Entrer en guerre

> Par François-Denève, Corinne
   Université de Bourgogne / CPTC
> Paru le : 23.04.2020

Hélène Baty-Delalande, Carine Trevisan (dir.)
Paris, Hermann, 2016, 204 p.

L’ouvrage, coordonné par Hélène Baty-Delalande et Carine Trevisan, est précisément situé. Paru en 2016, reprenant les actes d’un colloque tenu en novembre 2014, il est né, indiquent les éditrices, d’une réflexion induite par la « dramaturgie des commémorations » (p. 5) alors tout juste commencées, célébrant l’entrée en guerre de la France dans la Première Guerre mondiale. Si l’année 1914 est perçue, souvent, comme une rupture, une césure, soutiennent Baty-Delalande et Trevisan, cet Entrer en guerre se place aussi dans un temps où les commencements guerriers se font plus incertains, les guerres nouvelles étant plus « hybrides », plus « bâtardes » (p. 5), et l’état de guerre quasi- « permanent » (p. 6). Majoritairement centré sur la Grande Guerre (13 contributions sur un total de 21), l’ouvrage entreprend néanmoins de recenser les modalités de ces « entrées en guerre » sur un temps très long, de la Rome républicaine à la période contemporaine, dans des aires géographiques variées (Venise, la guerre d’Espagne, la Seconde Guerre mondiale), en en questionnant le caractère sécant, ou spectaculaire. À ce caractère déjà hétéroclite (on notera également un intéressant article sur la guerre civile de Vendée par Anne Rolland-Boulestreau (insurrection ? révolte ? guerre ? et donc posant la question de son  « commencement » officiel), s’ajoute le choix d’attribuer une extension particulièrement large à ce concept d’ « entrée en guerre » : si une large place est faite aux rituels, à la formalisation de ces entrées en guerre, à leur mise en scène, pourrait-on même dire, les éditrices ont fait également le choix de proposer des lectures relevant (et c’est plus que normal), non de la seule histoire militaire ou diplomatique, mais aussi de la « culture de guerre », et donc de l’apport, pour le sujet, de l’étude des émotions, voire de l’imaginaire. Pour ce faire, elles ont choisi de diviser l’ouvrage en quatre sections : « rituels », « imaginaires et sensibilités », « socialisations » et « reconfigurations ». Ces sections englobent des contributions là encore hétéroclites et parfois curieusement réparties : les représentations littéraires de la mobilisation autour du topos de la « fleur au fusil » (Nicolas Bianchi) en II, le « récit de la Grande Guerre italienne » (Marco Mondini) en IV, une étude des journaux de tranchées (Alice Faroche) en III, de même que « le motif du consentement à l’entrée en guerre dans les Otages de Raymond Bernard (1939) » (Sylvain Louet), tandis qu’une étude sur le « combat film » de Hollywood, certes vu comme un ensemble de « rituels cinématographiques » (p. 89) par Gaspard Delon, est en I. Les éditrices n’ont pas voulu proposer, sauf exception (la section I, tenue par une autre logique, celle de l’histoire diplomatique et militaire) une lecture seulement chronologique, au ras de l’événement ou de sa représentation, pour privilégier une approche plus thématique – c’est en soi un principe tout à fait respectable. Toutefois, le choix de cette répartition pose parfois question, et surtout « lisse » ce qui tient de la représentation artistique, donc secondaire, et ce qui tient de l’interprétation des archives et des documents, qu’on ne saurait, selon nous, considérer de façon semblable. Ainsi, on peut s’étonner de voir le (passionnant) « itinéraire d’un médecin indochinois engagé pendant la Première Guerre mondiale » (Claire Tran Thi Liên) s’insérer entre une contribution sur Remy de Gourmont (ici vu comme diariste et polémiste) et une autre sur le récit littéraire de la Grande Guerre italienne : y a-t-il similarité des récits et des postures des scripteurs ? Le même souci se pose pour l’analyse conjointe, dans un article de Galit Haddad, des Écrits de guerre de Marc Bloch et du « roman-témoignage » (p. 107) de Gabriel Chevallier, La Peur. On sait combien il est difficile de faire la distinction entre « témoignage » et fiction à propos de l’écriture de la Grande Guerre. L’écriture, pratiquée ici par Bloch et Chevallier, ne semble toutefois pas partir de la même intention : sont ici subsumées, sous le sème « vivre son baptême du feu », deux pratiques d’écriture qu’il serait peut-être intéressant de disjoindre. Même principe adopté d’ailleurs par Nicolas Bianchi, qui dit vouloir se pencher « sur l’ensemble des genres du récit, du carnet aux textes romancés, en passant par les journaux, souvenirs, et autres genres du témoignage » (p. 138) : il est curieux de voir l’analyse d’un « motif », au sens littéraire, étudié dans des textes dont la littérarité est évacuée (ce qui n’invalide pas l’étude de Bianchi, mais aurait sans doute mérité une position de principe sur le ré-usage des topoï dans des textes a priori non littéraires). À la page 143, Bianchi qualifie d’ailleurs La Peur de « roman », et étudie sa « construction littéraire », remettant donc en doute l’étude menée dans un chapitre précédent par l’autre contributeur. C’est dans une note de bas de page qu’Hélène Baty-Delalande revient sur ce problème cardinal posé par la « littérature hâtive » de 14-18, et l’hésitation entre la littérature et le témoignage (p. 155) ; sujet également abordé, rapidement, par Marco Mondini quand il parle des « écrivains et des écrivants » (p. 316). Parfois passionnant (une histoire sonore de la Grande Guerre proposée par Martin Kaltenecker, une plongée dans les témoignages des élèves du Conservatoire national de musique jetés dans la Grande Guerre par David Mastin), parfois plus convenu, l’ouvrage a toutefois l’exceptionnel mérite de présenter des images essentielles et souvent jamais vues, comme celles des périodiques de cinéma américains, dans l’article de Véronique Elefteriou-Perrin, ou des reproductions du « Courrier de l’O. N. », dans celui de Karine Le Bail.