Vous êtes de la famille ?

> Par Ernot, Isabelle
   Union des déportés d’Auschwitz
> Par Lepetit, Marie-Laure
   I.G. Lettres & cinéma
> Paru le : 07.04.2020

Ou comment partir à la recherche de soi en passant par la mémoire de l’Autre

Are you also a Kopitović ? Lorsque Snezana m’avait posé cette question, j’étais trop assoupi pour lui répondre que oui, finalement, je l’étais un peu. Kopitovitch a eu le charme des figures tragiques et oubliées. Il a incarné aussi le mystère de ces figures fantomatiques qui ont peuplé ma famille et mon enfance. Et par ses silences, il s’est révélé le reflet de mon propre passé (p. 9).

Les Disparus de Daniel Men- delhson, qui rencontra un public international, ou bien encore Dora Bruder de Patrick Modiano, « traque obstinée, poussée par une écriture blanche, de fantômes insaisissables » (Ertel, p. 133), s’affirment immédiatement comme référence lorsque l’on songe aux recherches sur l’histoire de personnes, proches ou non, détruites par la haine, la violence et la guerre combinées. Le titre de l’ouvrage de François-Guil-laume Lorrain, Vous êtes de la famille ?, est toutefois en trompe l’œil. S’il s’agit bien d’une recherche qui concerne le temps de la seconde Guerre mondiale, il ne s’agit pas d’une recherche fami- liale, même si la passion qui le saisit intègre doucement le chercheur de mémoire à la filiation de Jean Kopitovitch, à l’origine un parfait inconnu pour lui. En revanche, la démarche est bien celle d’une recherche historique traduite par le moyen d’un récit à caractère littéraire qui use de tous les procédés pour donner le sentiment au lecteur qu’elle est en train de se dérouler devant ses yeux.

Le terme de « recherche » est ici légitime à plus d’un titre : recherche historique et recherche d’une personne disparue, à la manière d’une enquête policière menée par un détective, qui permettent et révèlent celle au centre de la démarche, la recherche de soi.

©DR

François-Guillaume Lorrain, au fil d’un périple-récit, forge un univers mémoriel en expansion où il emmène son lecteur. Dans les rues de Paris existent des passages un peu secrets vers le passé. L’auteur en a trouvé un dans le 5e arrondissement, à l’angle des rues Monsieur le Prince et Racine. Un peu Passe Muraille, il « plonge » dans le passé à la faveur d’une plaque commémorative, sésame vers un uni- vers où il se lance à la recherche de ce « courant d’air, une apparition qui s’est retirée sur la pointe des pieds », Jean Kopitovitch, « Kopito » pour les intimes, d’origine yougoslave, tombé à l’âge de 45 ans, le 11 mars 1943, à l’angle de ces deux rues parisiennes, sous les balles allemandes, en représailles à un attentat à la grenade commis par des résistants. Car, ce qui intéresse François-Guillaume Lorrain, ce sont les oubliés, les délaissés, les invisibles, les ombres et les fantômes, toute cette famille d’êtres qui n’ont laissé aucune trace et n’ont attiré l’attention de personne.

Mais tout au long du récit, le lecteur s’interroge sur les mobiles réels de François-Guillaume Lorrain : aimer les spectres, c’est un peu maigre pour justifier pareils efforts, ceux de la recherche, puis ceux de l’écriture. Alors qu’il visite le musée de Bitola, l’ancienne Monastir dans l’ex-You- goslavie, aujourd’hui en République de Macédoine du Nord, la consule de France, Kaliopa Stilinović, « s’étonne de tous ces efforts (…) pour un Monténégrin inconnu » et une visiteuse française, venue chercher des traces de son grand-père, le questionne :

Vous êtes de sa famille ?
Je secoue la tête.
Alors, vous devez avoir perdu quelque chose (p. 272).

De fait, François-Guillaume Lorrain a bien perdu quelque chose… Une part de lui-même, sans doute. On pourrait inscrire ce livre dans la lignée des Vies minuscules, le premier récit de Pierre Michon publié en 1984, non seule- ment parce que Michon consacre ces huit petites biographies à la vie de « petites gens », mais également parce que ces petites gens ont tous, d’une manière ou d’une autre, un lien avec l’auteur au point que celui-ci finit par raconter son histoire à travers la leur. Or, dans ce récit, les strates du temps s’interpénétrant, le passé fait retrouver le présent autobiographique. Dans ce royaume, François-Guillaume Lorrain joue avec la mémoire qui joue avec lui. La traque que mène l’auteur fait resurgir, sans qu’on en comprenne immédiatement les raisons, son passé amoureux avec Lydia. Le quartier de la rue Monsieur-le-Prince, que le couple fréquentait autrefois, comme la plaque dédiée à Jean Kopitovitch, font réapparaître ses propres fantômes : la rupture recouverte par une amnésie protectrice, le « moment de folie », brutal et violent, cause réelle de sa séparation d’avec cette femme aimée près de 25 ans plus tôt. Ils reviennent à la surface précisément dans un cha- pitre consacré initialement à une autre femme, Gabrielle Touzeau, à une autre histoire d’amour fantomatique, celle de Gabrielle et de Jean, que l’auteur imagine en fiancés et dont le bonheur aurait aussi été fauché. La recherche se confond alors avec un cheminement psychanalytique et le processus d’une réconciliation avec son amour perdu. En reconstruisant la mémoire d’un autre, l’auteur retrouve la sienne.

Individu « temporel biface », l’auteur semble avoir le pouvoir de par- tir se promener dans le passé. Et ce n’est pas sa première escapade entre les deux mondes. Le paysage final de ce « Kopito » comporte des arrières plans venant d’ailleurs, notamment de L’homme de Lyon, consacré il y a quelques années au père, une figure que l’on croise aussi ici. Tour à tour Ulysse, Petit Poucet, Thésée, il finit par trouver son propre reflet, image salvatrice dans son cas. En définitive, l’issue du chemin débouche peut-être sur le pardon, peut-être sur l’amour retrouvé. Une fois la lecture achevée, le lecteur joue avec les pages, songeur, rouvre l’ouvrage, reprend les premières. Nul étonnement ici évidem- ment de trouver alors dans l’exergue la clé entre les mains d’Orphée.

Néanmoins, la recherche-prétexte est fort sérieuse. Journaliste-écrivain, François-Guillaume Lorrain mène une véritable enquête de nature historique.  De petits indices en petits indices, il franchit le seuil de différentes institutions où se conservent précieusement vieux papiers et photographies jaunies. Et c’est d’ailleurs aux archivistes qu’il dédie son ouvrage, femmes et hommes qui sur son chemin furent des « passeurs », l’aidant à progresser dans son labyrinthe mémoriel. On lit avec plaisir l’expression de sa sympathie envers ce corps professionnel. De l’un à l’autre, entre les différents lieux archivistiques fréquentés, il dessine une constellation où se trouvent liés par le hasard d’un destin assassiné sous l’Occupation, des lieux majeurs de conservation, tels les Archives nationales, celles de la préfecture de Paris, le département de l’histoire et de la mémoire de Paris, le Service historique de la Défense, à de plus humbles pour ne pas dire obscurs, ainsi ce Service des cimetières, rue des Rondeaux, ou encore la Bibliothèque historique des Postes et Télécommunications (Paris 20e), sans oublier les archives des assurances AXA. Son investigation est menée également dans les Archives régionales de Savoie et d’Isère. A l’issue d’une pérégrination dans l’espace qui le mène de Paris, vers Grenoble, Nice, Toulouse, jusqu’aux Balkans, il consulte ainsi une diversité de documents.

On se déplace donc dans Vous êtes de la famille ? On se promène et l’on voyage ; on part vers d’autres horizons pour récolter et emmagasiner une foule de détails. Mais toujours le récit se referme sur lui-même et sur le personnage traqué : on « l’encercle » pour combler le vide. À ce voyage dans l’es- pace s’ajoute un voyage dans le temps. Ayant participé à « l’aventure des lycéens Serbes en France, entre 1915 et 1919 », Jean Kopitovitch « jette un pont entre les deux guerres » : les bombes de la ville de Monastir, que Kopito aurait fuie « après qu’elle eut été pilonnée par les Bulgares en 2015 », et celles de l’explosion de la rue Dupuytren en constituent le trait d’union. On découvre alors l’histoire des 80 écoles françaises qui ont accueilli de jeunes Serbes en danger dans leur pays : « La France savait à l’époque recevoir », constate et commente efficacement l’auteur.

François-Guillaume Lorrain a le mérite de faire la lumière sur l’histoire qui se cache derrière cette plaque. Contre toute attente, le héros n’en est peut-être pas un, même s’il préfère en définitive ne pas trancher pour ne pas blesser ceux qui voudraient encore le croire. Les investigations du chercheur de mémoire lui font en effet com- prendre que l’homme s’est sans doute trouvé au mauvais endroit au mauvais moment, devenu « résistant » malgré lui. Même si une personnalité aussi considérable que René Cassin fut associé à l’hommage à ce « patriote » yougoslave et à l’apposition de la plaque, l’enquête fait émerger la figure d’un anti-héros, employé aux écritures dans une société d’assurances, un « parfait quidam venu d’un pays, le Monténégro, qui n’existe plus ».

Alors, lorsque l’un de ses interlocuteurs lui demande : « Mais au fond, qu’est-ce qui vous intéresse, les circonstances de sa mort ou sa vie ? », François-Guillaume Lorrain répond : « Je prends tout. C’est comme un puzzle qui n’en finirait pas… » De fait, la démarche louvoie incessamment entre présent et passé. Patiemment, l’auteur est allé chercher ici et là les différentes pièces pour les remonter dans le présent. Car il s’agit, par la substance du passé, de « s’autobiographer », de résoudre, reconstituer le fil, tout en réparant et réconciliant.

Œuvre citée

Ertel, Rachel, 2019, Mémoire du yiddish. Transmettre une langue assassinée. Entretiens avec Stéphane Bou, Albin-Michel, Paris.

François-Guillaume Lorrain, 2019, Vous êtes de la famille ? : à la recherche de Jean Kopitovitch, Paris, Flammarion, 304 p.