Gemeinsame Vergangenheit – getrennte Erinnerung? Der Nationalsozialismus in Gedächtnisdiskursen und Identitätskonstruktionen von Bundesrepublik Deutschland, DDR und Österreich 

> Par Goudin, Élisa
   Université de Paris 3 Sorbonne-Nouvelle, Laboratoire Cereg
> Paru le : 15.04.2020

(Passé commun, mémoire séparée? Le nationalsocialisme dans les discours de la mémoire et dans les constructions d’identité en RFA, RDA et en Autriche)

 Katrin Hammerstein

Göttingen, Wallstein Verlag, 2017, 591 p.

 

L’ouvrage de Katrin Hammerstein est issu de sa thèse de doctorat soutenue à l’Université de Heidelberg. L’étude qu’elle propose pourrait s’appeler « la deuxième histoire du national-socialisme ». Il s’agit en effet de saisir, avec les outils de l’histoire croisée et une perspective transnationale, comment la RFA, la RDA et l’Autriche ont géré leur rapport au passé nazi. Ce travail permet de dépasser la classification un peu rigide et jugée peu opérante du sociologue Rainer Lepsius, qui avait décrit la mémoire du national-socialisme entretenue en RFA, en RDA et en Autriche à l’aide de trois concepts : Internalisierung, Universalisierung et Externalisierung. Tandis que la RFA aurait accepté et « internalisé » ce passé, la RDA, en partant de l’idée d’un lien intrinsèque entre fascisme et capitalisme, aurait à la fois « universalisé » et rejeté le nazisme en dehors du cercle de ses responsabilités, le mythe fondateur de l’État antifasciste ayant notamment permis de ne pas réfléchir à une quelconque responsabilité de la population de RDA dans la Shoah. L’Autriche enfin aurait, par le biais d’un autre mythe fondateur, celui de la « première victime d’Hitler » interprété le nazisme comme lui étant extérieur par nature. Ralph Giordano parlait de la « deuxième culpabilité » (« zweite Schuld ») pour décrire les lacunes de ce travail historique d’introspection, de discussion autour de la responsabilité collective allemande au sens large. Cette mémoire séparée (K. Hammerstein parle à plusieurs reprises de « getrennte Erinnerung ») trouverait sa traduction en termes de mises en récit de la façon suivante : les victimes autrichiennes, les résistants est-allemands et les coupables ouest-allemands. Ce triangle correspondait également à un positionnement triangulaire dans la Guerre froide : neutralité, est, ouest.

Or, l’étude détaillée effectuée par K. Hammerstein montre grâce à la perspective transnationale qu’elle adopte qu’il existait des influences réciproques entre les trois États, des réactions d’une politique mémorielle à celle des voisins, des analogies, des complémentarités. La tripartition de Lepsius est certes opérationnelle en première approche mais elle tend à figer des schémas trop simplificateurs. De plus, elle n’est pas historique car elle ne permet pas de mettre en évidence les évolutions dans le temps, comme le fait que les trois États tendent vers l’Internalisierung à partir des années 1980 mais qu’il est possible, pour chacun des trois, de faire saillir à chaque époque des éléments des trois catégories. Il y a eu des revirements, des accents mis différemment dans le discours officiel au fil du temps (K. Hammerstein parle de « Umakzentuierungen der Narrative » p. 133).

Cela permet de relativiser l’opposition terme à terme très souvent perçue comme allant de soi entre la RFA qui serait un modèle de réussite quant à ce processus de travail sur l’histoire et les deux autres où rien ne se serait passé dans ce domaine en raison de mythes fondateurs tenaces adoptés après 1945. Cela permet aussi de relativiser l’opposition traditionnelle entre les démocraties et la RDA « seconde dictature allemande », car il y a de très grandes similitudes entre la RDA et l’Autriche sur cette question. Il s’agit d’une démarche qui renouvelle l’étude de la RDA et que l’on pourrait rapprocher de celle de Thomas Höpel par exemple qui montrait, dans « Die Kunst dem Volke », qu’il existait bien plus d’analogies que l’on pourrait le croire entre les politiques culturelles de Leipzig et de Lyon entre 1945 et 1989.

  1. Hammerstein part de sources très (peut-être trop) diverses : elle s’appuie sur des déclarations officielles de chefs d’État sur le thème de la mémoire du nazisme (certains discours célèbres sont eux-mêmes devenus des lieux de mémoire comme celui de Richard von Weizsäcker le 8 mai 1985), sur les publications pédagogiques de la Bundeszentrale für politische Bildung en RFA (l’Agence fédérale pour l’éducation civique) et de l’Österreichischer Bundespressedienst (office de presse fédéral autrichien), ainsi que sur des livres d’histoire, des débats parlementaires, des journaux hebdomadaires et quotidiens des trois États, et même des monuments (le cas des deux monuments aux morts – de la RFA et de la RDA – de l’ancien camp de concentration Mauthausen en Autriche donne lieu à des développements passionnants). Au total il s’agit d’une somme considérable d’archives qui sont mobilisées mais sans toujours thématiser la question de leurs natures diverses. De plus, K. Hammerstein n’utilise presque pas d’archives non publiées, ce que l’on peut regretter car certaines sont accessibles dans les fonds d’archives, en RDA par exemple il n’y a pas eu de fermeture des archives après la chute du mur pendant trente ans, contrairement à la règle en vigueur en RFA et en Autriche.

Avec ces sources très diverses, K. Hammerstein fait souvent le choix d’analyser en détail un micro-événement, ce qu’elle nomme la méthode du « zoom in », qui rend possible une prospection en profondeur (Tiefenschürfung). Cela permet au lecteur de comprendre à quel point la « politique de l’histoire », la politique mémorielle ainsi que le rapport aux symboles étaient interdépendants entre les trois États étudiés, et constituaient une question de politique étrangère. Le chapitre 3 est le plus important, il porte sur la période de la fin des années 1970 à la fin des années 1980, pendant laquelle des événements pourtant communs aux trois États prennent des significations différentes, l’affaire Waldheim (ancien membre des SA et du Nationalsozialistischer Deutscher Studentenbund – fédération des étudiants allemands nationaux-socialistes – élu en 1986 comme chef d’État en Autriche), le scandale Bitburg, le débat des historiens, etc. Plus généralement, cette période correspond à de nombreuses commémorations des violences subies par les victimes des crimes nazis en RFA, K. Hammerstein parle de Gedenkmarathon – de « marathon mémoriel » (p. 153).

L’analyse de K. Hammerstein est toujours nuancée, elle prend de la hauteur pour dépasser les études qui avaient été faites sur la question au niveau national dans les trois États. Grâce aux outils méthodologiques d’analyse du discours, elle étudie aussi la part d’oubli, de refoulement, les mésusages de l’histoire, ainsi que les contre-discours qui font pendant au discours officiel de chaque État (si tant est qu’il en existe un seul). Et cela lui permet de conclure que la mémoire fonctionne finalement comme un palimpseste à plusieurs couches qui se définit par des influences réciproques, des imbrications entre les trois États de l’ancien Reich hitlérien. Il y a bien eu une communication transnationale sur ce thème de la mémoire : son étude a permis de montrer par exemple que le chancelier autrichien Vranitzky a tenu en 1986 un discours qui est repris presque mot pour mot d’un écrit de Habermas, ce qui peut sembler incroyable. De la même façon, le discours de Weizsäcker le 8 mai 1985 a ouvert la voie à des discussions au sein de l’espace public en Autriche. L’étude confirme également que la RDA a commencé dès la fin des années 1980 à changer de politique mémorielle, abandonnant l’idée que la RFA était le paradis des assassins de Juifs, et qu’il y a déjà une érosion du mythe de l’antifascisme avant la chute du Mur. Pour l’Autriche la césure a lieu un an après l’unification, en juillet 1991, avec le discours du chancelier Franz Vranitzky qui reconnaît la culpabilité de l’Autriche. Mais ce ne sont pas des césures radicales et sans retour en arrière, plutôt des évolutions lentes, non linéaires. K. Hammerstein utilise plusieurs métaphores pour décrire ces évolutions : « méandres », « vagues », etc. Et par ailleurs les deux anciens mythes fondateurs n’ont jamais complètement disparu, ce qui donne lieu à des développements très intéressants autour de la persistance de la référence à l’Antifa dans l’ex RDA et autour du thème encore actuel de la Machtlosigeit (impuissance) des Autrichiens qui n’auraient pas eu les moyens de s’opposer.

Ces imbrications sont aussi le fait de personnes qui exercent une influence à un niveau transnational : les groupes d’opposition de RDA, notamment les Églises, avaient un contact de plus en plus étroit avec l’Ouest à la fin des années 1980 et exerçaient une pression sur le SED pour que la politique mémorielle change. Par exemple la commémoration de la nuit de Cristal le 9 novembre 1988 a donné lieu à des déclarations communes des Églises des trois États (p. 349-350). K. Hammerstein montre qu’il existe toutefois des exceptions à ce constat général d’une très forte influence réciproque entre les trois États. Le Historikerstreit est ainsi passé presque complètement sous silence en Autriche, mais pas du tout en RDA qui s’est largement immiscée dans le débat. Le procès Eichmann à Jérusalem a été très peu suivi en Autriche, contrairement à la RFA et à la RDA. Dans le même ordre d’idées, la RDA a fait mine d’ignorer totalement l’affaire Waldheim, selon K. Hammerstein en raison de l’étroite dépendance économique entre la RDA et l’Autriche. Dans tous les cas étudiés, les débats autour de la mémoire du nazisme ont pu passer les frontières grâce à des personnalités comme les artistes Fritz Cremer ou Alfred Hrdlicka, à des journalistes, comme Werner A. Perger par exemple ou encore grâce à des personnalités de l’espace public, comme le directeur du musée juif de Vienne Julius H. Schoeps.

En conclusion, l’étude prouve que les politiques mémorielles des trois États ne peuvent pas être seulement comparées, il faut les expliquer l’une à travers l’autre, en termes de relations, d’interactions, de circulation des idées. Le principe actif et dynamique du croisement est primordial, il permet de dépasser le cadre statique de la comparaison qui tend à figer les objets. Et la très complète bibliographie (55 pages) en fin d’ouvrage est à elle seule un outil très précieux.

Si toutefois on avait des critiques à adresser à l’auteure, on pourrait souligner le fait qu’elle ne thématise pas la limite entre explication et prescription dans le travail d’historien et a tendance parfois à glisser vers un rôle qui n’est plus seulement descriptif sans que cela soit toujours suffisamment problématisé. Par ailleurs, elle considère que certains événements, comme la diffusion de la série Holocaust en RFA en 1978, sont à l’origine des transformations de la politique mémorielle. Or, cette analyse est un peu courte car elle ne prend pas en compte le contexte historique : si cette série avait été diffusée dix ans plus tôt ou dix ans plus tard, elle aurait eu un tout autre impact. On peut regretter également qu’il y ait peu d’éléments sur la controverse de 1995 autour de l’exposition de la Wehrmacht, mais il est vrai que l’auteure se concentre surtout sur la période d’avant 1990. Enfin, il n’y a pas d’index de noms à la fin, ce qui est aurait été vraiment utile. ❚

Œuvres citées

Giordano, Ralph, 1987, Die zweite Schuld oder von der Last, Deutscher zu sein, Hambourg, Zurich, Rasch und Röhring.

Höpel, Thomas, 2011, « Die Kunst dem Volke ». Städtische Kulturpolitik in Leipzig und Lyon 1945–1989, Leipzig, Leipziger Universitätsverlag.

Lepsius, Mario Rainer, 1993, Demokratie in Deutschland. Soziologischhistorische Konstellationsanalysen, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht.