Tardi et la guerre, suite et fin

> Par Aslangul, Claire
   Sorbonne-Université, SIRICE
> Paru le : 07.04.2020

Ce dernier volet de la trilogie aurait pu reprendre, comme un titre en trompe-l’œil et au pluriel, l’intitulé du tome II Retour en France. Car parmi les étapes qui scandent l’ensemble de l’ouvrage, il y a le retour du père près de Valence après cinq ans de captivité en Poméranie (et avant un nouveau séjour parmi les troupes d’occupation outre-Rhin) ; puis le retour de Tardi fils, après une jeunesse française en Allemagne, tan- dis que le père reste encore un temps « stationné » dans une caserne améri- caine, pour revenir définitivement en 1953. Le volume est par ailleurs constitué d’une série de retours en arrière, en différents lieux, sur différentes périodes : ils sont tantôt racontés par le fils du soldat-prisonnier d’après les petits cahiers de son père sur la Seconde Guerre mondiale ou d’après les récits des grands-parents sur 14-18, tantôt vécus directement par l’enfant Jacques, parfois encore relatés par l’homme d’aujourd’hui qui porte un regard acerbe sur les boucheries qui ont marqué le XXe siècle. Enfin, c’est un retour sur soi que propose Tardi, à travers des épisodes qui donnent les clés de la genèse de toute son œuvre. Bref, ce tome III est un voyage auquel nous sommes conviés par différentes instances d’énonciation, un parcours comprenant des errances et des digressions parfois déstabilisantes, mais dont les morceaux s’agencent peu à peu comme un patchwork.

LA GRANDE ET LA PETITE HISTOIRE

Les fils de la grande Histoire et des vies de protagonistes s’entrelacent d’abord dans un tissu aux couleurs de sang et de boue, avec le souvenir de la « bouillie de[s] Fridolins » écrasés par le char de René, qui hante ses cauchemars après son retour. Déambulant dans les rues de Saint-Marcel-lès-Valence, Tardi père s’attarde sur les atermoiements d’une France à la mémoire sélective, qui règle ses comptes (« gaffe aux ciseaux » pour les femmes tondues par des « bons Français avinés et épris d’actes héroïques » p. 25) et qui ne veut voir que les résistants. Lui, l’« intrus » (p. 15), refuse l’opprobre (« je n’ai pas honte, je me suis battu ! », p. 1), mais constate amèrement : « Les places pour la reconstruction du pays étaient déjà prises… et moi, qui m’étais engagé en 35 pour botter le cul de Hitler, j’étais là comme un con ! » (p. 28).

Nous croisons ensuite la belle-mère Archibald, qui « règne en tyran sur son épicerie » (p. 18), ses frères Albert (tombé dans les tranchées de 14-18) et Fernand (mécano de génie, mobilisé avec son fils Roger en 40), son fils Basile, parti au STO et devenu coiffeur outre-Rhin, avant de profiter d’une permission pour « se planquer ». L’occasion pour René de revenir sur le comportement des Français résistants de la dernière heure ou « sales types » dénonçant leurs voisins, ainsi que sur la police française sous l’Occupation et les rafles de Juifs.

Les exactions des Allemands à la fin de la guerre, évoquées à partir de la participation de Roger à la libération de Romans, appellent par association d’idées et d’images le souvenir d’autres horreurs : d’Oradour à Katyn, de Hitler rêvant de son nouveau Ber- lin (« Germania, mon cul ! », p. 37) à Staline « adepte de la torture et de la déportation » (p. 34), en passant par la libération d’Auschwitz et les viols des femmes de Ravensbrück par les GI, « grands enfants aux dents saines […] qui offraient des bonbons acidulés » (p. 39).

Le détour par quelques faits historiques majeurs de l’immédiat après- guerre – le premier vote des femmes, le procès de Nuremberg, les massacres coloniaux en Algérie, la première explosion atomique américaine à Bikini – nous entraîne jusqu’en 1946, année de naissance de Jacques, l’un de ces « petits ‘pue-la-pisse’ […] arrivés sur le marché cette année-là, à la fin de cette putain de guerre » (p. 53). Le premier cri du nouveau-né dans son berceau-corbillard est un « NON ! » déchirant, en réponse à la phrase de bienvenue : « la vie te tend les bras, p’tit con ! » (p. 54).

DE PÈRE EN FILS

A partir de là, le Jacques fictif du dialogue (que Tardi qualifie « d’ectoplasme » dans une interview1) passe le relais au gamin en couche-culotte, en lui recommandant de « fai[re] gaffe […] aux faux-culs magnifiques et sincères, donneurs de leçons, toujours prêts à vendre leurs potes à la Gestapo ! » (p. 55). Le jeune garçon nous décrit le réengagement de son père dans l’armée par défaut ; les premières années dans l’appartement loué à (ça ne s’invente pas !) M. et Mme Chagrin ; l’initiation au dessin – des locomotives surtout –, les impressions visuelles marquantes (la petite fille morte de l’affiche communiste, p. 63).  Puis le père renvoyé en Allemagne, à Coblence et Bad Ems, bientôt suivi par sa famille. Des réminiscences très pré- cises (réveillées par le retour récent du dessinateur sur les lieux) émaillent le récit : la gouvernante allemande, la première voiture (une VW : « mais pourquoi tu as acheté la voiture d’Hit- ler ? », p. 83), les crayons Faber-Castell et les gouaches Pelikan, la statue équestre de Guillaume Ier désarçon-née sur un monument, l’hostilité des autochtones. Autant d’instantanés ressurgis par bribes de la mémoire intime, prétextes à quelques instruc-tives digressions sur la politique des Français dans leur zone d’occupation, où les petits trafics prospèrent, ali mentés par la soif de revanche de ces « vaincus lamentables » devenus des « vainqueurs » (p. 83).

À Fritzlar, où son père est ensuite envoyé parmi les troupes en stationnement du secteur américain, Jacques ne fréquente que des « petits Français, progéniture des glorieux militaires de cette armée d’opérette », et n’apprend pas un mot de cette « langue “mau-dite” » (p. 93) ; il joue avec les for-midables petits trains électriques de cette Allemagne de l’Ouest qui renoue avec la prospérité – l’occasion de revenir sur la dénazification sacrifiée sur l’autel de la reconstruction. Le récit de l’enfance est parsemé de flash-back (le bombardement de Cassel par exemple p. 99), et dans le présent du jeune Tardi, la guerre passée se prolonge, mutilant le camarade de classe qui a joué avec une grenade trouvée dans une cave.

Si les 40 dernières pages de l’ouvrage paraissent moins denses, relatant la période de transition passée chez les grands-parents dans l’attente du retour définitif des parents, elles n’en sont pas moins essentielles pour comprendre l’itinéraire de Tardi, que nous voyons ici se passionner pour l’histoire et découvrir ses premiers illustrés. Le récit s’achève en 1953, le père ne rempilant pas pour l’armée : « il était question de l’Indochine, mais il ne voulait plus jouer au héros mort pour la France » (p. 150).

UNE FRESQUE HISTORIQUE, INTIME ET LITTÉRAIRE

Si la vocation didactique n’est pas première, l’alter ego de Tardi prend parfois, non sans autodérision, la posture du maître d’école (pour décrire la ZOF par exemple, p. 82), et cette bande dessinée fait œuvre de pédago- gie, esquissant une fresque historique originale dont les fragments sont reliés par la mémoire personnelle. C’est aussi une œuvre éminemment littéraire, truffée d’intertextualité : « je déteste vraiment la campagne », dit le père (p. 24), comme en écho au Bardamu du Voyage au bout de la nuit, illustré par Tardi il y a trente ans. Le dessinateur cite en images ses inspirateurs et leurs personnages, mais aussi ses propres productions, en insérant des planches tirées de C’était la guerre des tranchées (p. 126-127). Enfin, des motifs rythment l’ensemble de la composition, créant un fascinant jeu de références internes : le leitmotiv des personnages au milieu des ossements – Hitler (p. 45), Göring (p. 55), Napoléon (p. 123), Staline (p. 128), Marianne (p. 150) – donne une des clés du message de l’auteur, révolté par la cruauté des hommes ; une idée soulignée aussi par les différentes figures de dentistes-bouchers croisés au fil du récit, ou encore par le destin des animaux – des chats, des chiens (dont Gilda, abattue par un chasseur), un lapin qui pleure du sang, écorché par la grand-mère, « une bien brave femme pourtant » (p. 132).

RÉCIT DES ORIGINES

À l’origine du regard désabusé mais interrogateur, toujours, porté par Tardi sur ce que Céline appelait « la sale âme fainéante et héroïque des hommes », il y a donc le père et ses contradictions – René qui monte ses médailles en porte-clés, déteste l’armée mais s’y réengage faute de mieux ; il y a aussi l’oncle Désiré, et le tabou entourant son épuration. Mais c’est le personnage du tendre « pépé », dont le petit garçon ne saura jamais « s’il avait tué des Boches » en 14-18, qui semble avoir marqué le plus son par- cours intellectuel et artistique ; l’enfant, confronté à la fois aux silences du grand-père et aux récits enflammés de la grand-mère, armé de sa seule imagination, commence à mettre des images sur cette « guerre où tous les soldats auraient été tranchés… coupés en tranches de saucisson » (p. 125).

Contemplant d’aujourd’hui les ambivalences de ses protagonistes, Tardi ne s’épargne pas lui-même, lui qui s’est rêvé héros et jouait à la guerre avec ses fusiliers marins dans le jardin du pépé. Et si l’on ne peut pas parler d’autobiographie au sens propre, le récit prend parfois les couleurs d’une thérapie personnelle : le prénom que porte l’auteur en « héritage » du cou- sin mort de la poliomyélite, la mère malade qui lui rabâche que sa nais- sance est la cause de ses souffrances, puisqu’il a « tout déchiré sur son pas- sage » (p. 146)… Au fardeau de la culpabilité historique que l’on impose aux soldats de 40 (« Nous étions tenus pour responsables de la défaite et de l’occupation… tout ça, c’était de notre faute ! », p. 7) répond le poids intime qui pèse sur les épaules du jeune enfant, puis de l’homme qui se sou- vient aujourd’hui : « Elle ne pourrait plus jamais avoir d’enfants, elle qui aurait tant voulu une petite fille, plutôt qu’un garçon, parce que les filles, c’est plus gentil avec leur maman… J’ai écouté sans broncher toutes ces conneries et ça ne faisait que commencer ! » (p. 146).

Le « lourd fardeau de la mémoire » évoqué dans les Remerciements est décidément bien difficile à porter, mais Tardi l’alchimiste en tire le meilleur dans cet album exigeant et indispensable.

JacquesTardi, 2018, Moi René Tardi, prisonnier de guerre au Stalag IIB. Après la guerre, Casterman, 162 p.

1 https://www.ligneclaire.info/apres-la-guerre-79198.html (consulté le 13/06/2019).