La RDA et la société postsocialiste dans le cinéma allemand après 1989

Perrine ValUniversité Paris 1 Panthéon-Sorbonne
Paru le : 15.04.2020

Hélène Camarade, Élizabeth Guilhamon, Matthias Steinle, Hélène Yèche (dir.)

Villeneuve d’Ascq, Presses Universitaires du Septentrion, 2018, 358 p.

« On va redécouvrir la RDA, j’en suis à peu près sûr. […] C’est simplement une question de recul, c’est comme une petite République alpine qui a existé il y a quatre cents ans et dont on ne sait plus rien. D’un coup, elle commence à briller et elle devient quelque chose de “formidable”. » À la veille du trentième anniversaire de la chute du Mur de Berlin, ces propos du documentariste Thomas Heise semblent bien être confirmés par l’ouvrage collectif dont ils sont issus (p. 317-318). Dirigé par Hélène Camarade, Élizabeth Guilhamon, Matthias Steinle et Hélène Yèche, La RDA et la société postsocialiste dans le cinéma allemand après 1989 aborde de manière détaillée et inédite un chapitre récent de l’histoire du cinéma allemand. Les analyses s’emparent autant de films internationalement connus tels que Sonnenallee (Leander Haußmann, 1999), Good Bye, Lenin! (Wolfgang Becker, 2003) ou Das Leben der Anderen (La Vie des autres, Florian Henckel von Donnersmarck, 2006) que de productions méconnues. Les différentes parties de l’ouvrage (« Les films qui dominent la mémoire », « Films de genre populaires en Allemagne au cinéma et à la télévision », « Topographies de l’Allemagne de l’Est revisitées », « Le cinéma d’auteur face à la RDA à l’exemple de Christian Petzold » et « Le film documentaire face à la RDA à l’exemple de Thomas Heise ») croisent les contributions de chercheurs en cinéma, de germanistes, d’historiens, de sociologues et de professionnels du cinéma1.

L’ouvrage contribue tout d’abord à l’enrichissement de nos connaissances sur le cinéma allemand d’après la réunification. La filmographie présentée par Matthias Steinle dans le chapitre liminaire (« Essai de périodisation : films, cinéastes, genres ») et détaillée en annexes met en lumière un corpus foisonnant de films dont la majeure partie reste inédite en France. Les entretiens avec la costumière Anette Guther et le documentariste Thomas Heise constituent également un matériau rare. Ils incitent eux aussi à poursuivre la réflexion et à entreprendre de nouvelles recherches sur ces différents longs métrages. Plusieurs productions télévisuelles sont également mentionnées (par exemple la récente série Deutschland 83/Allemagne 83) et le rôle de la télévision dans la représentation du pays disparu qu’est la RDA est bien souligné.

D’autre part, en analysant ces différentes représentations cinématographiques, l’ouvrage revient sur l’histoire de la RDA et remet en question la prédominance de certains éléments au détriment d’autres. En évoquant la variété réelle qui existait dans les manières de s’habiller en RDA, Anette Güther dément ainsi l’image terne et standardisée des Allemands de l’Est qui circule parfois encore. À partir de son analyse du thriller D’une vie à l’autre (Zwei Leben, Georg Maas, 2012), qui aborde le sort des enfants du Lebensborn national-socialiste recrutés ensuite par la RDA pour intégrer la Stasi, Claire Kaiser dénonce quant à elle la continuité souvent instaurée entre le Troisième Reich et la RDA. La prédominance de la Stasi ou de certains événements historiques (les manifestations de juin 1953, la construction du Mur de Berlin en 1961) dans les films servent bien souvent de simples ressorts dramatiques dans le but de présenter une « vision apaisée » de l’histoire (p. 148). En éludant la complexité de l’histoire, ces fictions mettent de côté des éléments et événements a priori marginaux, mais qui contribueraient pourtant à une meilleure compréhension de l’histoire. Hélène Camarade voit ainsi dans le documentaire Mein Bruder. We’ll meet again (Thomas Heise, 2005) un exemple de toute la complexité du rapport entre les anciens collaborateurs de la Stasi (les Inoffizielle Mitarbeiter, IM) et leurs victimes dans la société allemande contemporaine. La difficulté à communiquer sur ce sujet est réelle. La question des anciens IM s’inscrit dans des drames au croisement des sphères privée et publique et constitue encore parfois un sujet tabou (le film de fiction Gundermann, sorti à l’été 2018 en Allemagne et réalisé par Andreas Dresen, confirme la difficulté à traiter cette question). Dans son entretien, Thomas Heise rappelle à son tour la complexité du fonctionnement de la RDA et son évolution au fil des décennies. Ce faisant, l’ouvrage apporte un nouvel éclairage aux recherches des historiens de la RDA.

Outre cette contribution à l’histoire, l’ouvrage propose plus largement une réflexion sur la dimension transnationale du cinéma. Plusieurs contributions reviennent en effet sur les représentations cinématographiques de la désorientation entraînée par la disparition des frontières de la RDA (par exemple dans Allemagne 90 neuf zéro, Jean-Luc Godard, 1991), sur la division qui persiste entre Est et Ouest et sur le rôle du cinéma dans la « construction d’une unité intérieure » (p. 87) en Allemagne. Thomas Lindenberger s’appuie ainsi sur le concept des Erinnerungsfilme (traduit par « films catalyseurs de mémoire », p. 14) pour montrer comment les films les plus connus sur la RDA (Good Bye Lenin!, La Vie des autres, Sonnenallee) permirent aux Allemands originaires de l’ex-RDA de percevoir leur altérité, tout en témoignant d’une forme de reconnaissance de l’appartenance de ces Allemands à l’Allemagne réunifiée. Le rôle du cinéma dans cette difficile construction d’une identité nationale fait alors écho à des problématiques qui dépassent le seul cadre germano-allemand. Alexandra Toporek et Sabine Moller rappellent notamment comment, chez les spectateurs étasuniens, la représentation de la société est-allemande surveillée par la Stasi dans La Vie des autres fait écho à la surveillance policière renforcée aux USA après le 11 septembre 2001. La diversité des contributions et des questions abordées dans l’ouvrage invite dès lors à (re)découvrir des films rares et à s’interroger sur une histoire allemande complexe.

1 Pour une présentation plus détaillée des différents chapitres, voir mon compte rendu en ligne sur le cahier des germanistes du CEREG, Université Paris Nanterre et Université Sorbonne Nouvelle. Consulté le 18 octobre 2018 : https://allemagnest.hypotheses.org/421.