Il est temps d’oublier les spectres. Chaim Rumkowski ou comment ne pas juger – La fabrique de papier tue-mouches d’Andrzej Bart

Agnieszka GrudzinskaUniversité Paris Sorbonne
Paru le : 16.07.2021

Nous sommes en 2007. À Wrocław, le narrateur, sous les traits duquel on devine Andrzej Bart, né dans cette ville en 1951, reçoit dans son appartement un mystérieux personnage venu d’ailleurs. Moyennant une coquette somme d’argent, cet individu convainc l’écrivain, peu fortuné, de se rendre à Łódź pour assister à un procès bien singulier et en rendre compte. Celui qui doit y être jugé n’est autre que Chaim Rumkowski, placé à la tête du Judenrat (Ältestenrat, Conseil juif) du ghetto de Łódź par les Allemands. Pendant toute la durée de l’existence du ghetto, de 1940 à 1944, Rumkowski a négocié, marchandé1 avec les autorités nazies. Il a pactisé avec le diable en essayant le plus longtemps possible de sauver, par la ruse ou par la soumission, les Juifs qui y étaient parqués. Certes, il a réussi à apporter des améliorations dans la vie des habitants du ghetto – cantines, travail, hôpitaux, pharmacies, ateliers, jardins d’enfants, activités éducatives, sportives et culturelles … – mais à quel prix, à quel prix… Le compromis le plus tristement célèbre de Rumkowski a été la signature de l’accord qui livrait aux Allemands les vieillards, les malades et les enfants de moins de dix ans, les vouant ainsi à la mort, pour sauver – temporairement –les autres. Le discours de Rumkowski « Donnez-moi vos enfants… », évoqué dans le livre sous la forme d’un enregistrement filmique improbable qui rend bien le pathos frisant la caricature de l’orateur narcissique, est insupportable, même des années après :

Un coup douloureux a frappé le ghetto. Ils nous demandent d’abandonner le meilleur de ce que nous avons – les enfants et les vieillards. Je n’ai pas été digne d’avoir moi-même un enfant2, j’ai donc donné les plus belles années de ma vie aux enfants. J’ai vécu et respiré avec les enfants3, je n’imaginais pas que je serais forcé de faire ce sacrifice sur cet autel de mes propres mains. Dans mon vieil âge, je dois tendre les mains et supplier : frères et sœurs ! Remettez-les moi ! Pères et mères : donnez-moi vos enfants ! […] Je dois conduire cette sanglante opération. Je dois amputer les membres pour sauver le corps. Je dois vous enlever vos enfants, sinon d’autres mourront avec eux. […] Je tends les bras et vous implore : donnez-moi ces victimes pour nous préserver de plus grands sacrifices, pour sauver une communauté de cent mille Juifs » […] J’ai réussi une seule chose : les enfants de dix ans et plus ne seront pas soumis au décret. Que cela soit une consolation4… (p. 167-169)

Le ghetto de Łódź (Ghetto Lodsch, appelé par les nazis Litzmannstadt Ghetto5) était le deuxième par la taille après celui de Varsovie, le plus grand d’Europe. Rumkowski en a fait une véritable ville autonome, un centre industriel efficace, un territoire à part où régnaient des règles particulières. Cette « ville » fermée, hermétiquement isolée6 et autogérée, possédant sa propre économie et sa propre monnaie, a dû sa longue existence au travail des esclaves juifs qui enrichissaient le IIIe Reich (phénomène paradoxal bien connu). Le Roi Chaim, Chaim le Sévère, comme on appelait Rumkowski, de mèche avec les Allemands, dirigeait le ghetto d’une main de fer7. Personnage plus que controversé, et les opinions qui condamnent sans appel sa collaboration avec les Allemands font florès, à commencer par Hannah Arendt (évoquée dans le livre8), Primo Levi… Le procès intenté à Rumkowski constitue l’axe principal, mais pas le seul, du récit de Bart. Un juge anonyme, dont les pouvoirs frôlent l’omniscience, flanqué du procureur Wilski et de l’avocat Bornstein – dont la plaidoirie finale sera pour le moins inattendue – fait comparaître les témoins les uns après les autres.

Il s’agit apparemment de trancher si le Roi du ghetto est coupable de crimes contre son peuple, dont les représentants (des personnes assassinées dans les camps de Chełmno ou d’Auschwitz, figures lazaréennes revenues des morts pour les besoins du livre) sont présents dans la salle d’audience imaginaire, ou s’il faut le voir comme un personnage shakespearien (Shakespeare jouera d’ailleurs son rôle pendant le procès), déchiré, tragique, pathétique. Comme une canaille, un renégat ou bien un orgueilleux Messie autosuffisant et autoproclamé mais plein de bonne volonté. Il prétend être « le Moïse qui a fait sortir les Juifs d’Egypte », mais un témoin rétorque : « Imaginez-vous Moïse donner l’ordre de jeter des enfants juifs sous les roues des chars égyptiens pour retarder la poursuite de ceux qui sortaient d’Égypte ? »

Des opinions contradictoires résonnent entre les murs de la Cour (qui, en fait, peut être perçue comme le ghetto lui-même), à moins que ce ne soit dans la cohue du Jugement dernier. Il est certain que le ghetto de Łódź s’est éteint bien après les autres et qu’on a sans doute pu espérer un temps qu’avec une avancée un peu plus rapide des troupes soviétiques… « Vivre encore un peu, c’est quand même de la vie », répond Bornstein à Hannah Arendt lorsque celle-ci, chargeant Rumkowski, déclare que les Juifs du ghetto « ont de toute façon été assassinés, mais un peu plus tard » (p. 84).

Le verdict final du Tribunal énoncé par l’avocat Bornstein est significatif :

Il faut en effet punir l’orgueil qui lui a fait croire qu’il était exceptionnel. Il faut lui enlever de la tête la fausse conviction qu’il a été un bon juif protecteur, car il n’a jamais été qu’un imbécile boursouflé. Je demande donc le verdict le plus sévère. Que notre condamnation soit que l’on se souvienne éternellement de lui tel qu’il fut ! (p. 180)

Telle est donc la pire des punitions : la mémoire qui doit perdurer des faits et gestes de Rumkowski. Car il n’est pas question à vrai dire dans ce livre polymorphe et étonnant de juger Rumkowski : l’Histoire l’a jugé, et il aurait été de toute manière condamné et assassiné avec ses coreligionnaires indépendamment de ses actes. Bart ne recherche pas « la vérité Rumkowski », il n’écrit pas un roman historique ou biographique – chacun de nous peut se forger sa propre idée sur le Roi du ghetto, tous les documents sont là. Il est possible, en revanche, d’admettre que l’auteur se meut dans l’espace non pas du ghetto, mais celui de la post-mémoire qui enveloppe la ville de Łódź tel le brouillard dans lequel se meuvent les personnages.

En effet, en compagnie de la belle Dora dont il est amoureux, une Juive pragoise envoyée dans le ghetto et assassinée dans un camp de la mort, l’auteur-narrateur-témoin du procès entreprend des promenades dans la Łódź d’aujourd’hui, ville mi-réelle, mi-fantôme. Ces pérégrinations ont un sens philosophique et éthique profond. Elles ont pour but d’empêcher l’oubli et de construire un pont, un arc, une arche d’alliance entre le passé et le présent. Dora fait visiter à l’écrivain « sa » ville de Łódź, « son » ghetto. Lui, pour sa part, montre à la jeune femme la ville telle qu’elle apparaît aujourd’hui, porteuse de traces de l’Histoire. Ils nous guident, en quelque sorte, dans deux mondes inconnus et brumeux. La ville de Łódź, telle que la voit l’écrivain n’est pas une ville-cimetière. Bart porte un véritable amour à ses maisons, ses passages secrets qui gardent tellement de mystères, il voudrait que Dora soit fière du riche héritage culturel que les Juifs y ont laissé (il va jusqu’à lui expliquer que les étoiles de David et les slogans antisémites tracés sur les maisons ne sont que des signes de la désapprobation des habitants de Łódź vis-à-vis de l’antisémitisme9…).

Dans ce récit souvent onirique, insolent du fait de son mouvement narratif novateur, où le présent se mêle au passé et où la réalité devient fiction, à moins que ce ne soit l’inverse, on peut apprendre l’histoire du ghetto au travers des personnages ayant réellement existé, qui se présentent à la barre pour témoigner (par exemple Dawid Sierakowiak, jeune auteur d’un célèbre journal). On voit également se mélanger des Juifs occidentaux, venus principalement d’Allemagne, assimilés, éduqués, élégants, avec des Juifs polonais misérables, vêtus de capotes et coiffés de papillotes. Le choc culturel, voire civilisationnel, était énorme (notons que ces Juifs « sans signes distinctifs », incapables de travailler physiquement, étaient les premiers à être envoyés à Chełmno, avant même qu’Auschwitz ne devienne une usine de mort). Bart met en scène la cousine d’Egon Kisch, les sœurs de Franz Kafka, la famille de Freud (qui a eu la chance de décéder en 1939).

Le héros autobiographique de ce texte n’essaie pas d’utiliser son égocentrisme pour analyser ses états d’âme, même s’il cite souvent des extraits de son journal intime rédigé pendant qu’il travaillait sur le livre. L’autoréférentialité lui sert au contraire à « vivre un lieu » et son esprit à fond, à analyser les marques – les stigmates ? – des absents dont on n’accepte pas la disparition. La post-mémoire, qui permet la transformation littéraire de l’image de Łódź, devient la mémoire elle-même, à jamais. Une mémoire qui dérange, qui gratte et qui irrite, certes. L’auteur en est conscient, qui termine son livre ainsi :

Je me sens merveilleusement bien, il est temps d’oublier les spectres, et surtout de mettre le point final. Seul m’irrite un stylo d’écaille de tortue dans un étui tendu de velours, avec une inscription dorée sur le couvercle… Je le regarde, j’ai même essayé d’écrire un mot avec, mais il n’est pas à moi. Je n’ai ni acheté ni reçu ce stylo dont il n’existe que quelques exemplaires dans le monde. Comme j’ai lu quelque part, ce devait être le premier stylo à bille tchèque et monsieur Pramen avait voulu faire de sa firme une puissance comparable à un Koh-i-Noor du crayon. Il n’en a pas eu le temps : il a été envoyé avec son fils à Terezin. Ce que fait son stylo chez moi, j’ai peur d’y penser (p. 197-198). ❚

1 Cf. sur le même sujet le livre d’Adolf Rudnicki (Rudnicki).

2 Le personnage de l’enfant de Rumkowski et de sa femme Regina, Marek, est un fils adopté (qui, d’ailleurs, l’ignore).

3 Selon certains témoignages (présents dans le livre), et selon sa  « légende noire », Rumkowski aurait été un pédophile impuissant.

4 Le discours de Rumkowski est cité différemment selon les sources, l’auteur note dans l’édition polonaise qu’il l’a « arrangé à sa façon ».

5 Voir parmi d’autres analyses un article très complet de Joanna Podolska (Podolska).

6 Les tentatives fréquentes de trouver des Justes qui auraient sauvé des Juifs de Łódź ne sont donc pas justifiées.

7 C’est donc un personnage à l’opposé d’Adam Czerniakow, président du Judenrat du ghetto de Varsovie, qui se suicide en juillet 1942 quand les autorités allemandes exigent de lui de livrer les enfants et les vieillards.

8 Les dépositions de Hannah Arendt marquent l’ironie et l’humour si souvent présents dans le livre : « – Je ne cache pas avoir désiré faire votre connaissance. Vous avez en effet été une proche d’Emmanuel Kant ? – De Heidegger. Et je ne vois pas ce que vous comprenez par proche. » (p. 81)

9 « Cette explication que je donne à Dora, c’est mon cadeau pour Łódź, j’aurais tellement aimé qu’il en soit  ainsi dans cette ville que j’aime tant » (Bart, 2009).

Œuvres citées

Rudnicki, Adolf, 1969, Le Marchand de Łódź [1963], traduit du polonais par Gilberte Crépy, Paris, Gallimard.

Podolska, Joanna, 2006, « Pardonner n’est pas en notre pouvoir. Haïm Mordecha. Rumkowski, doyen des juifs du ghetto de Lodz », traduit du polonais par Audrey Kichelewski, Revue d’Histoire de la Shoah, vol. 185, n°2. Cf.

https://www.cairn.info/revue-revue-dhistoire-de-la-shoah-2006-2-page-195.htm# (10/11/2020).

Bart, Andrzej, 2009, Entretien de Joanna Szczęsna, Gazeta Wyborcza, septembre.

Sierakowiak, Dawid, 1997, Journal du ghetto de Łódź 1939-1943, traduit de l’anglais (américain) par Mona de Pracontal, Paris, Rocher.