Les Survivants. Les Juifs de Pologne depuis la Shoah

> Par Kuhn-Kennedy, Fleur
   Inalco
> Paru le : 23.04.2020

Audrey Kichelewski
Paris, Belin, 2018, 442 p.

Alors qu’il y a quelques mois à peine, un colloque de l’EHESS consacré à la nouvelle école polonaise d’histoire de la Shoah était violemment perturbé par un groupe de nationalistes polonais, alors que nous voyons poindre un peu partout des discours identitaires et des revendications de « récits nationaux » qui menacent de dissoudre l’historiographie dans des considérations ouvertement idéologiques et politiques, le livre d’Audrey Kichelewski apparaît aussi actuel que précieux. Les Survivants retrace l’histoire des Juifs de Pologne depuis la Shoah, s’attachant à détailler leur nombre, leurs conditions de vie, leurs métiers, leurs orientations idéologiques ou politiques, leurs flux migratoires, mais aussi à décrire les représentations mythiques du Juif à l’œuvre dans la société polonaise, et la manière dont ces images parfois dormantes, ressurgissant à chaque crise sous des formes actualisées, n’ont cessé de travailler les relations polono-juives.

Les deux premiers chapitres sont consacrés à la situation des survivants au lendemain de la guerre ; une histoire qui est d’abord celle d’un retour à la visibilité dans un contexte où les Juifs étaient depuis plusieurs années cachés, expatriés ou internés dans des camps. Or ce retour s’accompagne de violences extrêmement précoces, qui ne se résument pas à l’emblématique pogrom de Kielce mais commencent dès juillet 1944, avec la libération des camps, la sortie de la clandestinité et des cachettes, puis se poursuivent à l’été 1945 avec l’arrivée des premières vagues de rapatriés d’Union soviétique. Audrey Kichelewski montre avec acuité et précision comment ces manifestations antisémites, ins- trumentalisées par des factions politiques qui en font leur terrain de lutte et s’en attribuent mutuellement la responsabilité, font ressurgir des croyances et des représentations archaïques qu’on ne saurait réduire à de simples motifs conjoncturels. Le mythe du crime rituel, sous une forme actualisée, sert ainsi de déclencheur à beaucoup de ces débordements, attisant des agressions peu contestées, et parfois ouvertement approuvées par la population.

Du point de vue de la communauté juive, cette période de l’immédiat après-guerre se caractérise par une émigration massive. Cependant, si cette fièvre du départ, favorisée par les organisations sionistes clandestines, conduit la moitié des rescapés à quitter le pays avant 1947, il existe par ailleurs un effort soutenu pour reconstruire une vie juive en Pologne. Diverses organisations se mettent en place, qui assurent la subsistance des survivants, aident à leur insertion profes- sionnelle, promeuvent la vie culturelle et l’éducation des enfants indispensables au maintien de l’existence collective. Leur travail façonne le visage d’un judaïsme polonais qui, d’abord varié, devient progressivement représenté par les seuls communistes bénéficiant du soutien des autorités. C’est cette communauté-là, celle de ceux qui sont restés, parfois par conviction idéologique, souvent par attachement à leur pays d’origine, qui fait l’expérience de ce que signifie être Juif en Pologne à l’époque stalinienne, puis au moment du dégel.

Le traitement chronologique que propose Kichelewski de leur histoire permet d’égrener les dates clés qui, depuis l’installation d’un régime communiste en Pologne jusqu’à la violente campagne anti-juive de 1968, entament pro- gressivement la liberté d’exister en tant que Juif dans la société polonaise et font peser une méfiance croissante sur les Polonais d’origine juive. Mais au-delà de ce chemine- ment factuel, il constitue aussi l’occasion de parcourir les incarnations multiples, et souvent contradictoires, que revêt le « Juif imaginaire » à différentes périodes. Tout se passe comme si la figure du Juif servait de décharge cathartique aux conflits qui sous-tendent la mémoire polonaise et la construction de l’identité collective. Dans le climat de l’immédiat après-guerre où subsiste une opposition largement hostile à l’installation d’un régime placé sous la coupe de l’Union soviétique, le mythe du « complot judéo-communiste » bat son plein et les Juifs sont régulièrement accusés de dominer l’appareil d’État. Persécutés en URSS par la politique stalinienne qui fait la chasse aux « cosmopolites » et aux « sionistes », accumulant les purges et faisant peser la terreur ; secoués par des « revirements idéologiques » qui les désignent comme des « ennemis de l’intérieur » ; ils restent après la mort de Staline les boucs-émissaires d’une société polonaise en proie aux transformations et à la recherche de ses mauvais génies. De la figure d’un Juif stalinien responsable de toutes les exactions commises par les autorités, on passe ainsi à celle du Juif « révisionniste », gagné à la cause de la libéralisation du régime et honni par le courant dit « natolinien » – et prosoviétique – du Parti. Objets de dissensions politiques qui agitent la « question juive » à l’appui de leurs discours, soit pour dénoncer l’antisémitisme réactionnaire, soit pour rendre la prétendue surreprésentation des Juifs au pouvoir responsable des excès du régime, la population juive est également en proie à une recrudescence de l’antisémitisme de rue. Ces attaques multiples réactivent le mouvement d’émigration et défont les convictions de certains Juifs communistes puisque, « pour la première fois, des membres du Parti qui ont cru dans la construction d’une Pologne nouvelle, socialiste et tolérante, et ont perdu leurs illusions, décident de partir ». Pendant les années 1960, qui font suite à cette libération de la parole provoquant « le meilleur comme le pire », l’ère Gomulka met fin aux amorces de libéralisation du régime mais rend possible ce qui était auparavant inenvisageable : la revendi- cation d’une certaine forme de nationalisme, qui se construit au détriment des Polonais d’origine juive. Cette hostilité contre un « ennemi intérieur » rallié de force au « sionisme international » se déchaîne après la guerre des Six Jours, donnant l’impulsion à une campagne antisémite massive qui, dans un contexte de mécontentement et d’agitations étudiantes, permet de désigner un nouveau bouc-émissaire : le sioniste comme « chimère cristallisatrice et mobilisatrice de toutes les haines ». Au printemps 1968 et jusqu’en 1971, ce sont ainsi 13 000 personnes qui quittent la Pologne, dont de nombreux intellectuels.

Les trois derniers chapitres, respectivement consacrés au « moment Solidarnos » (1970-1983), au « retour du refoulé » dans la période 1984-2002 et aux manières de penser l’existence des Juifs en Pologne dans les quinze dernières années posent peut-être de manière plus aiguë le problème de la mémoire, et des mutations du rapport à la mémoire juive au fil des transformations de l’image que la société polonaise se fait  d’elle-même. Dans les années 1970, la revendication d’un droit à la vérité et à l’indépendance de la pensée s’accompagne ainsi d’un regain d’intérêt pour la religion juive et d’un philosémitisme de façade de la part des autorités. Des discours mémoriels  alternatifs se mettent en place, notamment autour de la commémoration de l’in- surrection du ghetto de Varsovie, qui s’inscrivent dans un mouvement dissident de contestation de la mémoire officielle. À partir des années 1980, la redécouverte du passé
juif polonais se démocratise, touchant à la fois la recherche historique, les manifestations culturelles destinées au grand public et toute une génération d’écrivains et de jeunes gens travaillés par la redécouverte de leurs origines juives. Tout cela circonscrit une nouvelle manière de penser l’identité polonaise, derrière laquelle « sont inscrites en filigrane les relations polono-juives, leur histoire et ce qu’elles incarnent
depuis une trentaine d’années pour la société polonaise ». Les tensions dont est porteur ce renouveau sont évidentes et transparaissent dans les polémiques qui se multiplient à  la même époque, autour de l’affaire du carmel d’Auschwitz, du film Shoah de Claude Lanzmann ou du livre de Jan Gross sur le meurtre de Jedwabne. Plus récemment, la création du musée Polin a engendré de nouvelles polémiques, qui montrent à quel point cette question de la narration de l’histoire des Juifs en Pologne ravive des conflits irrésolus, qui concernent autant les relations judéo-polonaises que les représentations que la société polonaise a d’elle-même. La montée du nationalisme d’extrême-droite dans les années 1990, la persistance de la rhétorique antisémite dans les discours politiques, la loi de 2018 qui, en interdisant toute allusion à une complicité de la nation polonaise dans les crimes commis sous l’occupation nazie, entrave gravement le libre travail des chercheurs, sont autant de signes d’un durcissement des revendications identitaires. Et cette inquiétante incapacité à se penser en tant que groupe sans falsifier l’histoire, parce qu’elle est loin de se résumer au seul cas polonais, ne peut qu’éveiller notre vigilance et notre responsabilité devant le pouvoir que nous avons de raconter le passé. ❚