Anne Roche : Habiter l’utopie. Walter Benjamin architecte, Cadenet, les éditions chemins de ronde, collection « Strette », 2024, 365 p.
Après Exercices sur le tracé des ombres. Walter Benjamin, publié en 2010 aux éditions chemins de ronde également, lui ayant valu en 2018 l’attribution du Prix européen de l’essai philosophique Walter-Benjamin, Anne Roche, professeure émérite à l’Université de Provence (Aix-Marseille Université), continue à explorer l’œuvre du philosophe allemand en s’intéressant, dans ce nouveau livre, à la façon dont Benjamin s’interroge sur l’architecture, conçoit l’espace urbain et l’habitat et se projette ainsi dans l’avenir. Ce n’est pas la première fois d’ailleurs qu’Anne Roche s’intéresse à l’architecture et ses liens avec l’écriture, ayant co-dirigé, en 2017, un dossier de la revue Europe sur « Écrire l’architecture1 ».
Concernant Walter Benjamin et l’architecture, on pense immédiatement à Paris, capitale du XIXe siècle, aussi appelé Livre des passages, œuvre posthume inachevée composée de fragments et de citations au centre de laquelle se trouvent des réflexions sur le Paris du XIXe siècle et ses transformations, avec, en son cœur, les fameux « passages » couverts construits au début du siècle. Il semble que le livre soit toujours une référence dans les bibliographies des écoles d’architecture sans être vraiment lu, et l’ouvrage d’Anne Roche propose modestement « de fournir des pistes de lecture » tout en étant adressé à « tout usager de l’espace » (p. 8), faisant entrevoir dès l’introduction que le livre s’entend, bien plus que d’être une analyse de Benjamin, comme une actualisation de sa pensée et une incitation au lecteur de le mettre en lien avec ses propres expériences de l’espace urbain. Quant à Benjamin, l’approche proposée par l’autrice va bien au-delà du Livre des passages dans la mesure où elle cherche les traces des réflexions sur l’architecture dans l’ensemble des dif- férents écrits du philosophe : essais, comptes rendus de lecture, notes de voyage, correspondance, journaux – il s’agit là d’un travail qui n’a pas eu son équivalent jusqu’à aujourd’hui.
Pour l’analyse de cet important corpus, l’ouvrage procède en cinq chapitres dont les titres nous indiquent déjà que l’approche benjaminienne de l’architecture et de l’espace est à la fois dynamique et prospective : Approcher – Habiter – Bâtir – Décrire – Avertir. Le lecteur aurait pu s’attendre à ce que l’ouvrage soit accompagné d’illustra- tions, mais l’autrice adopte le point de vue de Benjamin qui, lui non plus, n’illustre pas ses textes, mais « fai[t] naître, dans l’esprit du lecteur, des “images de pensée” » (p. 35).
La première partie, « Approcher », est à lire dans le double sens de l’approche du sujet par l’autrice de l’ouvrage et de l’approche de l’architecture par Benjamin dont les premières expériences commencent tôt. Anne Roche fait remonter la genèse de l’approche benjaminienne de l’espace et de l’architecture à son enfance dont témoignent les récits d’Enfance berlinoise : c’est d’abord l’expérience du dedans (l’appartement parental bourgeois) et du dehors (l’exploration de l’extérieur par le petit garçon), alors que la formation du regard est étroitement associée à la présence d’autres sens : l’ouïe, l’odorat, le goût. Benjamin lui-même remettra d’ailleurs en question la prédominance de la vision dans la perception du monde. Et c’est dans l’architecture vernaculaire, archaïque, rencontrée à Ibiza qu’il trouve, au-delà du regard, l’« équilibre des sens » (p. 23) qui lui est cher. Un autre aspect de cette approche sensible du bâti et de l’espace est la marche par laquelle Benjamin arpente les villes et dont l’autrice, à la recherche des moindres indices dans les textes, nous donne des exemples précieux. Elle rappelle également que Benjamin com- pare le travail d’écriture à la marche, et que celle-ci est reliée à la recherche de vérité (p. 31).
Dans « Habiter », titre de la deuxième partie, sont mises en avant les réflexions du philosophe sur l’habitat, dans sa perception aussi bien individuelle que collective. D’un côté, Benjamin accorde une signification quasiment anthropologique à l’habitat car on y entre en contact avec les générations précédentes, avec toute l’ambivalence que cela engendre : trouver un enracinement réconfortant, mais aussi devoir « prendre en charge le poids de ce passé qui empêche l’émergence du neuf », comme le formule Anne Roche (p. 41). Les remarques sur l’intérieur bourgeois, étouffant, mortifère, font écho aux expériences que Benjamin a faites pendant son enfance berlinoise, et c’est comme si ces expériences l’empêchaient de voir les innovations sur le mobilier et le design en provenance du Bauhaus ou de Charlotte Perriand, collaboratrice du Corbusier, dont on ne trouve guère de traces dans ses écrits (p. 43). De l’autre côté, Benja- min s’interroge sur l’habitat en tant que phénomène collectif, représentant les transformations du travail et de la propriété au XIXe siècle, et conduisant à un clivage entre lieu de travail et lieu d’habitation, lieu de réalité et lieu d’illusions. Ce dernier représentera pour l’habitant son « univers », lequel, en réalité, ne lui permettra pas de s’épanouir. Ainsi, suivant Benjamin, l’usine – à l’origine le lieu de l’aliénation du monde du travail – représente pour l’ouvrier le lieu où il est occupé et noue des relations sociales permettant une ouverture bien plus enrichissante que le foyer (p. 47). Ces réflexions plus générales sur l’intérieur et l’habitat sont ensuite mises à l’épreuve avec d’autres textes du philosophe. Alors que, dans son essai sur Les affinités électives de Goethe, Benjamin voit la maison individuelle comme tombeau et non pas comme lieu de vie, son voyage à Naples lui fait découvrir la maison ouverte du Sud qui est un lieu de sociabilité, de passage entre le dedans et le dehors, et non pas d’enfermement du particulier comme c’est le cas dans les pays du Nord. Une autre solution pour échapper à l’intérieur bourgeois bien feutré est l’architecture de verre à laquelle Benjamin s’intéresse notamment dans le Livre des passages, architecture qui garantirait une certaine porosité entre le dedans et le dehors, mais qui aurait surtout une capacité de transformation sociale par la technique, comme le montre sa lecture des textes de l’écrivain Paul Scheerbart, auteur de romans d’anticipation et d’un ouvrage sur L’Architecture de verre. Cependant, quand Benjamin s’intéresse à un architecte comme Le Corbusier qui pourrait incarner l’idéal de Scheerbart, il nuance son propos.
Dans un premier temps, Benjamin s’intéresse à Le Corbusier en tant qu’urbaniste qui commente les travaux haussmanniens comme projet « téméraire et courageux », lui-même projettera d’ailleurs, dans son « Plan Voisin », de transformer plus radicalement encore la ville de Paris. Pour Benjamin, en revanche, les travaux haussmanniens qui sont au centre du Livre des passages, sont avant tout destinés à empêcher les futures révoltes, la construction de barricades (p. 89). L’approche de l’urbanisme et de l’architecture par Benjamin est radicalement politique. Dans un deuxième temps, Benjamin voit les « maisons de verre » de Le Corbusier et d’autres comme de nouvelles possibilités pour se libérer du poids d’un intérieur refermé sur lui-même, cet « étui » bien feutré où se réfugie le particulier en y laissant ses traces, alors que la vie moderne se situerait à l’opposé et qu’il s’agirait de changer les comportements des habitants des villes, de transformer l’homme. Le verre, précisément, est le matériau sur lequel on ne laisse pas de traces (p. 72). Mais Anne Roche montre également à quel point cette vision benjaminienne de la « maison de verre » et de sa transparence relève de l’idéalisation plutôt que d’un rapport à la réalité (p. 102), en s’appuyant sur les critiques contemporaines pointant les effets néfastes de contrôle social et de pression (Panoptique à la Bentham, open space) auxquels ont conduit les constructions en verre (p. 103-105). Nous lisons ici des pages précieuses d’actualisation des propos de Benjamin que l’autrice insère tout au long de son livre. Mais Benjamin lui-même revient, dans les années 1930, sur cette idéalisation de la transparence, étant bien conscient des possibilités de contrôle social et d’intrusion du politique dans l’espace privé (p. 106). De même, Benjamin semble se distancier de ses positions modernistes en découvrant l’architecture vernaculaire archaïque d’Ibiza qu’il perçoit à travers la relation corps/espace plus que par le regard (p. 115) et dont il apprécie la sensualité des lieux – on retrouve des thématiques déjà évoquées. Anne Roche montre toutefois qu’il ne renonce pas définitivement à sa position en faveur du moderne, sa pensée étant caractérisée par « la tension entre archaïsme et modernité » (p. 126).
La troisième partie du livre, plus courte que la précédente, s’intéresse au « Bâtir ». L’autrice y explique d’abord son choix d’inverser les étapes (« habiter » avant de « bâtir ») par le fait qu’elle a opté pour « l’expérience la plus commune » : « Tout le monde habite. Tout le monde ne bâtit pas. » (p. 132) Les nombreuses actualisations de la pensée benjaminienne avec des réflexions se rapportant à notre présent participent de ce constat. Dans le Livre des passages, les références aux architectes et ingénieurs sont nombreuses. Le chapitre « Bâtir » suit les interrogations de Benjamin sur le statut même de l’architecture, à savoir si elle fait partie de l’art ou pas (p. 131). Benjamin approche cette question d’un point de vue historique (concepteur versus fabricant), d’un point de vue institutionnel (architecture versus Beaux-Arts) et du point de vue de son lien avec le public. Il en ressort surtout que Benjamin approuve les évolutions du XIXe siècle liées à l’industrialisation et à la construction en fer – domaine de l’ingénieur – qui font que l’architecture s’émancipe de la « tutelle de l’art » (p. 136). Pour Benjamin, l’architecture se situe dans le champ social et économique et ce sont ces liens qu’il faut analyser. Alors que les réflexions sur la réception de l’architecture par les usagers sont absentes dans le Livre des passages et dans d’autres textes consacrés à l’architecture (p. 163) – c’est l’occasion pour Anne Roche d’interroger encore une fois les écrits des architectes contemporains sur la question – on peut toutefois en trouver ailleurs. C’est dans ses réflexions sur l’ornement qui fait illusion, sur le trompe-l’œil et l’imitation, dissimulant les effets de la modernité et faisant croire à l’usager d’appartenir encore au monde ancien, que l’on peut détecter des réflexions sur la réception du bâti, y compris le mobilier urbain. Ainsi, dans un article consacré au poète Stefan George, Benjamin condamne le Jugendstil comme « un vaste essai inconscient de transformation régressive » qui mène « de la réalité sociale à la réalité naturelle et biologique » (cité p. 170), ce biologisme, nous rappelle Anne Roche, étant « l’un des marqueurs de l’idéo- logie nazie » (ibid.). Dans cette critique de l’ornement, Benjamin se réfère surtout à Adolf Loos, architecte viennois qui, dans son ouvrage Ornement et crime, critique la Heimatkunst (l’art du terroir) qui sera, plus tard, instrumentalisée par l’idéologie national-socialiste. Tout en s’intéressant à l’architecture du passé, Benjamin reste un fin observateur du présent et de ses menaces, étant fidèle à ses propres réflexions sur l’historien dont l’approche du passé est déterminée par le présent.
Dans la quatrième partie de son ouvrage, « Décrire », l’autrice s’inté- resse à la façon dont Benjamin décrit les villes qu’il a fréquentées, descriptions qui évitent le simple catalogage de lieux et de matériaux, reposent avant tout sur l’expression de l’ex- périence personnelle de l’espace et proposent des formes d’écriture novatrices entre narration, fragment et approche poétique. Anne Roche – dont le souci est indéniablement la transmission de la pensée benjaminienne – suggère d’ailleurs aux étudiants d’architecture de prendre ces textes comme modèle pour décrire la ville, phase indispensable avant de commencer un projet d’architecture ou d’urbanisme (p. 193). Les types d’approche sont variés. Avant même de consacrer des textes à une seule ville, Benjamin assemble dans Sens unique des réflexions et vignettes diverses, inspirées de ses expériences, censées représenter la forme d’une rue, créant ainsi un « prototype d’écriture » (p. 198). Suivent des chapitres sur Marseille, ville que Benjamin a arpentée à plusieurs reprises et dont il donne une vision avant tout sociologique, en recourant à des descriptions picturales pour souligner les contrastes de la ville. Puis, sur Moscou où manquent étrangement, comme l’observe Anne Roche, les réflexions sur les nouvelles architectures des années 1920 qui seraient le « “condensateur” d’un nouveau mode d’habiter et de vivre » (p. 214) que Benjamin avait pourtant cherché chez Scheerbart et Le Corbusier. Un long chapitre est ensuite dédié à Berlin que Benjamin connaît par cœur puisqu’il y a grandi et vécu jusqu’à l’exil, et c’est justement là la difficulté d’approcher une ville sans le regard spécifique de l’étranger (p. 216). D’autant que parler de la ville peut rapidement conduire à parler de soi. Sont alors évoqués les textes d’Enfance berlinoise, puis les émissions et pièces radiophoniques – aspect moins connu de l’activité de Benjamin – où il s’adresse souvent à de jeunes auditeurs pour les sensibiliser à la découverte de l’espace urbain et social (la visite d’une usine). Suivent les recensions, notamment sur Alfred Döblin, auteur de Berlin Alexanderplatz, sur Franz Hessel, flâneur infatigable dont il commente les fameuses Promenades à Berlin et sur l’urbaniste Werner Hegemann où Benjamin livre ses réflexions sur la caserne locative (p. 234 sq.). Si Berlin est la ville qu’il connaît le mieux et qu’il approche aussi bien dans sa dimension temporelle que spatiale, Paris sera toutefois celle où il synthétisera ses propos dans le « portrait-type » d’une ville (p. 194), une sorte de « palimpseste » de toute ville, « tendant vers l’abstrait » (p. 248). Alors que Berlin était la ville où Benjamin se promenait réellement, les textes témoignant « d’une présence réelle ou remémorée » de lieux habités (ibid.), le Paris du Livre des passages ne contient que peu de traces d’une expérience person- nelle avec la ville de Paris, le « lieu de promenade » (p. 249) de Benjamin étant avant tout la Bibliothèque nationale. Il trouve donc dans les livres les descriptions de lieux, empruntant aux écrivains « des figures d’arpenteurs des villes » (ibid.), à l’instar de l’observa- teur de la rue, depuis sa fenêtre, d’E. T. A. Hoffmann, de l’homme des foules d’E. A. Poe, du flâneur de Baudelaire. Ce dernier perçoit la ville, selon Benjamin, comme « paysage » et comme « chambre », effaçant la frontière entre le dedans et le dehors – une thématique chère à Benjamin aux yeux de qui la « compénétration énivrée de la rue et de l’appartement telle qu’elle s’accomplit à Paris au XIXe siècle a une valeur prophétique » (cité p. 254) dans la mesure où elle deviendra réalité dans l’architecture nouvelle du XXe siècle, avec toute son ambivalence.
La dernière partie, « Avertir », s’emploie à tirer les conclusions de l’aper- ception benjaminienne de l’espace urbain. Si le philosophe a toujours un regard social sur la ville, qu’il interroge les possibilités et les utilisations de la technique émergeant au XIXe siècle, ainsi que leurs conséquences pour l’avenir, il est également conscient des enjeux politiques, historiques et actuels afférents à ces questions. Ainsi, il réfléchit aux liens entre idéologie fasciste et monumentalisme et s’interroge sur l’esthétisation de la vie politique par le fascisme à travers l’occupation de l’espace (p. 279-281). D’ailleurs, certains éléments du Livre des passages sur l’architecture monumentale du XIXe siècle pourraient certainement se lire à l’aune du présent que vit Benjamin. Dans ses réflexions sur le rapport entre nature et technique, Anne
Roche montre que Benjamin peut les concevoir en une relative harmonie, à l’encontre de ceux qui, à l’instar de Heidegger, condamnent la technique en tant que force destructrice de la nature (p. 292). Pour Benjamin, au contraire, la technique est envisagée « comme un élément historique de transformation positive de la nature, et par là de l’être humain » (p. 308 sq.), écrit l’autrice, bien qu’il soit conscient de son instrumentalisation par le fascisme, par exemple, et en faveur de la guerre. Tout au long du livre, Anne Roche montre à quel point la pensée benjaminienne est complexe, se refusant aux conclusions rapides, et elle respecte cette approche nuancée en en restituant les différents possibles.
Cette tentative d’esquisser les grandes lignes de la lecture de « Walter Benjamin architecte » proposée par Anne Roche ne saurait tenir compte de toute la richesse du livre. L’un des grands mérites de l’ouvrage – qui en fait une lecture passionnante – est le fait de commenter les textes benjaminiens en proposant une réflexion personnelle nourrie de nombreuses références littéraires, culturelles et surtout architecturales. De manière constante, l’autrice met Benjamin en lien avec des écrits d’architectes contemporains et surtout, elle entre en dialogue avec ces derniers pour commenter certains aspects. De nombreux courriels cités en note de bas de page témoignent de ce processus d’échange sur de nombreuses années. Cela permet de confronter les réflexions de Benjamin et leur portée prémonitoire aux questionnements actuels sur l’évolution de l’habitat et de l’espace urbain. D’ailleurs, sur la couverture du livre, figure un dessin original de l’architecte Guy Desgrandchamps, un des interlocuteurs privilégiés de l’autrice, qui esquisse une architecture ouverte, en verre peut-être, et accompagne la lecture en signe de ce dialogue passionnant.
Notes
1 Anne Roche, Guillemette Morel Journel & Agnès Verlet (dir.), « Écrire l’architecture », Europe, n° 1055, mars 2017.
