Actualités


Dualisme bourreau-victime


> Paru le : 25.02.2017

Poser la question d’un dualisme entre bourreaux et victimes après 1945 dans les sociétés occidentales, c’est inévitablement réfléchir à leurs places respectives au sein de l’espace social et du discours historique, politique et mémoriel qui s’y élabore. Parler de bourreaux et de victimes, c’est accepter une dialectique subtile entre construction théorique de concepts moraux et mise en sens de réalités historiques et politiques. C’est se situer, dans une ambiguïté qui, au sein du contexte des violences du XXe siècle, a pris une tonalité particulièrement douloureuse au vu de l’effectivité des crimes de masse que des « bourreaux » ont commis, entre définition abstraite et résonnances concrètes au centre de l’histoire parfois intime de ceux qui les décrivent. Dès lors, penser un dualisme bourreau-victime, la désignation de ces catégories morales et historiques passant d’un pluriel qui acceptait une inscription dans une réalité historique précise au singulier d’une qualité plus ontologique, est particulièrement complexe et lourd d’implications affectives pour ceux touchés par les violences, l’abstraction étant, dans une certaine mesure, corollaire à un phénomène de désincarnation et de mise en absence concrète qui rend plus difficile encore le travail du deuil.

            Issu de la pensée théologique, spirituelle et philosophique, le dualisme désigne une opposition conceptuelle. Lumière et ombre chez Platon, mais également dans le domaine religieux, puisque c’est un dualisme entre le prince des lumières et l’ange des ténèbres qui est développé dans les textes judaïques retrouvés à Qumrān par exemple. Déjà se trouvent dans ces images les contours de ce que devient le dualisme en théologie chrétienne, qui organise son destin dans le champ philosophique occidental : celui d’une opposition, plus ou moins franche, entre bien et mal. Dès lors, cette tradition théologique est porteuse de deux postulats : d’une part elle pose la question du bourreau et de la victime en des termes moraux ; d’autre part elle assigne à chacun des deux pôles une existence essentielle, ancrant la victime dans le bien et le bourreau dans le mal. Ces deux affirmations sont sans doute à réinterroger : la catégorisation morale ne peut suffire à construire une réflexion complexe sur les places qu’occupent bourreaux et victimes dans les sociétés occidentales après 1945, l’inscription historique chargeant ces concepts d’une profondeur ambivalente que la notion même de « zone grise » notamment dégagée par Primo Levi révèle, que Virginia Woolf énonce clairement dans La promenade au phare, comme le montre Pierre Bourdieu (La domination masculine). Mais c’est également le problème d’un dualisme, qui sépare les deux concepts, en leur donnant à la fois une existence séparée mais aussi les rendant imperméables l’un à l’autre, comme protégeant la victime de son bourreau mais aussi le bourreau d’une compassion envers la victime, figeant donc leurs places afin de mieux en saisir la brutalité, qui est mise en question par l’hétérodoxie que toute vérité morale prend au regard des événements historiques du XXe siècle. L’abstraction que ce dualisme cherche à élever, prenant soin de ne pas se confronter à l’insupportable ambiguïté dont les deux pôles du bien et du mal sont chargés dans ce contexte historique, dont les réflexions d’Hannah Arendt dans Eichman à Jérusalem offrent les soupçons philosophiques, pose un problème qui se trouve être paradigmatique d’un tournant conceptuel. Parler d’un dualisme bourreau-victime, c’est en outre adhérer, dans une certaine mesure, à la verticalité d’une logique de violence : l’ordre des deux termes dans leur acception la plus fréquente, mais également les fondements théoriques qui lient les deux notions, induisent la question de la subordination, de l’inégalité de force, qui fait du bourreau le « fort », au sens de Thomas Hobbes, assujettissant la victime et ne lui donnant d’existence que corrélative à lui-même. Élaborer, dans un travail de mémoire nécessaire, la position de victime et lui assigner une place qui atteste de toute la complexité de sa position, passe inévitablement par une modification fondamentale de cette verticalité en un mouvement dialectique dans lequel chacun des deux concepts aurait à la fois une essence propre et un lien qu’il pourrait tisser avec l’autre, la victime pouvant induire son bourreau autant que le bourreau peut construire l’autre comme sa victime. Et si, dès lors, la question d’un dualisme est porteuse d’une telle violence, c’est parce que, sans doute, loin de faire du bourreau le porteur unique d’un mal essentiel, elle pose les deux termes en miroir l’un de l’autre, forçant chacun à se mirer dans son opposé, et à se construire par ce regard.

            Dans cette dialectisation du dualisme bourreau-victime se pose d’emblée la question d’un possible dialogisme entre les deux, la réflexion dialogique cherchant dans ce face-à-face une mise en perspective de la complexité historique et mémorielle. Cette dialectisation est néanmoins porteuse d’une très forte violence, parce qu’en créant une horizontalité, elle participe d’une part à nier, dans une certaine mesure, la qualité de victime à celle-ci et à charger le bourreau de toute sa culpabilité ; mais d’autre part également à rendre plus perméables les catégories du bien et du mal, dichotomie fondatrice tant dans les sociétés occidentales que non-occidentales, et dès lors à remettre en question nombre des fondements de ces sociétés. Elle ne peut donc s’affranchir d’une démarche éthique, et si elle est heuristique dans la mise en sens des processus de construction mémorielle, elle doit en permanence interroger ce qu’elle induit sur le plan moral. La prise en compte de ces deux entités que sont bourreau et victime est nécessaire dans la construction d’un discours mémoriel qui se fait récit, au sens de Paul Ricœur dans Temps et récit, mise en intrigue d’oppositions. Le dualisme bourreau-victime n’a d’efficience réelle que rétrospective, ordonnant des places dans l’après-coup de la violence. Si, sur le plan historique et politique, des bourreaux ont fait face à des victimes — les procès de Nuremberg de 1945-1946 en sont des exemples probants —, l’essentialisation qu’implique le passage au singulier implique une reconfiguration mémorielle. C’est en cela que penser ce dualisme en terme d’organisation discursive, au sein de l’élaboration d’un récit mémoriel, fait sens, mais également complexifie le rapport qui peut exister entre les deux notions. Bourreau et victime s’inscrivent dans une relation dialogique, au sein d’un discours mémoriel qui est essentiellement polyphonique car prenant en charge la pluralité discursive qui le compose. C’est donc au sein d’un espace propre, celui du dialogue, que les discours sur le bourreau et ceux sur la victime, tous deux dès lors légitimes, se confrontent — espace qui est celui du dualisme. Le discours du bourreau sur l’événement historique, mais également les discours que l’on fait tenir au bourreau ou qu’on porte sur celui-ci, ne peuvent fondamentalement être les mêmes que celui de la victime ou des victimes, dans la même diffraction discursive. Les enquêtes de terrain qui ont pu être menées, par exemple dans les Balkans au début des années 2000, et qui ont permis un recueil de témoignages sur les violences de masse, notamment dans l’actuelle Bosnie-Herzégovine, attestent de ce phénomène, décrivant le hiatus entre la parole de populations ayant participé aux violences et celles les ayant subies, mais également l’importance de penser un continuum qui rend la question d’une opposition entre bourreau et victime inopérante dans la construction mémorielle de ces conflits. Dès lors, le dualisme ne devient non plus violence d’une subordination, mais invitation à l’élaboration d’un discours complexe qui mette en perspective les potentialités narratives de tous les acteurs des violences.

            Cette idée, selon laquelle l’opposition entre bourreau et victime pourrait comme échapper à un déterminisme historique pour, au cœur de l’entreprise mémorielle, se muer en un espace de mise en sens des responsabilités de chacun, a été particulièrement interrogée dans la seconde moitié du XXe siècle. La littérature, aux prises avec des questionnements fondamentaux sur l’ambivalence humaine dont les dispositions au bien et au mal ne peuvent être essentialisées, questionnements qui, après 1945, sont reposés dans une « urgence de penser », telle que la définit Michel Deguy dans un grand nombre de ses travaux, s’empare de cette interrogation sur les complexités de l’homme en déconstruisant ces catégories morales. Le déterminisme social, par lequel l’individu est mené, au gré des circonstances et de son environnement, à la position de bourreau ou de victime — cette idée même qui sera questionnée dans un roman tel que Les Bienveillantes de Jonathan Littell — ne peut plus alors être admis de manière consensuelle, mais se soumet à de véritables examens critiques, dont certains textes littéraires se font les vecteurs. Vassili Grossman, dans Vie et destin, confronte le prisonnier bolchevik Mostovskoï et l’Obersturmbannführer Liss, son geôlier nazi. Par la force symbolique de l’écriture grossmanienne, cette opposition se fait celle du bourreau et de sa victime, et du bien et d’un mal absolu nazi. Déjà dans Le Livre noir, le texte grossmanien relatif à l’extermination des Juifs de Berditchev du 15 septembre 1941 pose un contraste fort entre bourreaux et victimes, ces dernières étant décrites de manière plus précises, la narration épousant tous les détails de leur combat qui, parce que valorisé au sein du texte, pouvait mettre à mal la lutte des bourreaux, relativement éteints — comme rétablissement d’une justice. Par là, c’est toute l’idée d’une verticalité dans le dualisme bourreau-victime qui est mise à mal, l’ascendant n’étant pas là où il pourrait logiquement être. La confrontation entre Mostovskoï et Liss met également à mal tout idée d’une hiérarchie essentielle possible, par des mécanismes de flou des positions et par la faiblesse de l’officier nazi dans le texte. La réflexion de Dostoïevski sur l’interchangeabilité du bourreau et de la victime dans la biographie du « starets » Zosime dans Les Frères Karamazov, relevée et magnifiée par Emmanuel Lévinas dans Autrement qu’être ou Au-delà de l’essence, est alors questionnée dans l’ensemble du roman : sans qu’il soit véritablement pensé une telle interchangeabilité — la problématique de la responsabilité demeure fondamentale dans l’œuvre grossmanienne —, la narration offre des espaces d’ambiguïté et devient par cela même un lieu de dialogue : le texte ne cherche pas véritablement à opposer le bourreau et la victime, il permet, par la construction même de son ambivalence, à faire de ce dualisme une co-construction discursive au cours de laquelle les fondements de la responsabilité des crimes nazis et staliniens sont questionnés. La dialectique sert sans doute un besoin fondamental, dans le contexte des violences du XXe siècle, mu dans une certaine mesure par cette « passion de la causalité » — dont René Gori fait état dans le domaine de la psychanalyse mais qui mériterait d’être interrogée dans l’espace littéraire et plus largement artistique après 1945 — celui de disséquer le comportement du bourreau, afin d’entrevoir les rouages de ces « machines à tuer » que décrivent des auteurs tels que Lamed Shapiro. Opposer le bourreau et la victime, c’est, sans accepter la dialectique d’un essentialisme du bon ou du mauvais, ne jamais dissocier l’interrogation fondamentale sur la violence du référent historique dans lequel elle s’inscrit ; c’est indiquer, dans un processus conjoint, que ce questionnement philosophique ne peut se faire qu’en lien avec une réflexion historique.

            Il est un autre exemple remarquable : celui de l’avènement des romans dans lesquels le narrateur est le bourreau lui-même. Parce que le bourreau prend la place qui était, auparavant, réservée à la victime — la littérature d’après la Shoah était essentiellement une littérature de victimes —, ces romans participent à mettre en scène toute la zone grise qui demeure inhérente à la réflexion sur la culpabilité nazie, mais également à offrir l’espace même de la littérature comme le lieu d’un dialogue. De La mort est mon métier de Robert Merle à Et la Terre sera pure de Sylvain Reiner, mais également aux Bienveillantes de Jonathan Littell, les romans des exterminateurs, tels que Charlotte Lacoste a pu les décrire, dialoguent dans l’espace littéraire avec les romans de témoignages, image même d’un dualisme qui serait, non plus seule dichotomie morale, mais dialogisme mémoriel.

            Comprendre toute la complexité qui existe en littérature dans la confrontation narrative d’un bourreau et d’une victime, c’est concevoir que ce dualisme ainsi mis en scène peut être à la fois dénonciation et volonté de dépassement de l’histoire traumatique. La littérature postcoloniale pose dans ce dualisme toute la problématique de l’aliénation à laquelle les autochtones ont dû faire face. Illustrant les dépendances et les luttes de pouvoir, bourreau et victime deviennent les pions que des logiques obscures semblent souvent animer, comme métaphore du sentiment de désappropriation que les auteurs participent à mettre en scène dans leurs œuvres. Dans Guerillas de V. S. Naipaul, le dualisme bourreau-victime se diffracte et, se faisant métaphore, pose la question même de la domination, essentielle dans le contexte post-colonial : domination de l’homme sur la femme, du blanc sur le noir, du colonisateur sur le colonisé, et indique la permanence d’une frustration et d’un ressentiment. La problématique n’est pas la même que dans les romans après la Shoah et les violences de masse européennes : s’il n’y a pas de dualisme possible entre bourreau et victime, c’est parce que le bourreau n’obéit pas à une représentation stéréotypée qui pourrait en faire l’exact pendant narratif de sa victime. L’écrivain met en scène ici, par des jeux complexes de fantasmes sexuels, l’ambivalence et le flou des frontières entre le statut de bourreau et de victime : le sado-masochisme qu’il organise entre les personnages lui permet, par l’inévitable proximité métapsychologique entre le statut sadique et celui masochiste — celle-là même que Sigmund Freud indiquait dans Pulsions et destin des pulsions — d’inscrire, dans l’essence même de ses personnages, par de fines projections fantasmatiques et métaphoriques, la porosité des frontières entre le bourreau et la victime, et l’existence, pour chacun des personnages, de ces deux versants se répondant conjointement. Mais c’est également parce que dans les jeux de transgression, le bourreau, par le meurtre de sa victime, nie son humanité elle-même. Le couple bourreau-victime, dans le roman, n’a de sens que parce qu’il atteste de son inefficience et de son caractère tragique et inhumain. En ce sens, le dualisme bourreau-victime n’est confrontation des allégories du bien et du mal que de manière transitoire, son sens demeurant dans la possibilité d’un discours sur l’impossibilité de penser le mal comme catégorie et sur l’inhumanité des violences du XXe siècle.