De la Belgique face à son passé colonial (II)

Valérie RosouxUniversité de Louvain
Paru le : 16.01.2024

Entretien avec Valérie Rosoux mené par Philippe Mesnard le 31 mai 2023 à Bruxelles.

Cet entretien fait suite à l’article de Valérie Rosoux, « La Belgique face à son passé colonial. Genèse et naufrage d’une Commission parlementaire » paru dans le n° 18 de Mémoires en jeu (printemps 2023, p. 14-17). Il était nécessaire de poursuivre ce travail de réflexion par un entretien tant les enjeux de mémoire exposés concernent toutes les nations dont l’histoire et le développement se sont édifiés sur la colonisation.

 

Philippe Mesnard : je voudrais que l’on revienne sur ce qui semble être un échec flagrant lié à cette commission à laquelle vous avez participé en tant qu’experte. En reste- t-on là ?

Valérie Rosoux : Oui, c’est un échec politique qui tient, pour moi, à l’absence d’un compromis qui aurait pu permettre que certaines recommandations, mêmes menues, même discrètes, même insuffisantes, soient adoptées, qu’il y ait quelque chose de concret pouvant être porté vers le gouvernement. Or, pour le moment, tout est suspendu. C’était totalement inattendu, car toutes les Commissions spéciales mises en place par le Parlement belge ont abouti à un accord, plus ou moins ambitieux, mais un accord même si finalement il n’est pas appliqué. La Commission Lumumba, créée en 2000, a mené à un compromis politique. Ici, le rapport des experts que nous avons rédigé a été validé par tous les partis, de l’extrême-gauche à l’extrême-droite, ce qui était déjà un défi en soi, mais la négociation qui s’en est suivie, et qui n’a mené à aucun accord, fait que maintenant, tout s’est arrêté sans se clôturer. Plusieurs partis politiques considèrent que, comme il n’y a pas d’accord, les travaux liés à la Commission ne doivent pas être publiés en tant que documents parlementaires (conformes à des normes typographique et linguistiques (français-néerlandais) particulières). La Commission est gelée, plus rien ne se passe. Cela n’est jamais arrivé.

P. M. : Y a-t-il eu régulièrement des Commissions sur l’Afrique ?

V. R. : Pas régulièrement, mais il y en a déjà eu, notamment, sur la question des métis, sur la question Lumumba que je viens de mentionner aboutissant, comme toute Com- mission parlementaire, à une forme de validation politique. Qu’il n’y ait pas eu d’accord dans ce cas précis est complètement inattendu. Et personne, je crois, d’aucun parti, n’a cru que l’autre n’allait pas concéder. Ils étaient intraitables, en décrétant à gauche que rien ne serait signé s’il n’y avait pas d’excuses et, à droite – je simplifie un peu mais pas tant que ça – que rien ne serait signé s’il y avait des excuses. Le nœud de tout était de présenter des excuses officielles, alors même que des excuses ont été présentées par le gouvernement aux métis, aux familles. Si le roi n’a pas présenté d’excuses, il a néanmoins reconnu pour la première fois les atrocités qui avaient été commises, sans la moindre ambiguïté. C’est donc là un énorme pas en avant. Il a exprimé de profonds regrets. Alors des gens disent que c’est juste une question de sémantique : pour les partis qui étaient opposés à la Commission, ce n’est pas que sémantique. Ils craignaient un saut vers une éventuelle réparation financière. La peur n’est donc pas de s’excuser ou non, puisque le jour même de l’échec politique, le premier ministre des Pays-Bas Mark Rutte présentait des excuses officielles pour le rôle joué par son pays dans le commerce des esclaves. Là où cela s’est crispé, notamment parmi les nationalistes flamands mais pas uniquement, c’est dans la crainte que des excuses ouvrent la voie à une forme de compensations financières. Or, ce lien-là n’existe pas sur le plan légal. Si on regarde la jurisprudence jusqu’à présent, une telle corrélation n’existe pas. Pourtant, c’est toujours revenu dans les auditions. La Commission était composée de 19 parlementaires représentant l’ensemble des partis élus, de l’extrême gauche à l’extrême droite. En tant qu’experts, nous n’étions pas membres de la Commission, nous ne faisions que les accompagner.

P. M. : Les scientifiques n’appartenaient pas à la Commission. Vous étiez trois, n’est-ce pas ?

V. R. : Trois, oui. Il y a eu deux groupes d’experts. Le premier fut nommé quand la Commission a été créée en juillet 2020, dans le prolongement de la mort de George Floyd, de Black Lives Matter et des grosses manifestations en Belgique qui ont réuni près de 10 000 personnes à Bruxelles pendant le Covid. En un mois, la Commission a été mise en place, le roi a prononcé ses profonds regrets à l’occasion des 60 ans de l’indépendance du Congo, tout s’est accéléré. Au point de départ, le Parlement place la Commission dans le sillage des « Commissions de vérité et de réconciliation comme en Afrique du Sud ». Une telle perspective repose sur de bonnes intentions, je pense, mais aussi sur une forme de naïveté, sans se rendre compte qu’il s’agit là d’un énorme dossier, compliqué sur les plans juridique, émotionnel, politique, bref délicat à tous égards. Dès le mois d’août, dix experts représentant à la fois le monde académique (sept d’entre eux étant formés en histoire, droit, science politique et philosophie) et la société civile (trois experts représentants des associations). Une telle combinaison (académiques et militants) n’avait jamais eu lieu au sein du Parlement. Je trouve fondamental de donner la parole à d’autres gens que des universitaires, bien que ce soit un défi. Le premier groupe d’experts a travaillé pendant huit mois sur l’état des lieux, aboutissant à un rapport initial de plus de 600 pages. D’aucuns ont reproché l’absence de critères clairs et publics pour justifier le choix des dix experts initiaux. Au sein de la diaspora, plusieurs voix se sont interrogées : « Pourquoi eux et pas nous ? ». Parmi les historiens étrangers, certains se sont demandé : « Pourquoi des historiens belges, alors qu’ils n’ont pas de recul ? ». C’était compliqué. Après cette première étape, un appel a cette fois été publié par le Parlement pour choisir un deuxième groupe d’experts de trois personnes qui accompagneraient tout le travail des auditions et rédigeraient le rapport final. La Commission était donc politique, complètement politique. Initialement, je me suis dit que la nature politique de la Commission était problématique, la littérature en justice transitionnelle étant extrêmement négative sur l’efficacité de ce type de Commissions. Toutefois, les partis à l’origine de la Commission avançaient deux arguments : la légitimité et l’efficacité. Les membres étaient légitimes, puisqu’ils étaient élus. S’ils avaient conclu un accord (comme ce devait être le cas) il aurait été directement transféré au gouvernement. Face à ces arguments, le gros risque était l’instrumentalisation politique par chaque parti en fonction des circonstances présentes plutôt qu’en fonction du passé en tant que tel. C’est exactement ce qui est arrivé. Les nationalistes ont critiqué le roi et la famille royale, les membres du parti du travail de Belgique – donc l’extrême gauche – ont critiqué l’élite capitaliste chargée de tout réparer parce qu’elle avait exploité les Congolais comme elle avait exploité à la même époque les ouvriers flamands et wallons, etc… L’identité nationale belge est infiniment plus fragile qu’en France. Elle est traversée par au moins quatre lignes de fracture : entre francophones et néerlandophones ; entre mondes chrétien et laïc ; entre la droite et la gauche (cette dernière mettant en avant un récit basé sur les classes et les races) ; entre mouvances nationalistes, antiroyalistes, et le reste des citoyens. Toutes ces lignes de fracture se sont retrouvées au cœur des auditions. Les événements du passé étaient certes au cœur du propos (nous tentions de regrouper les pièces d’un puzzle extrêmement compliqué et ancré dans trois territoires – Rwanda, Burundi, Congo – caractérisés par des configurations propres. Mais au moment des discussions entre parlementaires et orateurs appelés dans le cadre des auditions, toutes ces lignes de fractures sont remontées et ont finalement empêché de parvenir à un compromis, fût-il modeste.

Musée Royal de l’Afrique centrale de Tervuren (Belgique). 2023 © Camille Claude

P. M. : L’aboutissement ne tenait quand même pas seulement à des excuses ?

V. R. : Le résultat aurait pu être une liste de recommandations, extrêmement variées. La notion de réparations ne se réduit nullement à la seule compensation financière. Une liste de plus de 120 recommandations a été proposée par Wouter de Vriendt, le président de la Commission (parti Groen, élu d’Oostende) en considérant cette liste comme un compromis possible au vu des auditions. De décembre 2021 jusqu’en novembre 2022, les auditions hebdomadaires se sont succédé (les lundis de 13h à 17h, 18h, parfois 19h30). Cette liste de recommandations reprenait nombre de pistes (liées aux questions de restitution, de l’espace public, des manuels scolaires, de l’accès aux visas, des mesures anti-racistes…). L’absence de compromis sur la question des excuses explique qu’aujourd’hui, aucune de ces mesures ne subsiste. Comme si le travail collectif réalisé pendant deux ans et demi, sans énormes moyens, mais avec une énergie considérable, n’avait abouti à rien.

P. M. : Par exemple, en France, n’aurait-on pas choisi une solution placebo qui aurait fait semblant ? Cette situation, courageuse et franche, ne met-elle pas en évidence le paradoxe constitutif de ce type de démarche qui, en essayant de s’ancrer dans le passé, se confronte aux dynamiques actuelles ?

V. R. : Effectivement, parmi les 128 recommandations, certaines auraient pu être qualifiées de « cosmétiques », ne jouant que sur la façade et non sur le fond. Mais certaines d’entre elles ne pouvaient être réduites à des slogans pour faire « comme si ». Je songe notamment aux mesures liées à l’accès aux archives, aux visas pour les chercheurs et les étudiants basés dans les Grands Lacs, à la réhabilitation des métis ou encore l’aménagement de l’espace public.

P. M. : Ce que l’on appelle décolonisation de l’espace public, n’est-ce pas ?

V. R. : Oui, certaines associations travaillent sur ce processus depuis près de trois décennies. Leurs réflexions concernent les statues, monuments et autres noms de rue. Finalement, donc, aucune mesure ne sera prise dans l’élan de la Commission. Cela ne signifie pas que rien ne va changer. La publication des 128 propositions de recommandations a suscité un débat public intéressant. Par ailleurs, certaines propositions concernaient des matières dépendant non pas des autorités fédérales, mais des entités fédérées (concernant l’enseignement notamment). Des mesures pourraient donc être prises au niveau communautaire ou même communal (je songe par exemple aux noms de rues ou aux monuments).

P. M. : Il y a dû y avoir un certain retentissement à travers les médias ?

V. R. : Oui, c’était une déception pour beaucoup, mais d’autres étaient également soulagés que le processus n’aboutisse à rien. Je ne peux pas projeter en affirmant que toute la Belgique considère que c’est un échec. Ce ne serait pas vrai, sinon il y aurait eu un accord.

P. M. : Peut-on imaginer que la société civile, donc des associations, des militants, des initiatives individuelles ou diasporiques prennent le relais ? Pallient cet échec ?

V. R. : Oui. Maintenant, tout est suspendu au niveau fédéral, après il va falloir voir si certains mandataires, si certains partis, certains citoyens, certains collectifs décident de reprendre certaines recommandations qui leur semblent particulièrement cruciales, et sur lesquelles ils ont une marge de manœuvre à un niveau de pouvoir différent. Nous assistons aujourd’hui à une forme de découragement au niveau de certaines associations d’afro-descendants, pour qui cette Commission est une promesse non tenue. Or, beaucoup d’entre eux fustigent la colonisation en l’identifiant précisément à un ensemble de promesses non tenues.

P. M. : N’est-ce pas surtout du « discours » ?

V. R. : Nombre d’associations militantes vont reprocher à la Commission et au monde politique dans son ensemble d’avoir beaucoup parlé pour n’aboutir à rien de concret en leur faveur, aujourd’hui, pour lutter contre les discriminations persistantes auxquels les Afro-descendants sont confrontés, jour après jour. N’était-ce que du « discours » ? Personnellement, je pense que l’ensemble du processus ne peut être réduit à une succession de slogans creux répondant aux intérêts des uns et des autres. Lors des visites organisées au Congo, au Rwanda et au Burundi, j’ai observé des acteurs politiques convaincus qu’il fallait agir. Mais au bout du compte, une dynamique stratégique (rivée aux résultats des prochaines élections plutôt qu’à une vision) l’a emporté. Comment éviter une certaine sensation de bis repetita ? Je m’explique. Comme en 1885 à la conférence de Berlin qui a institué la colonisation du Congo, comme en 1960 au moment des négociations liées à l’indépendance du Congo, où le rapport des forces entre l’équipe belge et les quelques Congolais qui étaient de l’autre côté de la table était totalement asymétrique, nous voici devant une nouvelle négociation qui ne porte pas ses fruits pour l’ensemble des citoyens impliqués. La question qui se pose à présent est de savoir s’il y a encore de l’énergie pour tenter d’ouvrir ensemble les yeux sur la réalité de la colonisation et ses conséquences les plus persistantes, ou si des émotions telles que l’amertume et la colère vont gagner du terrain.

P. M. : En ce sens, les Afro-descendants représentent un potentiel d’initiative important.

V. R. : Oui, ce sont eux qui sont en amont, bien avant le déclenchement du processus qui a suivi la mort de George Floyd et Black Lives Matter. Leur appel à la décolonisation des esprits a démarré dès les années 1990 et pour certains, même, dès la fin des années 1980. Très tôt, des collectifs, d’origine congolaise au départ, avec peu de moyens, se sont mis à travailler pour visibiliser les questions liées à la restitution, à l’ajustement de l’espace public, à la dénonciation des discriminations. Très vite, ils ont fait le lien entre discriminations actuelles et injustices historiques, ou en d’autres mots, racisme actuel et colonialisme. Une partie du premier rapport d’experts insiste sur ce point. Mais c’est donc bien depuis la fin des années 1980 que des associations acquièrent une expertise en la matière. Plus récemment, elles ont organisé des visites décoloniales dans Bruxelles autour de bâtiments très emblématiques, autour des statues, etc… Ces groupes pionniers ne se sont pas sentis suffisamment représentés et pris en compte, par exemple, au moment de la transformation du musée de Tervuren ou en amont de la Commission. La Commission fut mise en place et il fut expliqué dans son mandat la nécessité de « travailler avec les diasporas », mais leurs membres espéraient être présents dès la conception de la méthodologie. Ce ne fut pas le cas. Ni pour les diasporas, ni pour les experts, d’ailleurs, puisque nous avons rejoint le processus après que la méthodologie ait été précisée au niveau des partis impliqués dans la création de la Commission.

P. M. : Je reviens aux témoins : qui sont-ils ? Qu’est-ce qui définit leur statut ?

V. R. : C’est presque une question démographique quand je les appelle des témoins. Ce sont des gens qui ont connu la période coloniale au Congo, au Rwanda, au Burundi, en tant qu’enfant, évidemment, pour qu’ils puissent venir en parler maintenant. Non pas que je sous-estime la transmission intergénérationnelle des souvenirs d’expériences qui n’ont pas été vécues directement, mais ici les témoins, ce sont par exemple des adultes qui étaient enfants métis, donc des gens qu’on a concrètement arrachés des bras de leur mère, et qui viennent maintenant, à 65, 70, 75 ans, expliquer l’histoire de leur vie. Des milliers d’enfants, dans les trois pays, ont été littéralement kidnappés, pris des bras de leur mère africaine, nés de pères blancs. Ces enfants métis, à partir du moment où ils étaient propres et non plus dépendants du lait maternel, étaient retirés de leur ancrage familial et envoyés dans des institutions à des milliers de km ou même en Belgique. La notion même de métis mettait à mal la structuration de la colonisation qui était basée sur une hiérarchie des races, pensées autour de la notion de pureté. D’où la dénonciation d’un risque de « contagion ». Le vocabulaire utilisé mentionne une dimension quasi « virale » – la grammaire choisie est bien d’ordre médical. Ces enfants ont donc été retirés de leur famille, des villages ou des villes où ils étaient, retirés de force – il n’y a pas beaucoup de mères qui accepteraient qu’on vienne chercher leurs enfants –, avec le drame que ça signifie sur le plan intime, sur le plan familial. Une fois placés, ces enfants étaient suffisamment loin pour qu’il n’y ait pas de retour possible. Entre 1960 et 62, au moment des indépendances des trois pays, une partie des enfants métis est restée là, dans les institutions. J’ai rencontré certains d’entre eux au Congo, c’était terriblement émouvant. Ainsi, un monsieur, très beau, impressionnant, m’a expliqué : « J’étais dans une institution religieuse avec d’autres enfants métis. Au moment de l’indépendance, toutes les sœurs sont parties, nous sommes restés seuls, sans moyen de subsistance et sans la moindre protection. Les enfants les plus âgés se sont occupés des plus jeunes ». Ces enfants furent abandonnés. Laissés seuls face aux troupes congolaises qui sont arrivées et n’étaient pas toujours bien intentionnées, puisqu’il s’agissait d’enfants métis, donc pas tout à fait « comme les autres ». Nombre d’entre eux furent violentés et à coup sûr fortement marqués. Ils n’avaient rien à manger, se sont retrouvés sans attaches et ont grandi comme ça. Cet homme était très émouvant parce qu’il disait qu’il n’avait pas pu aller à l’école, qu’il n’avait au fond jamais trouvé sa juste place au Congo. Les métis que nous avons entendus au Parlement sont arrivés en Belgique. Un d’entre eux a expliqué que « ceux qui sont arrivés en Belgique, ont souffert d’être si loin de leur pays et de leurs familles, mais qu’ils avaient eu la chance d’aller à l’école ». L’un d’entre eux, et c’est l’un des moments les plus bouleversants de l’ensemble des auditions, qui manifeste vraiment la force du témoignage, a expliqué son histoire particulière. Il était né au Rwanda, mais arrivé très jeune dans une institution en Belgique où on lui a dit « Voilà, ta maman n’a pas pu t’élever, donc tu es en Belgique ». Il était aux côtés d’autres métis au sein de l’institution et il s’est construit comme ça, sans savoir qui était son père et en ayant intégré que sa mère n’avait pas été capable de l’éduquer. Puis, vient tout ce débat sur la décolonisation, l’accès aux archives, les excuses, etc. Ce monsieur, qui croyait qu’il n’y avait aucun dossier à son sujet, accède finalement à ses « archives » : une boîte à son nom, remplie de lettres écrites par sa mère au fil des années. Il est retourné au Rwanda aussitôt pour tenter de retrouver sa mère, malheureusement décédée. Bref, tout au long de sa vie, sa mère lui avait écrit mais il ne le savait pas.

P. M. : Ainsi sa mère lui a écrit des lettres qu’il n’a jamais reçues, qu’on ne lui a jamais données, mais qui ont été gardées ?

V. R. : Oui, les responsables de certaines institutions religieuses avaient constitué des dossiers au nom de chaque enfant. Au moment où il a raconté son histoire, l’ensemble des membres de la Commission présents avaient des larmes aux yeux. Je m’asseyais systématiquement à proximité de certains membres du Vlaams Belang, donc un parti nationaliste flamand, relativement peu ouvert, a priori, à la diaspora, le niveau d’émotion était palpable partout, dans leurs rangs y compris. Tous les députés ont été bouleversés par le récit. Hannah Arendt écrit « nous humanisons ce qui se passe dans le monde et en nous-même en en parlant. C’est dans ce parler que nous apprenons à être humain ». Et là je me suis dit que même si la Commission devait aboutir à un échec politique in fine, ces paroles-là devaient être prononcées au sein du Parlement. Elles venaient de l’être. Nous avons une vidéo de tous ces partages. Maintenant il faudrait monter des documentaires, des petits films à transmettre dans les écoles. Tout le travail reste à faire pour que ces épisodes soient connus, pleinement reconnus.

P. M. : Et ça, du fait que ça n’a pas abouti, ne peut-on pas l’utiliser ?

V. R. : Si, ces archives sont sur le site du Parlement, on peut également avoir accès aux transcriptions de tous les échanges, de tous les témoignages. Mais tout est suspendu à ce stade en raison de l’absence d’accord final entre membres de la Commission.

P. M. : Justement, vous parlez de décolonisation de l’espace public, mais n’y aurait-il pas également un autre facteur qui serait venu se superposer, tenant au rapport entre Wallons et Flamands où, historiquement, ces derniers ont longtemps été dans une position dissymétrique ? Ce qui revient aussi avec l’argument selon lequel les Flamands ont aussi été colonisés et dominés. N’y a-t-il pas là une espèce de superposition ou d’interposition dans le rapport colonial à l’autre ?

V. R. : Absolument, il existe un prisme cognitif majeur – nous sommes tous victimes de prismes cognitifs, moi autant que les autres, mais les déformations liées à ce prisme, à cette forme de superposition, étaient tellement manifestes. C’est notamment un trait des partis nationalistes, ceux qui sont le plus à l’extrême, anti-belges, anti-migrants, etc. Leur discours n’est pas du tout lissé, il peut être assez brut. L’un de leurs arguments était : « La colonisation ? Ce n’est pas nous, c’est l’élite francophone ». Donc, oui, j’ai observé tout au long des séances de la Commission une superposition des dominations passées et actuelles et une stigmatisation de l’élite francophone, coupable d’avoir exploité non seulement les « pauvres congolais », mais aussi les Flamands, sur le sol belge, que ce soit dans les filatures ou les usines etc. Une telle lecture efface la présence et pour certains d’entre eux la responsabilité des missionnaires flamands. Qu’ils soient francophones ou néerlandophones, les missionnaires ont sans aucun doute participé aux efforts menés dans le domaine de l’éducation et de la santé dans les trois pays, mais nombre d’études et de témoignages pointaient de lourdes responsabilités également, et ce, dans les trois pays des Grands Lacs. A ce stade, on peut observer une évolution nette entre un silence équivalent à un déni des abus commis, une connaissance scientifique de plus en plus précise (encore incomplète aujourd’hui mais déjà extrêmement riche), et nous vivons ce passage vers, non plus le silence ou la connaissance, mais l’assomption d’une forme de responsabilité et donc de réparation. A partir du moment où la prémisse est que tout cela n’a « rien à voir avec nous », aucune forme de responsabilité et de réparation ne doit être prise au sérieux. Dans une telle perspective, les seuls responsables sont du côté de cette « élite francophone » (avec tout le flou qu’une telle catégorie implique), les entreprises, leurs descendants qui devraient assumer les injustices passées et les discriminations actuelles. La notion de responsabilité historique, si l’on se réfère à la réflexion de Jaspers, Jonas ou encore Ricoeur, implique non seulement l’assomption d’une posture réflexive dans le chef des agents qui ont participé aux crimes passés, mais aussi plus largement une prise de conscience et un engagement de la part de chaque citoyenne, chaque citoyen.

P. M. : Si l’on revient sur cette volonté de couvrir à la fois injustices historiques et dommages présents, je me demande comment cela a émergé. C’est quand même une énorme prise de risque ?

V. R. : Le lien est effectivement crucial. L’argument des associations d’Afro-descendants est qu’il existe non seulement une corrélation, mais aussi une causalité entre injustices historiques et discriminations actuelles. Postuler, dès le mandat même de la Commission, l’existence d’un tel lien, impliquait pour les détracteurs de la Commission un risque énorme. L’échec des négociations politiques et le blocage qui s’est produit autour de la question des excuses, mais plus fondamentalement encore, celle des réparations financières démontrent que beaucoup de travail est encore nécessaire pour parvenir à une prise de conscience nationale des conséquences de la colonisation dans la longue durée.

P. M. : Cela impliquait une écoute prenant en considération cette voix collective venant des associations, un domaine politique parallèle à la scène politique la représentation des partis.

V. R. : Ces associations ont de plus en plus de relais. Certains mandataires politiques sont eux-mêmes issus de la diaspora. Nous sommes face à un phénomène générationnel. C’est notamment grâce au passage d’une nouvelle génération d’Afro-descendants, nés en Belgique, que la Commission a pu émerger. Les communautés d’Afro-descendants présents en Belgique étaient relativement réduites avant les années 1980. C’est durant la décennie suivante que les guerres qui ont dévasté le Congo, qu’il y a eu le génocide des Tutsi au Rwanda, ainsi que la guerre civile au Burundi, tout cela a provoqué un exode massif de Congolais, de Rwandais et de Burundais en Belgique. Leurs enfants sont maintenant des acteurs politiques ou sociaux qui comptent.

P. M. : S’il est important de replacer la question de la colonisation au niveau même de l’histoire belge, belgo-belge, entre Flamands et Wallons, je me demande également quelle place ou quel rôle tient ici l’AfricaMuseum à Tervuren. Est-ce une autre scène indépendante de la Commission et de cette vaste prise de conscience ? Ou toutes ces instances interagissent-elles entre elles ?

V. R. : Les deux. C’est une scène qui a été très importante en amont de la Commission, c’était une des scènes majeures à partir de laquelle s’est joué un débat, souvent âpre, avec les principaux acteurs en présence. L’AfricaMuseum est un lieu physique important, marquant. Il occupe aussi une place particulière dans l’esprit de nombreux Belges. Pendant des décennies, ce musée a représenté la colonisation et les territoires administrés sous une multitude d’angles, songeons à la quantité phénoménale d’archives qui y sont déposées, aux minéraux, aux bustes et aux statues, aux objets de la vie quotidienne, aux masques les plus sacrés… Pendant le temps de la Commission, de nombreuses sessions ont été consacrées aux archives coloniales, le musée de l’Afrique étant le principal lieu où les trouver. Le directeur a été entendu dans le cadre de ces auditions, ainsi que plusieurs chercheurs – car le musée est aussi un institut de recherche –, donc, tout ce que le musée représente et rassemble a été présent en filigrane ou de manière explicite dans le cadre de cette Commission. Ainsi, certains membres de la diaspora congolaise, notamment, ont expliqué qu’ils n’avaient pas été suffisamment écoutés dans le cadre de la transformation du Musée. Tout ce débat est évoqué dans le premier rapport des experts. Il a également surgi çà et là lors des auditions. L’AfricaMuseum reste donc une scène incontournable dans un tel dossier. ❚