sans enquêter : une poterie est d’abord un morceau d’argile, qu’un potier façonne puis fait cuire. Elle est ensuite vendue, puis utilisée (par exemple comme récipient) et reléguée au grenier et à la cave quand elle ne sert plus à rien. Retrouvée par des descendants de son propriétaire initial, elle est vendue à un brocanteur et devient un objet de décor sur la cheminée d’un intérieur bourgeois. Il existe plusieurs variantes : objet donné à un musée, objet brisé et retrouvé à l’état de tessons par un archéologue, objet conservé par la famille comme relique du grand-père, etc. Mais dès que l’on enquête, cette trajectoire idéale-typique n’est qu’une illusion, car une foule de possibilités apparaissent qui sont autant de bifurcations écartant l’objet de ce parcours.

 

Vos enquêtes vous conduisent des collections muséales aux espaces industriels en passant par les fouilles archéologiques. Pouvez-vous revenir sur cette volonté de « brouiller » les frontières ?

T. B. : Enquêter sur une activité pour laquelle les frontières entre industrie et artisanat ne sont jamais très nettes, c’est déjà s’employer à une forme de brouillage de frontières. À cela s’est ajoutée la nécessité de mener de front recherche historique et enquête anthropologique (les entretiens menés avec des anciens ouvriers, par exemple, relevaient en même temps des deux cadres), puis, quelques années plus tard, l’archéologie qui s’est invitée dans le décor. J’ai donc toujours dû composer avec plusieurs « casquettes ». Davantage qu’une volonté délibérée d’originalité, il s’agit de prendre en compte la pluralité des mondes sociaux et l’impossibilité de « couper la réalité en tranches ». Il n’y a rien de révolutionnaire là-dedans, de grands chercheurs ont prôné depuis longtemps l’inter ou la pluridisciplinarité…

Dans mon cas, il s’agit plutôt de transdisciplinarité dans le sens où j’ai dû dépasser les frontières disciplinaires. Au moment d’aborder un thème de recherche ou de m’intéresser à un objet, je laisse de côté toute étiquette disciplinaire pour tenter d’appréhender l’ensemble des facettes de l’histoire, aussi bien des techniques de production que des charges affectives de l’objet, de la circulation commerciale et de ses implications sociales, de la construction des discours patrimoniaux. Il est intéressant de s’interroger sur le statut d’une poterie de grès, dont on pourra retrouver le même modèle dans le dépotoir (vestige archéologique), sur un étal de brocanteur (marchandise), chez un particulier (objet de collection) et dans une vitrine de musée (objet de patrimoine). On voit bien que rien n’est inscrit dans la matière même de l’objet, mais que tout dépend de son devenir. Et c’est la transdisciplinarité qui nous permet de le montrer.

 

Peut-on appliquer la même méthode biographique à tous les types d’objets (objets du quotidien, objets de guerre, de la migration) ?

T. B. : La méthode biographique est précisément destinée à déconstruire ce que vous appelez « types d’objets » ou qu’on pourrait nommer « catégories d’objets » ! Prenons l’idée d’un « objet du quotidien » : de quoi s’agit-il ? La bouteille de cidre en grès cérame a fait partie de cette catégorie, dite aussi « objet usuel », à un moment de son parcours. Le plat au poisson d’Alise-Sainte-Reine aussi, même s’il s’agissait d’une pièce de vaisselle de luxe et pas d’un objet courant à son époque. Mais leur devenir les a transformés en déchets, puis, par l’action d’archéologues, en mobilier archéologique et en objets de musée.

C’est ce devenir autre qui donne prise à l’enquête biographique. Un objet du quotidien peut devenir, malheureusement, un objet de guerre s’il se trouve impliqué dans un conflit. Je renvoie au remarquable travail de Bruno Cabanes Fragments de violence, un ouvrage conçu comme un musée imaginaire rassemblant des objets impliqués de près ou de loin dans les conflits du XXe siècle, qu’il s’agisse d’armes ou de témoignages émouvants de persécutions (Cabanes). Il peut devenir aussi objet de migration, ou être successivement objet de guerre puis objet de migration. À la sortie, il sera objet de mémoire ou de patrimoine, voire de musée si un conservateur vient à s’y intéresser. Depuis Duchamp, nous savons que tout objet peut entrer dans le champ de l’art donc être exposé dans un musée d’art. Depuis le XIXe siècle, nous savons que tout objet, le plus trivial soit-il, exotique ou non, peut être considéré comme objet ethnographique donc entrer au musée d’ethnographie. Ces catégories s’inscrivent toujours dans un processus, un devenir autre de l’objet et c’est pour le comprendre que nous écrivons des biographies d’objet.

 

Est-il envisageable d’établir la biographie d’un objet détruit ou disparu ?

T. B. : Oui, à condition qu’il ait laissé des traces, des indices signalant son existence matérielle. Pour cela, il est nécessaire qu’il ait existé à un moment donné une relation entre cet objet et un ou des individus, que cet objet ait retenu l’attention d’un sujet. En ce sens, la méthode de la biographie d’objet ne me semble pas adaptée à la masse de choses produites et utilisées par les sociétés humaines. Un objet qui ne devient rien d’autre que ce qu’il est initialement ne donnera pas prise au travail biographique. Admettons que c’est le cas pour l’immense majorité voire la quasi-totalité des objets de consommation courante. Il est vraisemblable que mon clavier d’ordinateur, mon stylo ou la bouteille plastique contenant l’eau que je bois ne deviendront jamais autre chose que ce à quoi leur fabricant les a destinés. L’important est de pouvoir construire un récit nourri de faits rigoureusement documentés. Une biographie est une graphie, c’est-à-dire une écriture.

 

Comment expliquez-vous la puissance de l’attachement aux choses, au-delà de la simple accumulation d’objets ? Les processus de singularisation peuvent aboutir à la notion d’objet-personne, comment pourriez-vous décrire ce passage ?

T. B. : Il est important de bien définir ce qu’on entend par attachement. J’ai revisité cette notion dans différents cadres pour essayer de l’enrichir d’une certaine complexité sociale, historique et politique. Pour le dire vite, l’attachement à une chose n’est pas seulement affectif. Je suis revenu là-dessus à l’occasion d’une conférence où j’avais notamment utilisé l’exemple du smartphone en m’appuyant sur le très intéressant travail de Nicolas Nova (Nova). Son enquête ethnographique multisite a montré que les usagers de cet objet, désormais incontournable dans la vie quotidienne de milliards d’êtres humains, sont parfaitement conscients d’être à la fois attachés à leur smartphone et par leur smartphone (certains utilisent même l’image du chien tenu en laisse pour qualifier leur relation ! ). Donc, ce que vous appelez la puissance de l’attachement dépend de la force et de la nature du lien, pas de l’objet lui-même. Je préfère désormais parler d’attaches pour ajouter à la notion cette dimension réciproque et également un aspect physique au sens d’attaches musculaires, pour reprendre une idée de Laurent Thévenot (Thévenot).

Quant à l’objet-personne, c’est un champ de recherche très important pour l’anthropologie, qu’il est impossible d’aborder brièvement. Jean Bazin parlait de chose-personne (Bazin, 2008), Nathalie Heinich d’objet-personne à propos d’objets d’art (Heinich, p. 25-55), tout comme Carlo Severi (Severi). Déjà, Malinowski évoquait le canoë trobriandais comme un objet ayant sa personnalité propre (Malinowski). Nous sommes là face à des choses qui deviennent personnes ou sont considérées comme telles du fait de leur parcours. On peut penser aussi aux objets qui représentent des personnes, dans le cas des reliques. Tout objet, pour peu qu’il se retrouve en contact avec une personne qui a connu « son quart d’heure de célébrité », est susceptible d’acquérir une valeur de relique. C’est un thème riche et protéiforme, il serait prétentieux d’avancer une hypothèse valable pour tous les cas. Par définition, les objets-personnes sont singuliers et toute généralisation nous amènerait à des lieux communs peu pertinents.

 

Les artistes et les écrivains créent des récits d’objets, mais peuvent-ils aider la recherche autour des biographies ? La fiction pourrait-elle avoir un rôle à jouer ?

T. B. : Il y a plusieurs études concernant les objets chez les grands écrivains (Balzac, Flaubert…) qui montrent que les objets en tant que supports mémoriels ou jouant un rôle dans les rapports sociaux sont mobilisés par la littérature. Sans avoir vraiment creusé la piste littéraire, je me suis intéressé à la question en préparant un article consacré à une nouvelle de Louise de Vilmorin, Madame de (Vilmorin).

Je m’étais intéressé à ce texte à partir de sa transposition à l’écran par Max Ophüls (1953). Il s’agit d’une intrigue dont la véritable héroïne n’est pas Madame de, grande bourgeoise du début du XXe siècle interprétée à l’écran par Danielle Darrieux, mais plutôt une paire de boucles d’oreilles, bijoux précieux gagés, puis revenus à sa proprié- taire après une série de rebondissements et dont la destinée sera finalement tragique.

Ce récit, quoique fictif, est fort vraisemblable sociologiquement et anthropologiquement, et m’a suggéré une réflexion sur la valeur des choses. En l’occurrence, ces bijoux de prix n’ont de valeur qu’en fonction des situations où ils sont achetés, offerts, perdus puis retrouvés et à chaque fois investis d’une autre signification (ils signifient l’amour conjugal, la trahison adultérine, puis la rupture amoureuse, puis l’amour passionnel, etc.). On voit donc qu’une écrivaine a su interroger la biographie d’objet bien avant Kopytoff ! C’est à mon avis un récit très heuristique pour le genre de réflexion que nous menons sur les objets. Il y a de nombreux autres exemples d’écrivains qui ont su utiliser les objets dans leurs œuvres, surtout depuis le XIXe siècle, comme le montre le travail de Marta Caraion (Caraion).

Y-a-t-il des expositions ou des collections muséales dont les dispositifs de médiation vous paraissent heuristiques ?

T. B. : Avec la vague assez récente des études de provenance, associée à la question des restitutions par les musées occidentaux aux peuples anciennement colonisés, la question de la biographie d’objet est apparue comme centrale pour les musées. Mais elle a aussi été, selon Dan Hicks, un moyen d’éviter de poser les vraies questions historiques et politiques et c’est pourquoi il propose de parler de nécrographie, plutôt que de biographie (Hicks). Ce qui signifie que les musées ont encore du travail à accomplir pour mener des travaux qui correspondent aux exigences de la méthode. En France, certains proposent des expositions plus ou moins réflexives qui peuvent être perçues comme innovantes. On pourrait aussi revenir sur les expositions légendaires de Jacques Hainard à Neuchâtel, sur les centres d’interprétation au Québec (musée de la civilisation) ou ailleurs (le familistère de Guise est un bon exemple). Dans tous ces cas, il s’agit de déconstruire les catégories ordinaires dans lesquelles sont pris les objets pour réfléchir à l’action du musée en elle-même. Je terminerai par deux cas récents, d’abord celui de l’exposition « Objets migrateurs, trésors sous influence », présentée au Centre de la Vieille-Charité à Marseille en 2022, dont la commissaire Barbara Cassin s’interrogeait à partir d’objets sur les questions de circulation, de migration et d’hybridation. Enfin, très récemment, l’exposition « Mission Dakar-Djibouti [1931-1933], contre-enquêtes » du musée du quai Branly me semble avoir réussi à remettre en jeu et en perspective l’expédition fondatrice de l’ethnologie française en multipliant les biographies d’objets dans une optique réflexive, scientifique et politique. À mon sens, cette exposition et son catalogue feront date.

 

ŒUVRES CITÉES

Appadurai, Arjun (dir.), 1986, The Social Life of Things. Commodities in Cultural Perspective, Cambridge University Press, Cambridge.

Bazin, Jean, 2008, « Retour aux choses-dieux » [1986], Des clous dans la Joconde. L’anthropologie autrement, Toulouse, Éditions Anacharsis.

Bazin, Jean & Alban Bensa, 1997, « Des objets à “la chose” », introduction au dossier « Les objets et les choses », Genèses, n°17.

Bonnot, Thierry, 2011, « Le plat au poisson d’Alise-Sainte-Reine : indice archéologique, emblème et relique », in Fabienne Wateau (dir.), Profils d’objets. Approches d’anthropologues et d’archéologues, Paris, De Boccard.

Cabanes, Bruno, 2020, Fragments de violence. La guerre en objets de 1914 à nos jours, Paris, Le Seuil.

Caraion, Marta, 2020, Comment la littérature pense les objets, Ceyzérieu, Champ Vallon.

Heinich, Nathalie, 1993, « Les objets-personnes : fétiches, reliques et œuvres d’art », Sociologie de l’art, n° 6.

Hicks, Dan, 2020, The Brutish Museums. The Benin Bronzes, Colonial Violence and cultural Restitution, London, Pluto Press.

Malinowski, Bronislaw, 1989, Les argonautes du Pacifique occidental [1922], Paris, Gallimard.

Nova, Nicolas, 2020, Smartphones. Une enquête anthropologique, Genève, MétisPresses.

Severi, Carlo, 2017, L’objet-personne. Une anthropologie de la croyance visuelle, Paris, Éditions rue d’Ulm/Musée du quai Branly.

Steiner, Christopher B, 2001, « Rights of Passage. On the Liminal Identity of Art in the Border Zone », in Fred R. Myers (dir.), The Empire of Things. Regimes of value and Material Culture, Santa Fe, School of American Research Press.

Thévenot, Laurent, 2006, L’action au pluriel, Paris, La Découverte.

Vilmorin, Louise de, 1951, Madame de, Paris, Gallimard.