Parution. Pichla Varka, un film de Priyanka Chhabra

Anne CastaingCNRS, CEIAS
Paru le : 14.04.2021

À première vue, rien de nouveau. Plus de 70 ans après la « Grande Partition » qui accompagna l’indépendance de l’Inde et la création du Pakistan en août 1947, sa mémoire est toujours vive et son héritage complexe pour les jeunes générations. Avec quelque 10 millions de déplacés entre les deux nouvelles frontières et plusieurs centaines de milliers de morts, la Partition (à qui l’on consacre une majuscule) marqua au fer rouge la modernité en Asie du Sud, constituant un véritable cataclysme populaire que, pourtant, les historiens ne prirent que tardivement en charge. Plus précisément, ce qui de 1947 resta longtemps inscrit dans la mémoire nationale fut l’accession à l’Indépendance et la création du Pakistan, la division du pays constituant un mal nécessaire à la préservation (ou la restauration) de l’harmonie intercommunautaire ; la mémoire collective des témoins et des survivants, quant à elle, restait marquée par le spectacle de l’exil et des violences de masse. Les années 1990 virent cependant s’opérer un tournant radical dans l’historiographie de la Partition, et ce qui était resté dans les poubelles de l’histoire nationale devient précisément le moyen de tisser une histoire sociale de la modernité en Asie du Sud. Au moment même où les derniers témoins entraient dans la vieillesse, voire dans la sénilité, la mémoire devint l’objet d’un intérêt croissant de la part des historiens : en témoignent les nombreux recueils d’entretiens, parfois très peu édités, qui fleurirent et continuent à fleurir dans les rayons d’histoire des librairies et des bibliothèques (notamment : Talbot ; Butalia ; Bhalla ; Kothari).

La mémoire de la Partition constitue donc un terrain bien balisé, et les ruelles (métaphoriques ou non) qu’emprunte Priyanka Chhabra dans son documentaire Pichla Varka (« La dernière page », 2018) ont certainement déjà été foulées du pied par historiens et artistes, parfois en quête d’une histoire familiale. En 2018, au Panjab et dans ses diasporas, rares sont encore ceux qui peuvent prétendre avoir véritablement « échappé » à la Partition, ne pas avoir hérité de la mémoire flottante ou refoulée d’un oncle ou d’une grand-mère, d’un voisin exilé, d’une maison incendiée, d’un ami disparu. Pourtant, dans sa tentative presque désespérée de faire surgir la mémoire ou la nostalgie, c’est leur disparition et la confusion que le documentaire fait apparaître : la grand-mère a oublié, l’oncle s’embrouille, la vieille voisine trouve le temps long en attendant la mort. Le projet de Priyanka Chhabra semble certainement voué à l’échec, dès les premières scènes où la caméra s’installe dans le coin d’une maison trop sombre et vaguement délabrée. De « Dadi », sa grand-mère, dont Chhabra filme longtemps, le quotidien fait de lassitude, de quelques vagues souvenirs, de parties de cartes entre vieillardes et de lents déplacements domestiques, la réalisatrice n’obtiendra que des bribes confuses qui ne nous apprennent rien que l’on ne sache déjà : l’exil fut douloureux et frustrant, la situation perçue comme injuste, les gens se réinstallèrent dans des maisons qu’ils firent leurs. La réalisatrice, elle-même, travaille avec mollesse, n’insiste pas, dirige peu l’entretien ; elle laisse plutôt se formuler par le silence ou l’éparpillement ce qui, en 2018, subsiste de ces témoignages : les souvenirs chancelants, la lassitude, les stéréotypes comme résultat d’une mémoire trop sollicitée.

C’est précisément dans cet échec que réside la qualité du film de Priyanka Chhabra : elle y signale l’urgence d’un changement de paradigme dans la construction de l’histoire de la Partition, à l’heure où la mémoire immatérielle décline et impose, en contrepoids, celle de la mémoire matérielle : les objets, les images, les documents, les bâtiments. De fait, on comprend ainsi peu à peu dans ce documentaire troublant la valeur de ces grosses maisons qui sont au cœur du travail de la réalisatrice, dès les pre- mières images : intérieurs sombres et silencieux ; photos d’édifices en ruine, en plan fixe ; documents d’attribution de logements pour les réfugiés ; exploration de rues et d’immeubles dont on ne sait rien ; broderies de petites maisons colorées, placées çà et là sur les murs et les meubles de l’appartement ; contenu des sacs à main exposé sur les lits.

Le film s’ouvre d’ailleurs sur un intérieur et son quotidien, en plan fixe : une servante dépoussiérant la salle à manger sous le regard réprobateur de la maîtresse de maison, une vieille femme que l’on retrouve assise sur son lit dans le plan suivant. L’on continue par un balayage « Google view » du bâtiment, puis de la ruelle, enfin du quartier. Pareillement, Pichla Varka se clôt sur quelques plans tirés d’un film d’archive représentant une série de bâtiments partiellement détruits, situés visiblement dans les alentours de Lahore, au-delà de la frontière pakistanaise. Ces images énigmatiques font peu à peu sens car elles rappellent que la Partition, plus qu’une série d’événements politiques et ses conséquences directes, constitua un processus à très long terme, se convertit en habitus, fut transmise en héritage. Les bâtiments jouèrent un rôle majeur dans ce processus : ils furent parfois incendiés, pillés ou dévastés, mais furent surtout abandonnés par les réfugiés puis réattribués aux nouveaux arrivants, en particulier dans les villes indiennes de Delhi ou Amritsar, et les villes pakistanaises de Lahore et Karachi. Quartier par quartier, les métropoles se constituèrent de ces nouveaux arri- vants, comme le montre le film dans une animation où une vieille carte jaunie de Delhi se couvre, en points de croix, de « colonies » de réfugiés. Les bâtiments portent ainsi les traces non des seules violences mais de leurs habitants successifs, des réinstallations et des enracinements, portent la mémoire de l’avant idéal mais aussi les espoirs de l’après.

Peu de travaux furent consacrés à cette mémoire matérielle et encore moins aux bâtiments, en dépit de l’existence de documents d’archives répertoriant les réattributions de logements dans les villes de Delhi (le film nous en fournit l’exemple), Lahore et Karachi. Plusieurs initiatives récentes ont pourtant attesté d’une volonté de matérialiser la Partition au-delà des témoignages en focalisant par exemple sur les objets, ceux qui furent abandonnés comme ceux qui furent emmenés par les réfugiés. Ainsi, le récent musée de la Partition à Amritsar contient des documents mais aussi de ces objets du quotidien (« refugees artefacts » : vaisselle, vêtements, bijoux, cantines), quand Aanchal Malhotra entreprend dans son ouvrage Remnants of a Separation (2017) de tisser une histoire de la Partition à travers 21 objets retrouvés dans la maison de ses arrière-grands-parents, réfugiés en Inde en 1947. Pareillement, Pichla varka montre que les « choses » (une vieille machine à coudre Singer rapportée de Lahore ; des cantines métalliques qui transportèrent le gros des biens de leur propriétaire) peuvent participer à l’histoire, non seulement comme témoignage du passé mais aussi du lien qui unit leurs propriétaires à ce passé. Les objets portent la « mémoire d’une séparation », comme le signale l’ouvrage d’Aanchal Malhotra, mais aussi celle d’un double attachement, d’une vie passée comme d’une vie présente, d’un là-bas comme d’un ici.

En dépit de la banalité de ce constat, l’objet comme la maison permettent à Priyanka Chhabra de proposer une véritable méthodologie de la mémoire, voire de l’histoire de la Partition : en s’interrogeant sur la pérennisation de la mémoire dans le contexte d’une double amnésie (amnésie politique volontaire d’une part ; amnésie « fonctionnelle » involontaire d’autre part, l’oubli inhérent à la vieillesse), elle offre (ou s’impose à elle) la piste de l’histoire matérielle, mais ses supports sont multiples : l’objet peut se conserver, mais aussi l’image (le film, la photographie, le dessin), le document (la carte, le document officiel, la lettre aux parents ou la lettre d’amour), le son, plus encore s’ils sont numérisés. Dans la forme même de son film, qui accueille entretiens filmés, animations, captures d’écran, images et films d’archives, elle pratique le « montage » valorisé par des penseurs tels que Georges Didi-Huberman, pour qui la fragmentation est le seul langage possible de l’histoire car il témoigne d’une reconstruction par le chaos, l’inouï et l’inepte comme témoins d’une expérience historique. Et plus encore, pourquoi pas, de l’héritage de cette expérience. ❚

Œuvres citées

Bhalla, Alok, 2006, Partition Dialogues, New Delhi, Oxford University Press.

Butalia, Urvashi, 2002, Les Voix de la Partition Inde-Pakistan [1998], traduit de l’anglais par Françoise Bouillot, Arles, Actes Sud.

Didi-Huberman, Georges, 2009, Quand les images prennent position. L’œil de l’Histoire 1, Paris, Minuit.

Kothari, Rita (dir.), 2009, Unbordered Memories. Sindhi Stories of Partition, New Delhi, Penguin Books India.

Malhotra, Aanchal, 2017, Remnants of a Separation: A History of the Partition through Material History, New Delhi, Harper Collins India.

Talbot, Ian (dir.), 2006, Epicentre of Violence. Partition Voices and Memories from Amritsar, Delhi, Permanent Black.

Zamindar, Vazira Fazila-Yacoobali, 2007, The Long Partition and the Making of Modern South Asia: Refugees, Boundaries, Histories, New York, Columbia University Press.

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Priyanka Chhabra, 2018, Pichla Varka [La dernière page], documentaire, Public Service Broadcasting Trust, Inde, 60 min.