On perd son âme dès lors que l’on ne peut pas faire
le récit de ce qui a pu nous arriver
Chaîm Potok
Depuis quatre ans, avec la participation d’une cinquantaine d’adultes enseignants et familles, près d’un millier de jeunes, de neuf à dix-huit ans, ont bénéficié des ateliers mémoire et citoyenneté « Ton histoire, Notre Histoire ».
Ce projet, labellisé « Mission Libération de l’État » en 2025, présenté en octobre dernier aux « Rendez-vous de l’Histoire de Blois », s’inscrit tout d’abord dans une démarche d’éducation populaire, de la fin du cycle 3 à la Terminale, mais aussi, conformément aux instructions officielles, dans une dynamique d’inclusion en faveur des jeunes les plus vulnérables (Classes ULIS, SEGPA, IME), afin que chaque élève s’approprie l’Histoire de France et les valeurs républicaines. Notre objectif premier est la transmission de la mémoire de la déportation afin de susciter la réflexion des jeunes dans une perspective de défense des valeurs en faveur de la démocratie et de la paix. Notre deuxième objectif est la lutte contre l’effacement, le maintien d’une attitude de vigilance, la connaissance de son histoire afin d’éviter le non-récit qui mène au trouble.
« Un peuple qui oublie son passé se condamne à le revivre », disait Winston Churchill. Cependant comment témoigner avec l’inéluctable disparition des témoins et dans un espace-temps qui s’éloigne ? En effet, les évaluations diagnostiques, orales et écrites, de nos élèves font apparaître que les événements majeurs de la Seconde Guerre mondiale se diluent dans un passé de moins en moins reconnu. Nombre d’entre eux pensaient que cette guerre ne concernait ni leurs aînés ni leur commune. Par ailleurs, comment transmettre la mémoire auprès des jeunes nés avec internet, issus des générations Y, saturés de virtuel, d’informations et de fakes news transmises par tant de médias et de réseaux sociaux ?
L’alliance avec l’amicale des anciens déportés du camp de Sachsenhausen[1] a été une première réponse pour concrétiser et incarner la transmission de l’Histoire auprès des jeunes. Soutenus par la D.S.D.E.N. du Maine et Loire, nous travaillons avec l’aide et l’expérience de cette amicale qui mène des actions de sensibilisation à l’Histoire et à la citoyenneté dans les milieux scolaires sur le territoire national. Ce partenariat nous permet de bénéficier de ressources sur lesquelles nous appuyer (exposition mémorielle itinérante et en 3D, témoignages intergénérationnels, site internet, vidéos d’anciens déportés).
L’exposition « Sachsenhausen, parcours mémoriel au cœur du système concentrationnaire nazi »[2], réalisée par l’amicale Sachsenhausen, que préside Mireille Cadiou, avec les collaborations du mémorial musée de Sachsenhausen, du musée du bois de Below et du mémorial de Compiègne, a pour objectif de perpétuer la mémoire de tous ceux qui ne sont jamais revenus de ce camp et de ceux qui y ont survécu mais sont revenus avec de nombreuses séquelles physiques ou psychologiques après ce que l’on a nommé les marches de la mort.
Le camp dénommé Oranienburg-Sachsenhausen, situé à trente kilomètres au nord de Berlin, était un immense complexe, une usine de mise à mort. Il a été pensé comme lieu exemplaire et expérimental : les nazis, dont Himmler, l’ont édifié avec l’idée d’en faire un camp de concentration emblématique. À proximité, y sera installée l’inspection générale des camps, dont le rôle est de définir aussi bien la disposition des bâtiments pour toutes les fonctions envisagées et les types de détenus accueillis que la formation des SS gardiens des autres camps accompagnés de leurs chiens dressés dans ce complexe. Tortures et assassinats étaient pratiqués dans des mises en scène d’une horreur indicible. Les massacres de masse, notamment de prisonniers soviétiques, marquent fortement la mémoire de Sachsenhausen. Les premières expérimentations médicales, qui seront dupliquées dans d’autres camps par la suite, ont eu lieu dans ce camp et les premiers camions à gaz pour l’extermination des déportés y ont été testés en 1941. Sachsenhausen, comme beaucoup d’autres camps, voit la mise en œuvre d’importants « kommandos » de travail, destinés en priorité à l’armement du Reich. Le travail est réalisé par un peuple d’esclaves soumis à des conditions si dures que l’épuisement, la maladie, le suicide ou l’assassinat ne laissent pas d’espoir pour l’avenir.
C’est ainsi que pour perpétuer la mémoire de tous les déportés, par répression et par persécution, et éveiller les consciences, nous avons mis en place le projet pédagogique au sein d’un lycée professionnel, qui a accueilli très vite d’autres établissements.
Au commencement, l’équipe pédagogique, en lien avec l’amicale Sachsenhausen, a été confrontée, aux signes de l’effacement : deux générations qui n’ont pas parlé et l’Histoire qui, conséquemment, s’efface. Il s’agissait donc de lutter contre cet effacement en éclairant nos élèves sur ce moment terrible de l’histoire de l’humanité. Nous avons, pour ce faire, mis en œuvre, dans le cadre d’ateliers, une pédagogie prenant appui sur la transmission empathique et intergénérationnelle de témoignages vivants, d’une histoire qui mène à l’Histoire, en d’autres termes, d’incarner l’Histoire par des témoignages en présentiel de descendants de déportés – et/ou vidéo de déportés – et l’histoire d’anonymes.
Chaque atelier débute par le témoignage filmé d’un déporté, celui d’un descendant de déporté, par un extrait de parole de jeunes ou d’adultes ayant participé aux ateliers car nous souhaitons dépasser le propos d’un individu en laissant place à une plus large parole permettant une élaboration des mémoires collectives singulières. C’est pourquoi, avec l’alliance de l’amicale Sachsenhausen, l’amicale pour la Fondation de la Mémoire de la Déportation du 49, des témoignages de déportés et descendants de déportés ont été réalisés. Les récits de ces descendants nous paraissent être une étape essentielle pour accéder à la grande Histoire en ce qu’ils favorisent la compréhension de l’intergénérationnel, c’est-à-dire le fait que chacun fait partie d’une vaste chaîne, constituée de causes et d’effets.
À ce jour, d’autres enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants, descendants de déportés, contactent les amicales des camps, notamment celle de Sachsenhausen, comme je le fis moi-même, il y a quelques années, cherchant à comprendre une histoire familiale, retrouver un père, grand-père, arrière-grand-père dont personne ne leur parla. Le non récit fait trouble, à l’échelle des familles et de la société. Dès ma petite enfance, je me suis, moi-même, interrogée sur le silence familial lié à mon grand-père, déporté politique, résistant, devenu agent double, et, de nombreuses années plus tard, j’ai connu les troubles du non récit. Comme pour d’autres, certains de mes souvenirs d’enfant sont marqués par les blessures de ma mère, silencieuse, qui ne se remit jamais vraiment du fantôme de guerre de son père déporté au camp de Sachsenhausen. Des années après la Libération, son père se suicida et interdiction fut faite, au sein de sa famille, d’en parler : il s’agissait de ne pas ajouter de la souffrance à la souffrance. Même si le récit familial reste aujourd’hui fragmentaire, il a permis grâce au soutien précieux, dans ma recherche, d’historiens et de l’amicale Sachsenhausen, de mettre des mots sur des symptômes et des souvenirs que j’ai de ma mère murée dans son silence. Elle peut désormais me parler de sa tragique rencontre en 1943 avec « des hommes en noir », comme elle les appelle. Ainsi, malgré ce passé lourd à porter et à transmettre, les troubles du non récit se sont en partie estompés, à la faveur d’un récit intergénérationnel recrée sur plusieurs générations.
Grâce à ces ateliers, les lycéens ont pris la mesure des enjeux des souvenirs enfouis dans les mémoires sur plusieurs générations successives, qui inlassablement s’entrecroisent, mais aussi de la solidarité intergénérationnelle. Ils ont pris conscience qu’une histoire de déporté ne peut résumer à elle seule l’histoire du camp de concentration de Sachsenhausen, que la grande Histoire est constituée de multiples histoires et que la mémoire peut vivre en nous et pas seulement dans les livres.
À la faveur de l’exposition, ils ont compris que, derrière chaque häftlinger, derrière chaque numéro, se cachaient des vies et des familles brisées, des destins anéantis, également des résiliences, comme Günter Morsch et Astryd Ley le décrivent dans leur ouvrage Le camp de concentration de Sachsenhausen 1936-1945. En effet, durant l’hiver 1941-1942, un groupe de déportés essentiellement d’opposants allemands, organisa à la faveur de prisonniers soviétiques terriblement affaiblis, une action de solidarité clandestine appelée « ration rouge », prélevant « sur leur maigre ration alimentaire une part destinée à leurs camarades soviétiques[3] ».
Des lycéens issus de la communauté du voyage ont pu évoquer, dans un groupe de parole au sein duquel un cadre bienveillant est instauré, la question du silence familial sur la déportation d’un aïeul. D’autres jeunes ont fait un lien avec les traumatismes d’un grand-père ayant vécu la guerre d’Algérie. Certains ont verbalisé leur envie, à l’issue de cet atelier, de parler à leurs parents ou grands-parents des guerres et de leurs incidences sur les membres de leur famille.
Ces ateliers et cette exposition ont fait naître chez les élèves le questionnement sur leur propre histoire et ont suscité le lien entre les générations, permettant ainsi d’amorcer le récit et la compréhension de la grande Histoire. À leur suite, des élèves ont souhaité témoigner à leur tour. Ils ont été invités à interroger leurs parents et leurs grands-parents, à retrouver des photographies ou des objets d’époque. C’est ainsi que Léon, un élève de CM2, a rapporté un carton que sa mère avait retrouvé dans le grenier. Cette boîte comportait des coupures de journaux de l’époque de 1940-1944, soigneusement pliés, incarnant et retraçant les sombres pages de notre Histoire. Un autre élève, Tom, est venu parler en classe, avec son arrière-grand-mère, qui avait conservé des tickets de rationnement, de la vie quotidienne durant la Seconde Guerre mondiale. Un troisième a parlé de son « arrière-pépé » qui avait été prisonnier de guerre, un autre encore de son aïeul parti au STO. Il y a eu le récit de Martine, dont la grand-mère juive avait été baptisée durant la guerre pour lui éviter la déportation. « J’ai été fière de parler de mon arrière-pépé », nous a dit Mélanie, et d’ajouter : « Dans ma famille, il y avait un arrière-pépé pour Pétain et un autre résistant, on m’a dit qu’ils se détestaient ». D’autres encore nous dirent : « Ma mère ne parle jamais de son grand-père, je sais qu’il était tzigane allemand, je crois qu’il est mort dans un camp… », « Je pensais qu’il ne s’était rien passé à Angers durant la guerre… », « La déshumanisation est quelque chose d’important, qui m’a marqué, surtout en tant que descendante d’esclave », et puis il y eut les mots d’Enzo : « Alors comme ça c’était vrai ! »…
Amener les jeunes à faire la distinction entre les récits familiaux et les récits historiques est primordial. Cependant aider les élèves à mettre en regard l’histoire de leur propre famille et la grande Histoire et tisser des liens entre elles favorisent la compréhension des faits et, par là-même, les apprentissages. C’est l’objectif de la mise en place de ce projet basé sur les témoignages intergénérationnels de descendants de déportés ou de prisonniers de guerre et de STO, qui mettent en avant les troubles que le non récit a parfois occasionnés dans les familles.
À travers lui, nous avons voulu mettre en lumière ces parcours de vie, pour mieux les comprendre et également mieux nous connaître. Leur oubli serait une injustice aussi pour nous, enfants et petits-enfants du XXe et XXIe siècles, descendants des conflits contemporains, car nous avons plus que jamais le devoir de rester mobilisés contre le fanatisme, les idéologies de haine et à continuer de porter le message transmis par les anciens déportés : ni haine ni oubli.
[1] À leur retour de déportation, les rescapés, souvent peu écoutés, souvent ignorés dans l’après-guerre, ont éprouvé le besoin d’être reconnus, de se retrouver, de créer une famille et surtout que leur histoire ne tombe pas dans l’oubli. Aussi ils décident de se regrouper et de fonder des amicales : Buchenwald, Dachau, Neuengamme, Ravensbrück, Auschwitz, Sachsenhausen, et d’autres encore. L’amicale des anciens déportés du camp de Sachsenhausen fut une première réponse afin de concrétiser, incarner la transmission de l’Histoire auprès des jeunes.
[2] Cette exposition est accessible sur le site internet de l’amicale à l’adresse suivante : https://www.campsachsenhausen.fr/2025/01/05/notre-exposition/
[3] Günter Morsch et Astrid Ley (dir.ed.) Le camp de Sachsenhausen. 1936-1945. Chronologie et évolution, Berlin, Metropol, 2023.