Florent Perrier et Christophe David (dir.), Walter Benjamin en exil. Expérience et pauvreté, Pontcerq, 2025, 720 pages, 37,50 €.
L’importance de Walter Benjamin est de mieux en mieux reconnue en France, depuis les traductions fondatrices de Maurice de Gandillac, mais la multiplicité de ses sujets et de ses perspectives le rend parfois, sinon peu accessible, du moins difficile à saisir dans son ensemble. Le grand volume collectif dirigé par Florent Perrier et Christophe David, par la multiplicité même des contributions qu’il réunit, constitue mieux qu’une approche : un frayage dans le massif de cette pensée, axé sur l’exil et sur les expériences fondamentales qui la soutiennent et la transforment.
Benjamin a fait l’expérience de l’exil, et de la pauvreté. Mais qu’est-ce qu’être exilé ? Ce n’est pas seulement être contraint de vivre dans un pays étranger, c’est prendre conscience du fait que « quiconque milite pour la classe exploitée est un émigré dans son propre pays » comme il l’écrit dans un commentaire à un poème de Brecht. Faisant peut-être écho à ce que Karl Liebknecht, déclarait en pleine guerre de 1914 et d’Union sacrée (Burgfrieden) : « L’ennemi principal de chaque peuple est dans son propre pays. » C’est précisément par une évocation de la guerre de 1914 que commence « Expérience et pauvreté », écrit au début de l’exil, en 1933, texte qui donne son sous-titre au recueil et en organise le fil conducteur.
Deux colloques (à l’IMEC, à l’Université de Rennes II) et une série de conférences au Musée d’art et d’histoire du judaïsme (MAHJ), sont à l’origine de ce volume qui regroupe une grande diversité d’articles : apports factuels, biographiques, historiques et éditoriaux, y compris émergence d’inédits, mise en corrélation des écrits de Benjamin avec ceux d’autres penseurs, contemporains ou non, propositions d’analyse ou d’interprétation. Le point commun de toutes ces communications étant le fort investissement que chacun apporte à l’œuvre de Benjamin – investissement pourtant sans commune mesure avec le travail gigantesque fourni par les deux éditeurs, et auquel on ne peut que tenter de répondre par une lecture de reconnaissance, au double sens du terme, exploration et remerciement.
Un premier ensemble de textes évoque les conditions d’écriture, de production, ce qui implique aussi bien les outils (plumes, crayons, cette calligraphie microscopique, dont on a pu scruter des exemplaires lors de l’exposition « Archives » au MAHJ) que leurs cadres (surtout les bibliothèques, et notamment la Bibliothèque Nationale) mais aussi, plus largement, les conditions de vie, décrites par Nathalie Raoux avec une sécheresse bienvenue – on lira aussi, d’elle, une sorte de rapport de police sur la mort de Benjamin, qui devrait faire justice des légendes qui ont proliféré autour. Cette production de pensée, si l’on croyait en avoir fait le tour, même matériel, l’intervention d’Ermut Wizisla (« Les écritures dispersées. Le Walter Benjamin Archiv ») en offre un panorama à la fois stimulant et quelque peu terrifiant : tout ce qui reste à découvrir…
S’ouvre ensuite l’ensemble intitulé « Faire nôtre “Expérience et pauvreté” ? » qui propose des lectures ou re-lectures du grand texte de 1933 – grand par sa complexité, car il ne compte que quelques pages, redonnées ici en fin de volume dans la traduction de Philippe Beck et Bernd Stiegler. Au moment où il l’écrit, Benjamin est confronté au nazisme, à la guerre qui approche, mais loin de partager l’aveuglement tétanisé de trop de ses contemporains, il use de son « télescope » pour tenter de voir au-delà de la « brume sanglante » du présent : le matérialisme historique l’aide à examiner les forces en présence, et notamment l’articulation des progrès de la technique et de leurs dévoiements – hymnes guerriers, en italien et en allemand, à la beauté de la guerre « moderne » et à ses mécaniques. Et s’il dénonce jusqu’à la fin, dans les Thèses de 1940, les illusions social-démocrates sur le « progrès automatique », s’il n’a aucune « solution » magique à proposer, il reste un intellectuel de combat. L’exil devient « méthode » (Jean Lacoste).
Est-il seul ? Oui et non. Il ne fréquente guère le milieu des émigrés allemands, n’accède pas vraiment aux milieux littéraires français dont il s’était pourtant fait le passeur vers l’Allemagne, mais il a des proches – on hésite un peu à conférer ce terme à Adorno et Horkheimer, auxquels il doit certes sa survie posthume, mais avec lesquels la relation est compliquée (voir Marc Sagnol sur Horkheimer). Proches sans hésitation, en revanche, Adrienne Monnier (Robert Kahn), qui l’aidera à sortir du camp de Nevers, Gisèle Freund (Florent Perrier), qui, lorsqu’elle quitte l’Allemagne en 1933, sort clandestinement, attachée sur son corps, « une bande de négatifs où figurent les clichés de camarades battus et mutilés par les nazis », ou son cousin Günther Anders (Christophe David), avec qui Benjamin a travaillé sur la théorie de la traduction. De Günther Anders, on lit une spirituelle saynète où un traducteur se voit sommé par son éditeur de « rendre » en dialecte hambourgeois les propos d’un personnage qui parle « marseillais », véritable leçon de déontologie translative… On rencontre aussi, à des degrés divers, ceux qui sont plutôt des « passeurs » : Marcel Brion (Lionel Richard), les premiers traducteurs, Jean Selz et Pierre Klossowski (Jean-Maurice Monnoyer).
D’autres rencontres se font, plus ponctuelles, avec Dada (Gaëlle Périot-Bled), plus approfondies avec le Collège de Sociologie (Muriel Pic), qui aux yeux de Benjamin se compromet intellectuellement avec le fascisme, par son manque d’engagement politique clair, mais surtout par son apologie du mythe, et sa fascination pour l’émotion collective, leviers caractéristiques de l’esthétique fasciste.
À côté de ces rencontres historiques, apparaissent des corrélations inattendues mais fertiles : avec Fernand Deligny (Marianne Dautrey), avec Frantz Fanon (Sonia Dayan-Herzbrun) même si, comme le note Lionel Richard, le compte rendu par Benjamin sur l’ouvrage de Brion sur Las Casas est « presque au niveau zéro, alors que le procès du colonialisme est à l’ordre du jour en France. » De telles corrélations, outre leur intérêt intrinsèque, peuvent être validées par le caractère prophétique des réflexions de Benjamin (Bernd Witte).
Cette constellation des rencontres, historiques ou virtuelles, a permis déjà d’approcher nombre de motifs qui vont se déployer dans les communications qui suivent. Antonia Birnbaum se confronte à l’une des questions les plus difficiles, celle des rapports entre la technique et la nature dominés par le capitalisme : « La technique “trahit” l’humanité, laquelle paie de sa destruction la maîtrise que la classe impérialiste a voulu imposer à la nature. » Alexandre Costanzo interroge le lien de Walter Benjamin au marxisme au moment où il écrit « Expérience et pauvreté ». Stefano Marchesoni, dans un passionnant « Éloge de la mémoire barbare », met en perspective les avancées paradoxales de Benjamin sur la « barbarie positive » en les corrélant aux nouvelles technologies, aux réseaux sociaux, et, à l’opposé, aux mouvements sociaux qui refusent les règles du jeu économique capitaliste. À quoi fait écho Christophe David, « Et si les barbares étaient en dernière instance les enfants ? Notes sur la nature du primitivisme benjaminien ». Faisant un sort à un texte rarement cité, mais important, « Pédagogie coloniale », David analyse la condescendance de l’adulte civilisé se penchant également sur l’enfant et sur le sauvage, et conclut que pour Benjamin, tout enfant est « un farouche communard en puissance » – donc porteur d’une force de subversion et d’émancipation. Ce « caractère destructeur » se trouve interrogé sous l’angle de l’architecture et de l’urbanisme, dans l’essai de Jordana Maisian, sur l’ambiguïté de Benjamin vis-à-vis des radicalités de Le Corbusier.
On conclura ce trop rapide survol par un pas de côté, en citant deux communications apparemment marginales, celles de Claudia Girola, « Interrompre la chute du cours de l’expérience communicable. Les histoires-expériences des personnes en situation de rue », et de Nicolas Oblin, « Enfance et “barbarie” ou… la chute du cours de la pédagogie », qui oppose le savoir fondé sur l’expérience vécue et des « expériences » validées scientifiquement du côté des neurosciences, la seule issue imaginée aux catastrophes prévisibles étant une parade elle-même technique… Pour ces deux-là, on sent que les textes de Benjamin sont une boîte à outils, qui leur sert dans leur pratique sociale et dans leur vie.
Mais, au bout du compte, c’est peut-être un peu le cas de tous. On ressort de ces lectures frappé par l’affection que chaque participant porte à Benjamin, affection qui revêt des formes différentes, peut-être divergentes, mais qui finissent par composer un portrait mouvant, vivant, de l’auteur d’Expérience et pauvreté.
En évoquant les soldats qui rentraient muets du champ de bataille, sans pouvoir rien dire de leur expérience, sans pouvoir rien transmettre, laissant ainsi désarmés leurs fils, laissant le champ libre au nazisme qui va naître moins du « diktat » de Versailles que de l’écrasement de la révolution de Novembre (1919), Benjamin pourrait nous laisser sur un sentiment d’impuissance, voire d’absolu désespoir. Ce n’est pas son dernier mot. Il y a, nous dit-il, un « rendez-vous tacite entre les générations passées et la nôtre ». Et de nous inviter à ce qu’on pourrait appeler avec Deleuze un « devenir-barbare », à « bâtir sur du neuf, s’en tirer avec peu ». C’est la leçon du riche collectif rassemblé par Florent Perrier et Christophe David : dans la montée des périls qui est la nôtre, c’est à écouter.