Le racisme, un héritage américain. BlacKkKlansman de Spike Lee

> Paru le : 07.04.2020

Après l’élection de Donald Trump à la Maison Blanche, le nouveau film de Spike Lee était attendu sinon avec impatience, du moins avec curiosité. Et force est de reconnaître que le cinéaste de 61 ans, infatigable militant de l’égalité et de la cause noire aux États-Unis, n’a pas déçu avec son nouvel opus, sorti sur les écrans français le 22 août dernier.

Il y raconte le parcours authentique de Ron Stallworth. Cet homme ne parvint pas seulement à devenir le premier détective noir de la police de Colorado Spring à la fin des années 1970, il se fit également admettre par le Ku Klux Klan en tant que membre et ce, afin d’enquêter sur les agissements du groupe.

Comment peut-on être noir et infiltrer une organisation raciste ? Au-delà de l’histoire vécue et des risques encourus, c’est aussi une gageure cinématographique en même temps qu’une nouvelle démonstration de l’ineptie et de la dangerosité des idées racistes. Comment voir au-delà des apparences et comment montrer un aveuglement ?

UN SUBTERFUGE

En 1979, le jeune policier Stallworth repère une annonce dans la presse locale dans laquelle le Ku Klux Klan sollicite de nouveaux membres. Stallworth compose le numéro de téléphone indiqué et se fait passer pour un blanc haïssant tout ce qui ne lui ressemble pas. Mais s’il n’est pas trop difficile de donner le change au téléphone, il en va tout autrement lorsqu’il s’agit de rencontrer les autres membres du groupe. Stallworth a alors recours à une doublure, un homme blanc censé être lui, Ron Stallworth. C’est ce que raconte Ron Stallworth, retraité depuis 2005, dans le livre qu’il publia, bien après les faits, en 2014, Black Klansman.

Cette expérience de dédoublement est au cœur du film de Spike Lee. Ce que donne à voir le cinéaste, c’est une réflexion à la fois sur l’identité et sur l’altérité. Qu’est-ce qui caractérise un individu et qu’est-ce qui le différencie des autres ? Sa couleur de peau, ses actes, son discours, sa voix, ses pensées, ses sentiments ? Et jusqu’où va la différenciation et à partir de quel dénominateur commun un individu peut-il faire corps avec un groupe et s’agréger à une communauté ? Au-delà du quiproquo et de ce qui pourrait s’apparenter à un comique de situation, le film ne cesse de travailler cette question. Il offre pourtant un premier élément de réponse. En effet, dans cette histoire, un individu, c’est d’abord un nom.

Ron Stallworth est le nom authentique du policier mais c’est aussi sous ce nom qu’il se fait connaître auprès des militants du Ku Klux Klan et qu’il devient membre. Ron Stallworth est donc le nom de la voix de l’homme noir que le Klan croit être blanc et c’est aussi le nom que porte le collègue blanc qui, se faisant passer pour un Stallworth blanc, double en fait un Stallworth noir. Ce qui relève donc au départ d’un certain amateurisme policier (Stallworth donne son véritable nom) se révèle être un instrument supplémentaire au service de la dénonciation de la bêtise raciste.

MONTRER LA HAINE

Que fait-on quand on est un membre du Ku Klux Klan ou qu’est-on censé faire ? D’abord pérorer. Le racisme, ici, est d’abord une pose discursive. Il est de bon temps de s’étaler sur la suprématie de la race blanche et sur la détestation de tout ce qui porte atteinte à son règne. Mais le discours ne suffit pas forcément à pallier toutes les frustrations des membres du Klan. Si leur rhétorique implique un culte de la violence perçue comme légitime, il faut aussi être prêt à prendre les armes. Or les armes aux États-Unis, ce n’est pas vraiment un problème… Le spectateur assiste ainsi à une séance d’entraînement au tir. Le faux Ron tire également et la séance est suivie de loin par le vrai Ron. Lorsque la séance s’achève, ce dernier s’approche des cibles et un plan d’ensemble nous révèle que les cibles représentent de jeunes noirs caricaturés faisant mine de courir dans la savane.

Tirer sur les noirs comme si l’on était à la chasse et les ravaler ainsi au rang d’animaux, glorifier la race blanche et maudire l’émancipation des noirs qui prend sa source dans la guerre de Sécession, les militants du Klan des années 1970 se réapproprient ces codes et se donnent du courage en regardant Birth of A Nation (Naissance d’une nation) de D. W. Griffith. Spike Lee revient ici sur l’histoire de l’Amérique et la pérennité d’un terreau raciste. Ce que montre aussi le réalisateur à cette occasion, c’est le pouvoir du cinéma. Birth of A Nation date en effet de 1915 et Griffith, qui adaptait déjà un roman de Thomas Dixon intitulé The Clansman publié en 1905, voulait célébrer à sa façon le cinquantième anniversaire de la fin de la Guerre de Sécession. Si le film de Griffith se présente comme une dénonciation des horreurs de la guerre, il offre surtout un spectacle pervers en ce qu’il est un discours nostalgique du Sud et de l’esclavage. Or le film de Griffith s’inscrit dans plusieurs histoires : celle du cinéma (Griffith met en place les éléments d’un langage cinématographique, notamment avec le montage parallèle), celle de l’Amérique (la Guerre de Sécession et des Unionistes) et celle d’une certaine Amérique (celle du Klan et des suprématistes blancs). Et il faut bien reconnaître que c’est surtout cette dernière que Griffith remet tout à fait délibérément au goût du jour puisque le succès de Birth of A Nation va relancer le Klan, jusqu’alors moribond. C’est au nom de cette triple historicité du film de Griffith que Spike Lee l’insère dans son propre film en dévoilant les membres du Klan assistant à une projection de Birth of A Nation. Ce faisant, Lee expose moins le film de Griffith lui-même que l’effet du film et sa postérité. C’est pourquoi il ne montre pas seulement cette projection. Il montre également, dans le même temps, et grâce à un montage parallèle lui-même emprunté à Griffith, le personnage de Stallworth en train de regarder les spectateurs du film de Griffith, ainsi que les conséquences directes d’une telle propagande lorsque l’on voit un témoin raconter à un auditoire médusé le lynchage de Jesse Washington, un ouvrier agricole de 17 ans en… 1916. Le personnage du témoin est joué par Harry Belafonte qui fut, dans les années 1950 et 1960, un militant pour les droits civiques et l’une des premières vedettes noires avec Sidney Poitier.

SIGNES DES TEMPS

L’abolition de l’esclavage suite à la Guerre de Sécession et la création du Ku Klux Klan en 1865, le film de Griffith et la renaissance du Klan en 1915, l’infiltration du Klan par Stallworth en 1979, tout cela pour dire quoi aujourd’hui ? Tout cela, nous dit Spike Lee, pour aboutir à Charlottesville. Rappel des faits : le 12 août 2017, plusieurs groupuscules proches de l’extrême droite américaine se rassemblent dans cette ville de Virginie pour protester contre le projet de déboulonnage par la municipalité (démocrate) d’une statue du général confédéré Robert Lee, favorable à l’esclavage. Cette manifestation engendre une contre-manifestation à laquelle se pressent de nombreux militants antiracistes. Mais en fin de journée, après plusieurs incidents, une voiture conduite par un jeune homme de 20 ans fonce dans la foule, tuant une femme blanche de 32 ans, Heather Hayer. Spike Lee achève son film et sa démonstration avec des images de Charlottesville et la réaction de Donald Trump à ces événements, ce dernier renvoyant dos-à-dos manifestants et contremanifestants. Les images choisies par Spike Lee sont alors d’autant plus pertinentes qu’elles répondent à sa séquence d’ouverture extraite de Gone With The Wind (Autant en emporte le vent, 1939) où l’on voit le personnage de Scarlett O’Hara, jouée par Vivien Leigh, se perdre au milieu des blessés confédérés après la bataille d’Atlanta. Si le mouvement d’éloignement de la caméra rend compte de la perdition affolée de l’héroïne dans le film de Fleming, les nombreux plans serrés des vidéos amateures à la fin de BlacKkKlansman constituent un véritable contrechamp mémoriel.

Mais comment passe-t-on du dénouement de l’histoire de Stallworth et de son enquête à Charlottesville ? Alors que tout semble s’être apaisé pour Stallworth et la militante des droits civiques dont il est tombé amoureux, on frappe un soir. Ils se dirigent prudemment vers la porte et empruntent un couloir, on distingue alors à l’extérieur une cérémonie du Ku Klux Klan. Confrontés à cette réalité, ils sont alors filmés en légère contre-plongée avec un effet de transtrav (ou traveling contrarié, mélange de zoom arrière et de travelling avant permettant aux sujets de rester plein champ tandis que la perspective autour d’eux s’allonge) afin de suggérer qu’ils se retrouvent plongés dans une sorte de tunnel temporel les conduisant jusqu’à l’Amérique de Trump et à Charlottesville.

UNE THÉMATIQUE UNIVERSELLE

On aurait donc tort de penser que tout cela est passé et on aurait tort également de penser que cela ne concerne que les noirs américains. Les membres du Klan évoquent régulièrement les Juifs comme sujets de détestation. L’un des membres n’aura de cesse de s’assurer que le faux Ron Stallworth n’est pas juif, alors que Flip Zimmerman (joué par Adam Driver), le collègue de Stallworth censé être lui, l’est effectivement. Dans un passage très révélateur des effets du racisme, Zimmerman avoue à Stallworth qu’il n’avait jamais vraiment pensé à sa judéité. Confronté à la haine, il dit y penser sans arrêt.