Destins de feu

> Par Czarny, Norbert
   Professeur de lettres dans le secondaire, critique littéraire
> Paru le : 07.04.2020

La littérature yiddish est connue par quelques auteurs, dont Isaac Bashevis Singer prix Nobel de littérature. On se la figure aussi en songeant à ce qu’elle a raconté de la plus grande tragédie vécue par le peuple juif, la Shoah. On a même pu croire que toute culture yiddish avait disparu avec les millions d’hommes et de femmes qui pratiquaient la langue, lisaient les journaux et allaient au cinéma ou au théâtre où réalisateurs et dramaturges la pratiquaient pour divertir. Erev, le roman d’Eli Chekhtman, rappelle qu’il n’en est rien : écrit entre 1953 et 1983, entre l’URSS qui émergeait du cauchemar stalinien et Israël où le romancier vivait depuis 1972, ce texte immense, tant par son nombre de pages que par sa puissance et sa profondeur est à situer sur l’échelle du roman mondial.

Dans son introduction, Rachel Ertel présente Chekhtman et indique ses influences et ses lectures. Les Français sont présents, tels Stendhal, Balzac et Flaubert, Thomas Mann est nommé, mais aussi Garcia Marquez. Elle ne nomme guère de Russes, mais comment ne pas sentir qu’il a lu et aimé Tolstoï et Dostoïevski, et des contemporains comme Pasternak et Vassili Grossman ? C’est à l’aune de ces grands auteurs qu’il faut prendre la mesure de Chekhtman et de son œuvre clé.

Erev est l’histoire d’une famille, les Boïars. Une famille dont deux patriarches sont les figures centrales : l’un, Itzkhok, vend des animaux. C’est un fermier plutôt riche qui commerce avec l’Allemagne. Il vivra jusqu’à cent quatre ans, ce qui n’est pas sans rappeler le héros de Cent ans de solitude. Quant à Gavriel, il tient une auberge. Au fur et à mesure de la lecture, découvrant enfants et petits-enfants, voisins et connaissances, on se rend compte que tous les Juifs de la région appartiennent à cette famille quasi-légendaire des Boïars. De 1905 à 1947, des tourments du tsarisme à ceux du nazisme, avec le ravin de Babi Yar comme ultime espace, cette immense famille juive traverse le siècle, vivant en ces « terres de sang » dont parle Timothy Snyder, en Polésie pour être précis. On est à la lisière entre la Russie et l’Ukraine actuelles, pas très loin de la Pologne et de la Biélorussie telles qu’elles sont définies dans leurs frontières d’aujourd’hui. Dans une région fertile, riche en rivières, en forêts, en terres qui portent le blé, l’orge, où l’on élève des animaux ; en somme une terre qui pourrait être un paradis sur terre. À moins que ce ne soit ainsi que la décrit Chekhtman, ainsi qu’il la rêve, vivant alors loin d’elle. La beauté de la Nature, la fécondité de ces lieux célébrées en de nombreuses pages, ouvrent presque tous les chapitres de ce roman initialement conçu en huit parties, dont chacune existait pour elle-même. Ce que nous lisons est le cycle entier et ces descriptions permettent de sentir l’enchaînement des saisons, le lien entre l’histoire individuelle et celle qui fait, défait, détruit les êtres.

Outre les Boïars, on lit l’histoire de ceux qui les croisent, épousent leurs jeunes filles, ou les persécutent. Nosn Landa, père d’Alexandre, est un autre patriarche et en tant que juge rabbinique une référence dans la ville. Albert Ephros, grand bourgeois qui aurait aimé être le Moses Mendelssohn de cette région si fermée, incarne l’idéal des Lumières. Son anniversaire est l’un des moments forts du roman : il annonce la fin tragique de cet humaniste, la mort cruelle de sa fille et de sa petite-fille, l’effondrement de tout ce qui avait fondé sa vie. Enfin, et son rôle n’est pas mince, il y a le monde non-juif, partagé entre folie soudaine et meurtrière – les pogroms de la guerre civile –, et tolérance, voire respect profond pour les Boïars et l’univers qu’ils incarnent. On retiendra le batko Olles Levada, qui au contraire de l’ataman Ziro-Zarko, chef cosaque lançant ses troupes avinées dans les rues du village, sauve Stissia, l’une des figures majeures du roman.

La singularité de ce roman réside sans doute dans la place qu’y prennent les femmes. Elles sont les véritables héroïnes de ce roman. Elles incarnent le courage, l’énergie vitale, la détermination. Parfois, l’amour les guide ; c’est le cas pour Iva, dont le mariage avec Alexandre Landa, le riche fils de famille, est un échec. Le narrateur raconte cela avec des accents d’aujourd’hui, « sans filtre ». Le destin d’Iva est en soi un roman. On ne développera pas ici.

Pas plus qu’on ne détaillera ce qui arrive à Chifrè : elle rompt avec son milieu, avec un père brutal, épouse un général tsariste bientôt exécuté par les siens parce qu’il veut sauver la Russie grâce au bolchévisme. Mais l’histoire de Chifrè va bien au-delà de ce mariage et elle fera des choix propres à cette époque tragique, des choix insupportables.

Kheïrouss, la liberté en yiddish, a quitté la maison d’Itskhok dès ses seize ans. On ne la nomme plus, elle n’existe plus. On la dit convertie à l’orthodoxie, mais on la dit aussi socialiste. Elle survit de justesse aux purges de 37, épargnée par un tueur du NKVD dans des circonstances miraculeuses. Elle sera parmi les partisans qui s’opposent aux troupes nazies en 1941, quand le NKVD et les autres sbires du régime fuient la région, dans une débâcle sans nom.

Stissia incarne, quant à elle, la perpétuelle révolte contre le sort fait aux siens, contre un Dieu absent, lors d’une des scènes les plus fortes du roman. Militante bolchévique dès 1924, elle échappe de peu aux geôles de Smerdiakov (ainsi nomme-t-on Staline, en hommage à Dostoïevski). Pour le reste, rien ne lui est épargné, et notamment pas la mort de son enfant.

Le roman compte une bonne quarantaine de personnages et les chapitres alternent, changeant de point de vue ou mettant en lumière tel ou tel d’entre eux, selon un principe polyphonique qui doit beaucoup à la musique, comme le rappelle la traductrice au début. Des scènes reviennent, des paroles, des motifs, qui donnent le rythme, comme les instruments d’Akivè, l’une des possibles incarnations du romancier.

De cette musique ressort une formidable vitalité et plus que la disparition de ce monde, hélas tangible, c’est sa diversité qui rejaillit. De même que Daniel Mendelsohn, dans Les Disparus (2006), s’intéressait à la vie de ses ancêtres et pas seulement à leur mort, Eli Chekhtman donne à voir un monde dans lequel les sentiments sont intenses, les émotions extrêmes, les débats nombreux et vifs. Le lecteur découvre la vie quotidienne, l’importance des fêtes, des rites, qui perdurent quelle que soit la situation dans laquelle les êtres sont plongés. Le narrateur montre des personnages modernes, contemporains, qu’ils vivent en 1905, 1920 ou 1937. La modernité, avec toutes ses contradictions a fait irruption, mais Abouch, figure diabolique, qui ne cessait d’évoquer la fin d’un monde, annonce la venue du Messie parce que la tourmente est à son comble, l’horreur à son apogée. Dans une ultime scène du roman, devenu vieux, ce Juif fanatique plus que pieux, et désormais allongé sur une pierre dans une église, se tait après avoir dit qu’il n’y avait personne, et surtout pas de Dieu.

Il n’y a pas, non plus, de lieu. La Polésie est un espace fermé ; nul n’en sort, sinon, de façon éphémère, ainsi d’Iva, pour une idylle en Suisse. À partir des années trente, c’est une prison, parmi d’autres. Ces persécutés n’ont pas de lieu : l’Amérique est lointaine, « Smerdiakov 2 » règne sur l’Allemagne et l’Europe de l’Ouest n’est même pas évoquée. Reste la Palestine, que rejoindront certains, très rares. Sans être sûrs d’y survivre, loin de leurs rivières, de leurs étangs, de la lumière si belle de la Polésie. Alors il reste le rêve, les hallucinations qui donnent sa dimension fantastique au roman. Il reste la folie et le suicide. Comme le dit le fils de Gavriel, Avner, avant de mettre fin à ses jours : « Dans le foyer il n’est pas de monde, et dans le monde il n’est pas de foyer. » (p. 357)

Lire Erev, c’est faire l’expérience d’une traversée du siècle et des tragédies qui l’ont marqué. On s’en voudrait cependant de réduire cette expérience au XXe siècle. La haine demeure vivace, en Polésie et ailleurs. Il reste cependant la beauté de la Nature et celle des êtres.

Eli Chekhtman, 2018, Erev. À la veille de…, traduit du yiddish par Rachel Ertel, Paris, Buchet Chastel, 816 p.