Grâce à Dieu

> Par Petitjean, Vincent
   UCA / CELIS EA 4280
> Paru le : 07.04.2020

Le délibéré d’une parole au cinéma

Filmée de dos en plan rapproché, une silhouette s’avance recouverte d’un vêtement sacerdotal sur lequel une personne auréolée porte un enfant. La caméra suit cette personne avec un travelling avant permettant alors au spectateur de découvrir un vaste panorama urbain. Cette ville dominée, c’est la ville de Lyon. Ainsi s’ouvre le dix-huitième long métrage du cinéaste François Ozon, Grâce à Dieu, consacré au combat mené par des victimes d’actes pédophiles dans le diocèse de Lyon pour faire reconnaître ce qu’ils ont subi. Si le cinéma de François Ozon a souvent eu pour thèmes des sujets intimes comme la famille, le deuil ou la sexualité en interrogeant les codes et les conventions sociales, son dernier film Grâce à Dieu pourrait dès lors s’envisager comme une synthèse. À ceci près que cette fois, le cinéaste ne se contente pas d’exposer des comportements individuels face à leurs acceptations sociales. Il pose les conditions d’un véritable débat de société à plusieurs entrées autour de la place de l’Église dans le monde d’aujourd’hui, de la sexualité des prêtres, des violences pédophiles perpétrées par ces derniers ou encore de la résilience des victimes. Ce sont ces victimes auxquelles le film s’attache en livrant trois portraits d’hommes meurtris, non seulement par ce qu’ils ont subi, mais aussi par le silence dans lequel ils se sont murés depuis leur enfance.

Le film raconte ainsi la naissance de l’association « La parole libérée » créée fin 2015 par les anciennes victimes d’un prêtre, le père Bernard Preynat. Le nom de l’association aurait pu être le titre du film tant il correspond au propos cinématographique de François Ozon : comment faire advenir une parole, comment l’assumer et la rendre audible. Comment montrer une parole délivrée afin d’être délivrante. Cette problématique est partagée par de nombreux témoins confrontés à la transmission d’une mémoire douloureuse. La mémoire met ainsi ses acteurs aux prises avec un passé qui doit pouvoir se raconter pour ne pas se renouveler. Cela passe par la mise en parole d’une mémoire plurielle entre récit factuel et demande de reconnaissance ou de pardon.

© Jean-Claude Moireau

UNE ENFANCE, TROIS PARCOURS DE VIE

Pour cela, François Ozon s’appuie d’abord très rigoureusement sur les faits, à tel point qu’il a songé un temps tourner un documentaire. C’est cependant à des personnages fictifs (mais inspirés de personnes existantes) que le cinéaste a recours pour restituer une parole qui, elle, s’ancre dans une réalité vécue. Le film met d’abord en scène le personnage d’Alexandre Guérin (Melvil Poupaud), bourgeois lyonnais, père de cinq enfants et catholique pratiquant en dépit de ce qu’il a vécu dans sa jeunesse. Il élève ses enfants dans le culte de la foi catholique et sa femme enseigne dans une institution lyonnaise. Il s’étonne ainsi de retrouver le père Preynat toujours en activité et surtout, toujours au contact de jeunes enfants que l’institution ecclésiastique continue à lui confier. Il se décide alors à alerter la hiérarchie du diocèse de Lyon, en l’occurrence le cardinal Philippe Barbarin. Entre courriels diplomatiques et audiences mielleuses, Alexandre veut comprendre pourquoi une institution informée de la dérive d’un de ses membres n’a rien fait et continue à ne rien faire. Il ira jusqu’à rencontrer le père Preynat sans que le malaise qui le hante se dissipe. Cette rencontre, c’est aussi l’épiphanie d’un malentendu. Philippe Barbarin ne comprend pas que le père Preynat n’ait pas demandé pardon à Alexandre durant leur entretien. Lucide, la femme d’Alexandre (dont on apprendra plus tard qu’elle aussi a été abusée dans sa jeunesse) lui dit que c’est mieux ainsi car une demande de pardon aurait fait d’Alexandre le « prisonnier » de Preynat, liés par le pardon mais lacérés par le souvenir. Le film montre ainsi des membres de l’Église qui fétichisent le pardon : un mot, un signe ou un regard permettraient de sublimer un vécu douloureux. Mais la demande de pardon, telle que la conçoit l’Église, tend à mettre au même niveau le tourmenteur et sa victime. Mieux même, elle inverse les rôles dans la mesure où elle sous-en-tend que ce n’est pas la victime qui souffre le plus. Le pardon coûterait si peu à la victime quand il apporterait tant de bien au tourmenteur. Cela revient en fait à confondre pardon et rédemption. C’est ne pas comprendre que le pardon ne peut pas se demander dans la mesure où il est un don de la victime (don qu’elle peut bien sûr garder pour elle-même) au terme d’un cheminement long et difficile. Par rapport au film de François Ozon, c’est ne pas comprendre que le personnage d’Alexandre a déjà pardonné à Preynat qu’il envisage comme un malade alors que le véritable problème à ses yeux, c’est l’institution ecclésiastique et son culte du silence sur la question des abus sexuels.

Cette question du pardon résonne comme un hiatus entre une institution sourde aux vraies souffrances des victimes et une société civile pour qui l’hypocrisie de l’Église sur cette question devient incompréhensible, pour ne pas dire intolérable. Lassé par l’incurie ecclésiastique, Alexandre finit par déposer une plainte qui va lancer les enquêteurs sur les traces de Bernard Preynat et rouvrir des plaies. Notamment celles de François Debord (Denis Ménochet). Lui a rompu avec l’Église depuis longtemps et décide de créer l’association pour médiatiser l’affaire et la porter en justice. Il n’a pas la déférence d’Alexandre envers l’institution catholique : il appelle le cardinal Barbarin « monsieur » et raccroche sèchement lorsqu’il a ce dernier au téléphone. Dans cette histoire de résilience d’abord individuelle puis collective, François prend le relais d’Alexandre. Avec François, c’est presque un autre film qui commence. Le spectateur avait jusqu’alors suivi Alexandre dans ses doutes et ses démarches, souvent filmé dans des lieux confinés avec peu de mouvements de caméra. L’apparition de François fait voler en éclats ce quasi protocole cinématographique pour montrer un personnage résolu, s’activant pour trouver d’autres témoignages. Les parents de François avaient aussi été beaucoup plus présents que ceux d’Alexandre puisqu’ils avaient déjà informé la hiérarchie ecclésiastique des agissements dont leur fils avait été victime. Le déni de l’Église prend alors une autre dimension. Mais c’est avec le personnage d’Emmanuel Thomassin (Swan Arlaud) que le film bascule vraiment et se rapproche du mélodrame. En effet, si Alexandre et François sont parvenus à construire une vie stable et plutôt harmonieuse, il n’en va pas de même pour Emmanuel. Marqué physiquement et miné par ce qu’il a vécu enfant, ce prolétaire écorché vif mène une existence chaotique. Le constat qui s’impose alors est qu’Alexandre et François, bien que victimes, ont été protégés par leur statut social. C’est ce même statut social, avec ses codes et ses réflexes, qui va faire le succès de l’association, de la rédaction des statuts soumis à une avocate à la médiatisation. « La parole libérée » devient ainsi la bouée d’Emmanuel grâce à laquelle il recouvre sa dignité. La découverte pour tous, ce n’est pas seulement que la parole libère, qu’elle soulage, qu’elle aide à vivre, c’est aussi que chacun n’est pas seul et que l’action collective n’est pas vaine. De ce point de vue aussi, François Ozon signe un vrai film politique.

© Jean-Claude Moireau

UNE PAROLE À REBOURS

Grâce à Dieu est un film qui tout du long questionne les régimes de parole et ce, à un double niveau. À un niveau cinématographique et en tant qu’œuvre de fiction, il fait entendre la parole scénarisée des victimes mais il fait aussi entendre les propos réellement prononcés, les verbatim, des personnes appelées à comparaître. Une parole objective (déclarations dans la presse, procès-verbaux, rapports de police…) fait ainsi face à une parole réinventée pour les besoins du récit. À un niveau plus large et plus thématique, le film dévoile une parole qui est celle des victimes qui leur permet de comprendre ce qui leur est arrivé et de (re)trouver la maîtrise de leur existence. Mais il y a aussi la parole pateline, consolante et pourtant nullement réparatrice de la médiatrice de l’Église ou du cardinal Barbarin. Il y a la parole de Bernard Preynat lui-même, tutoyant encore ses anciennes victimes à qui il disait lorsqu’elles étaient sous son emprise : « C’est notre secret ». On pourrait ajouter la parole de parents (ceux de François) qui, en leur temps, avait alerté le diocèse des agissements du père Preynat. Si la parole circule, qui parle ? Et à qui ? Et surtout celui qui parle est-il entendu ? Dans la première partie du film, les interlocuteurs diocésains d’Alexandre tendent manifestement à penser que la parole se suffit à elle-même en ce qu’elle est, pour eux, action et parce qu’elle implique l’écoute. Mais cette parole-là n’est pas efficiente pour les anciens scouts de Saint Luc. Elle ne fait rien, c’est un souffle vain.

Or l’Église a un rapport particulier à la parole. Non seulement en ce qu’elle la sacralise à des fins de prosélytisme, mais aussi parce qu’elle en a fait un instrument particulier au service de la gouvernance de ses fidèles. Le concile de Latran de 1215 (dit Latran IV), qui marque l’apogée du christianisme médiéval, imposa ainsi aux laïcs l’obligation de la confession annuelle et de la communion pascale. Cette obligation de la confession doit se faire auprès du prêtre de sa paroisse et surtout, à partir de l’âge de raison ou de discrétion censé être le moment où le jeune fidèle devient capable de discerner le bien du mal. Fixé aux alentours de sept ans, la confession obligatoire met fin à l’enfance. En effet, d’après l’étymologie latine, l’enfant (de infans) est celui qui ne parle pas. Le quatrième concile de Latran se rendit célèbre par sa sévérité envers les mouvements hérétiques, en particulier les Cathares. En cela, ce concile jeta les bases de ce qui allait devenir l’Inquisition qui va instaurer un nouveau régime de parole sur la base d’aveux extorqués aux accusés.

Que peut la parole dans ces conditions ? Elle est manifestement pervertie par des usages ecclésiastiques qui tendent à culpabiliser un fidèle qui, en retour, peut toujours compter sur le pardon de l’Église, même lorsque celle-ci livrait le repentant au bras séculier… Rapportés aux victimes de Saint Luc, la place et le rôle de la parole illustrent les apories de l’Église. Les enfants abusés par Preynat n’en étaient plus (ils avaient plus de sept ans). Ils devaient cependant continuer de se taire et de ce point de vue rester des enfants. Si toutefois la confession pouvait leur permettre de parler, cette parole était recouverte par le secret. Quant à parler à des tiers ou des proches comme les parents qui, par définition, étaient des fidèles de l’Église, cela impliquait de pouvoir être entendus et surtout, d’être crus. Lorsque la parole de l’enfant, relayée par celle de ses parents comme pour François, parvenait à se frayer un chemin jusqu’à la hiérarchie catholique, elle restait à proprement parler lettre morte.

Parler, croire et agir devient donc la nouvelle trinité portée par le film de François Ozon. C’est pourquoi à la fin du long métrage, le fils ainé d’Alexandre demande à son père si, après tout ce qu’il a fait, dit ou entendu, il croit encore en Dieu. L’absence de réponse du père, médusé, le renvoie alors à un statut d’enfant auquel il a voulu échapper et auquel il a voulu soustraire sa propre progéniture. La démarche d’Alexandre consistant à dire : « je parle pour que cela n’arrive plus, notamment à mes enfants, et s’il leur arrive quelque chose, qu’ils aient le courage de parler ». La question que lui adresse son fils montre que ce der- nier n’est plus un enfant et que son père a désormais pour lui le visage d’un homme qui doute. Faut-il y voir là une remise en cause de la foi ou une nouvelle façon de croire ? Le film se garde bien d’apporter une réponse car il ne se situe jamais à ce niveau. Ce sont moins les croyants que les individus qui intéressent François Ozon. Grâce à Dieu s’achève sur un plan quasi subjectif qui répond à la scène inaugurale en ce qu’il en est le contre- champ : Emmanuel, le personnage le plus meurtri, contemple nuitamment la colline de Fourvière et sa basilique. A-t-il pour autant été libéré par une parole enfin advenue ? Il est permis d’en douter mais il n’est plus seul et s’appréhende désormais comme un véritable sujet grâce à la parole.

François Ozon, 2018, Grâce à Dieu, Mandarin production & Foz, 2h17.