Mémoires en jeu a dix ans. Ce numéro-ci est son 24e en comptant un hors-série. La revue a rassemblé 481 auteurs, avec une moyenne de 25 textes par numéro. Mémoires en jeu n’est pas seulement une revue papier, son site est peut-être plus exemplaire encore de son projet avec ses enregistrements vidéo et audios, ses dossiers en ligne, ses galeries photos. En plus de son comité de rédaction, de ses autrices et auteurs, son site accueille deux groupes qui se dédient, l’un à l’enseignement, l’autre au traitement de la Shoah au théâtre. En dix ans, Mémoires en jeu est devenue une conséquente ressource d’archives de sujets mémoriels de tous ordres. Elle donne à lire, à voir et à entendre la diversité des expressions culturelles et académiques concernant les mémoires, proposant de celles-ci une cartographie et, à la fois, faisant fonction de boussole en la matière. Car elle s’efforce d’en donner un éclairage critique, objectivant et dépassionné. Voilà pour ce qui est de l’existant.
Relisons maintenant le projet sur lequel s’est bâtie Mémoires en jeu et sur la base duquel se rassemble son collectif. En 2016, il s’est formulé dans les termes d’un pari pluriel concernant notre monde commun :
Par les temps qui courent, les mémoires sont de moins en moins partagées. Nombre d’entre elles nourrissent des replis identitaires et cimentent les pierres des nouveaux murs qui ceignent nos frontières, qu’elles soient géopolitiques ou intellectuelles. Elles sont régulièrement instrumentalisées comme de nouvelles armes. C’est pourquoi entretenir des liens entre les mémoires, les faire circuler en les enrichissant mutuellement n’est pas une évidence, encore moins une situation établie une fois pour toutes. C’est un engagement, un positionnement critique et un pari multipolaire, multiculturel et multidisciplinaire que Mémoires en jeu fait siens. […]
Si les mémoires s’agrègent aujourd’hui autour des violences collectives, c’est que celles-ci ont été fondatrices des espaces et des temporalités dans lesquels nous vivons ensemble et par lesquels nous nous reconnaissons. En ce sens, les questions de mémoire dont nous parlons sont associées à des violences soit historiques (dominations, guerres, massacres et génocides…), soit économiques ou politiques (exils, déplacements de populations, flux migratoires, constitutions ou reconstitutions de diasporas et de communautés sur leur terre d’accueil).
Relire en 2026 ces mots datant d’il y a 10 ans et lire rétrospectivement avec eux la décennie qui nous en sépare ne fait que durcir leur sens. Sans livrer ici un véritable bilan mémo-riel de cette période, on peut émettre quelques constats aux échelles nationale, européenne et internationale.
Si la guerre d’agression de la Russie poutinienne en Ukraine a commencé en 2014 avec l’annexion de la Crimée, elle s’est radicalisée en février 2022 par l’invasion, heureuse-ment contenue, du territoire national ukrainien par l’armée russe. D’emblée le discours justifiant cette agression a actualisé l’argument mémoriel pourtant éculé de la « nazification » de l’Ukraine. Cette même année, on commémorait les 60 ans de la fin de la guerre d’Algérie (notre numéro double 15-16). Derrière et au-dessous des invitations à la réconciliation et à l’apaisement, les ressentiments et les enjeux identitaires s’attisaient entre eux révélant, pour celles et ceux qui ne s’en seraient pas doutés, à quel point l’extrême droite et la pensée ultraconservatrice françaises se nourrissent tout autant – et je dirais même beaucoup plus – de la mémoire revancharde de cette guerre inique que du passé vichyste et collaborationniste ; elles s’en nourrissent, ne serait-ce que pour étayer leurs discours xénophobes et d’exclusion de l’autre. L’année suivante, le 7 octobre 2023, sous le commandement du Hamas, des groupes armés envahissent le sud d’Israël longeant la bande de Gaza pour se livrer à un massacre exterminateur visant principalement tout Juif, mais aussi des non-Juifs, se trouvant sur leur passage. De là, le gouvernement Netanyahou, pris en défaut à de multiples niveaux, déclenche immédiatement une guerre sans merci durant laquelle la population palestinienne – où se sont disséminés les combattants du Hamas et leurs alliés – se retrouve en position de cible indiscriminée. Sur ce front également, les rappels mémoriels ont été convoqués à profusion. Du côté israélien et de ceux qui soutiennent le pays, la référence à la Shoah domine ; du côté de la cause palestinienne ou de la dénonciation des pertes de civils, l’usage du mot « génocide » est quasiment quotidien, non seulement pour en appeler au droit, mais pour retourner la référence à la Shoah contre Israël en tant qu’entité nationale, en vue de contester la légitimité de son existence.
Les prises de position que la guerre d’invasion en Ukraine avait déjà déclenchées parmi les acteurs politiques et intellectuels en particulier, et dans la société civile en général, entre pro-Russes et pro-Ukrainiens-européanistes étaient, certes, clivantes, mais la fracture qu’a provoquée dans les esprits et dans les comportements le 7-octobre est, à ce niveau, sans proportion, voire sans équivalent – même si en Allemagne et en Europe de l’Est, l’agression russe a revêtu un sens bien plus aigu qu’en Europe occidentale ou du Sud. Cette fracture est loin de n’être qu’intellectuelle : les agressions physiques antisémites augmentent considérablement depuis le 7-octobre, même si au tournant des années 2000 on en avait noté la recrudescence. Cela vient interroger directement, à tous les niveaux pédagogiques et citoyens, l’efficacité du travail de mémoire sur la Shoah et contre l’antisémitisme.
Ainsi, depuis les années 2022-2023, les renvois mémoriels et l’actualisation d’événements majeurs du passé, principalement du XXe siècle, sont permanents jusqu’à se constituer comme une nouvelle grille d’interprétation à l’usage de tous, parfois avec des analogies relevant du grotesque. Aux mémoires européennes s’est ajouté tout ce qui participe du postcolonial et de la militance décoloniale démultipliant des rivalités qui renforcent une opposition Nord-Sud bien commode pour ne pas penser plus loin.
Mais ce ne sont pas que les discours et les représentations qui charrient a volo les références mémorielles, le réel lui-même interpelle le sens des mémoires. Il y a évidemment la brutalisation de la société évoquée plus haut à propos de l’antisémitisme, mais ce réel consiste aussi en l’accession au pouvoir de forces politiques issues des mouvements historiques les plus dominateurs et destructeurs de notre modernité. On s’est ému de l’accession au pouvoir de Giorgia Meloni et du renouveau d’un parti et de mouvements héritiers du fascisme mussolinien – cela dit, le culte du Duce n’a jamais cessé depuis 1945 –, mais l’irrésistible ascension de l’AfD en Allemagne est bien plus inquiétante quand, de surcroît, on apprend que certains de ses candidats intègrent dans leur programme des mesures inspirées du nazisme. Alors que le RN, paraît-il aux portes du pouvoir en France, se présente, malgré ses antécédents historiques, en défenseur des Juifs et aimerait qu’on le croie. Sans faire plus le tour du monde, on peut se demander ce qu’il reste de la mémoire de la dictature après l’arrivée au pouvoir en Argentine de Javier Milei, et au Chili de José Antonio Kast. Même question concernant la teneur d’un travail mémoriel porteur des valeurs de justice, de dignité et de respect d’autrui, quand on apprend la glorification de Ratko Mladic, le génocidaire de Srebrenica, mort le 27 août 2026, lors de son enterrement le 3 septembre suivant.
2016-2026, la situation des questions mémorielles, au miroir de l’évolution des politiques à l’échelle mondiale, interpelle la raison d’être de Mémoires en jeu en tant que pôle de réflexion dont le projet initial est de livrer des analyses critiques des questions de mémoire. 2026 et après mobilisent plus encore Mémoires en jeu qu’elle ne l’a été. À ce titre, continuons de relire son texte fondateur :
Mémoires en jeu se veut être l’espace d’expression d’un groupe ouvert qui sait rester à l’écoute des débats contradictoires. C’est avant tout le projet d’un collectif en mouvement. S’il est en majorité composé d’universitaires et d’intellectuels, il a pour souci d’accueillir des initiatives venant d’autres horizons sociaux et professionnels. Établir des passerelles entre la recherche, l’enseignement secondaire et la société n’est pas un vœu pieux, mais une des conditions pour l’approche à la fois lucide et critique des enjeux de mémoire. Les questions de mémoire touchent toutes nos sociétés, c’est pourquoi leur compréhension nécessite d’être à la fois scientifique, artistique et culturelle, sans céder ni au reportage ni aux modes et à ses effets.
Plusieurs mots-clés sont à retenir : pluridisciplinarité, polyphonie, cadre critique. D’origine et d’exigence universitaires, Mémoires en jeu accueille toutes les disciplines concernées par les questions de mémoire. Cela peut paraître simple sur le papier, mais c’est un pari en soi risqué car mettre en dialogue plusieurs disciplines est toujours compliqué. D’un côté, le savoir – avec le pouvoir qui en résulte – favorise le cloisonnement disciplinaire dont il faut toutefois reconnaître la nécessité pour pousser au plus loin et au mieux les outils d’analyse de chaque science. De l’autre, la mémoire est un phénomène polymorphe qu’aucune discipline à elle seule ne peut parvenir à pleinement approcher. D’où la pluridisciplinarité. La polyphonie, quant à elle, consiste à rassembler des voix, mais pas n’importe lesquelles, des voix qui se dialectisent entre elles pour constituer un collectif de sens. Cette polyphonie n’est en rien une sorte d’œcuménisme réparateur ; elle invite, au contraire, au débat contradictoire. C’est pourquoi il faut à cet ensemble un cadre, ne serait-ce que pour permettre à celles ou ceux qui n’y trouvent plus leur compte, d’en sortir. La principale exigence à laquelle doit répondre ce cadre est l’exigence critique permettant de mettre à distance l’objet d’étude, quel qu’il soit. Mais là aussi il y a un pari à tenir car il est fréquent aujourd’hui d’adopter un simulacre de posture critique en maniant des effets de discours pour faire semblant de donner des réponses, et en convaincre son public.
C’est pourquoi, écrivions-nous en 2016, Mémoires en jeu, qui se donne pour sous-titre : « enjeux de sociétés », traite des mémoires en tant que questions. Et si elle vise à un effort de problématisation et d’analyse de ces enjeux, c’est pour en faire émerger toute la complexité. En cela, nous ne sommes pas des pourvoyeurs de réponses.
Philippe Mesnard