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Encyclopédie


> Paru le : 06.06.2016

Encyclopédie

En tant qu’ouvrage de référence exposant de manière systématique des connaissances universelles ou spécialisées, l’encyclopédie existe dès l’Antiquité mais son appellation, aujourd’hui usuelle, d’encyclopédie ne s’impose qu’au XVIIIe siècle avec le succès de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert. S’il convient de ne pas surestimer l’originalité de cette entreprise, non plus que son caractère fondateur (Kafker, cf Becq, 1991, p. 97-108), force est de constater que le Dictionnaire raisonné des arts, des sciences et des métiers dirigé par Diderot et d’Alembert reste une référence majeure dès lors qu’il s’agit d’évoquer le genre encyclopédique.

Est-ce à dire que les choix revendiqués par ces encyclopédistes sont transposables à des projets contemporains ? Invité, il y a une vingtaine d’années, à comparer l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert et l’Encyclopedia universalis, Georges Benrekassa se montrait sceptique à cet égard : plutôt que d’« imaginer paresseusement une « perpétuité », ou une « suite », des travaux encyclopédiques », il proposait de « faire appel à la fécondité des différences, à la pensée donc de cette différenciation complexe » inhérente au caractère conjoncturel de l’entreprise encyclopédique (Benrekassa, 1995, p. 157). Néanmoins, à défaut de nous dire ce que doit être ou encore ce que ne pourra jamais être une Encyclopédie critique des mots de la mémoire et du témoignage, l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert apparaît comme un observatoire privilégié pour cerner les difficultés et les questionnements inhérents à un projet de ce genre.

Afin de contribuer à mettre en évidence les choix épistémologiques et éthiques que soulève la conception de toute encyclopédie, nous reviendrons sur les postulats théoriques que Diderot et ses collaborateurs revendiquent à l’égard de leur Dictionnaire raisonné des arts, des sciences et des métiers avant d’en venir plus précisément à leur approche du récit des violences historiques, thématique la plus proche de l’objet de l’Encyclopédie critique des mots de la mémoire et du témoignage.

L’approche encyclopédique de Diderot et d’Alembert : une entreprise collective critique et humaniste

En tant que Dictionnaire raisonné des arts, des sciences et des métiers, l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert s’inscrit dans la lignée des dictionnaires universels monolingues initiée par les éditions successives du Dictionnaire d’Antoine Furetière (à partir de 1690) puis brillamment prolongée par les entreprises concurrentes du Dictionnaire de Trévoux (à partir de 1704) et de la Cyclopaedia de Chambers (à partir de 1738). Initialement conçue comme une simple traduction des deux tomes de la Cyclopaedia, l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert se veut en effet, à l’origine, dictionnaire des sciences et des arts et non pur dictionnaire de langue, comme pouvait l’être le Dictionnaire de l’Académie (Leca-Tsiomis, 2001, p. 37-49). Si la filiation à l’œuvre entre le Dictionnaire raisonné et ses illustres modèles est patente à bien des égards, l’entreprise impose sa singularité par une ambition dont témoigne moins son ampleur, pourtant exceptionnelle (17 volumes de texte et 11 volumes de planches dont la publication s’étend de 1751 à 1777), que la cohérence des postulats théoriques revendiqués dès 1750, dans le « Prospectus » rédigé par d’Alembert, réaffirmés dans le « Discours préliminaire des éditeurs » puis dans l’article « Encyclopédie » (tome V, 1755) rédigé par Diderot.

 Un dictionnaire raisonné et critique

Dans l’article « Encyclopédie », Diderot revient sur la méthode adoptée dans l’élaboration du Dictionnaire raisonné. Celle-ci consiste pour partie à orchestrer un équilibre à tous les niveaux de l’ensemble : à l’échelle de l’œuvre, l’éditeur doit veiller à ménager une juste proportion entre les matières (morale, science, arts, théologie, etc.) ; à l’échelle de chaque matière, un responsable s’inquiètera de cette proportion entre les articles et, sous une même entrée, il s’efforcera de garantir une sélection et une répartition cohérente des différentes définitions tant de mots que de choses, puisqu’il s’agissait de rendre compte aussi bien des usages spécialisés des termes (comme le faisait le Furetière) et, à partir du tome III, du lexique courant (comme le faisait le Dictionnaire de l’Académie) que des réalités auxquelles ces différents mots se rapportaient.

Refusant de faire de l’érudition une fin en soi, Diderot insiste donc sur la nécessité d’une méthode, c’est-à-dire d’une conception d’ensemble de ce que doit être un dictionnaire universel jusque dans ses moindres subdivisions, tout en soulignant la difficulté de l’entreprise… et le caractère « monstrueux » du résultat. Il insiste par ailleurs sur la part de liberté et de variété qui lui paraît souhaitable dans cette composition d’ensemble :

Il en est de la formation d’une Encyclopedie ainsi que de la fondation d’une grande ville. Il n’en faudroit pas construire toutes les maisons sur un même modele, quand on auroit trouvé un modele général, beau en lui-même & convenable à tout emplacement. L’uniformité des édifices, entraînant l’uniformité des voies publiques, répandroit sur la ville entiere un aspect triste & fatiguant. Ceux qui marchent ne résistent point à l’ennui d’un long mur, ou même d’une longue forêt qui les a d’abord enchantés. (Diderot, « Encyclopédie »)

 Au sein des articles, la même liberté prévaudra pourvu que chacun soit structuré de façon « méthodique et raisonnée ». Ces qualités se manifestent tant dans le plan de l’article, qui doit révéler les enjeux essentiels du sujet, que dans l’approche rationnelle et critique dont son argumentation doit témoigner :

 L’art éclairé dès le premier pas s’avancera sûrement, rapidement, & toujours par la voie la plus courte. Il faut donc s’attacher à donner les raisons des choses, quand il y en a ; à assigner les causes, quand on les connoît ; à indiquer les effets, lorsqu’ils sont certains ; à résoudre les noeuds par une application directe des principes ; à démontrer les vérités ; à dévoiler les erreurs ; à décréditer adroitement les préjugés ; à apprendre aux hommes à douter & à attendre ; à dissiper l’ignorance ; à apprécier la valeur des connoissances humaines ; à distinguer le vrai du faux, le vrai du vraissemblable, le vraissemblable du merveilleux & de l’incroyable, les phénomenes communs des phénomenes extraordinaires, les faits certains des douteux, ceux-ci des faits absurdes & contraires à l’ordre de la nature ; à connoître le cours général des évenemens, & à prendre chaque chose pour ce qu’elle est, & par conséquent à inspirer le goût de la science, l’horreur du mensonge & du vice, & l’amour de la vertu ; car tout ce qui n’a pas le bonheur & la vertu pour fin derniere n’est rien. (Diderot, « Encyclopédie »)

La question des sources est au cœur de cette démarche critique : tout en récusant « qu’on s’appuie de l’autorité des auteurs dans les questions de raisonnement » Diderot préconise « la citation exacte des sources », l’analyse scrupuleuse et fidèle de « tout ouvrage auquel le temps a assuré une réputation constante » et la critique rapide des opinions absurdes.

 Une œuvre collective

L’exigence à la fois totalisante et critique qui sous-tend l’élaboration du Dictionnaire raisonné encourage la constitution d’une équipe de spécialistes. Chambers, tout en s’appuyant sur une abondante documentation, avait rédigé seul la Cyclopaedia ; Diderot et D’Alembert constitueront autour d’eux une équipe de près de deux cents contributeurs spécialisés, seuls à même de rendre compte de manière pertinente des choses et, partant, des mots qui s’y rapportent.

Le caractère collectif de l’entreprise est rendu nécessaire non seulement par le développement rapide des connaissances dans les différents domaines mais aussi par une volonté d’ouverture : « Chacun des auteurs répond de ses articles et ne répond que des siens » prévient (prudemment) D’Alembert dans l’« Avertissement des éditeurs » placé en tête du tome II et, de fait, des divergences peuvent exister entre les approches des différents contributeurs. Évidemment préjudiciable à l’unité et à l’harmonie de l’ensemble, cette diversité n’en est pas moins une garantie contre le pire danger qui, d’après Diderot, menace une encyclopédie : celui d’être « abandonnée au despotisme d’une société, d’une compagnie, quelle qu’elle puisse être ». Sont ici visées tout à la fois les sociétés savantes et spécialisées (Académies et Sorbonne), la Compagnie de Jésus, commanditaire du Dictionnaire de Trévoux, et les partis religieux quels qu’ils soient dont les querelles incessantes et partisanes n’ont produit que des ouvrages rapidement illisibles. Si le but d’une encyclopédie est bien de « changer la façon commune de penser », ce projet ne peut être le fait que d’une « société de gens de lettres & d’artistes, épars, occupés chacun de sa partie, & liés seulement par l’intérêt général du genre humain, & par un sentiment de bienveillance réciproque. »

Une encyclopédie

Tout en prévoyant que la grande majorité du public s’intéressera surtout aux entrées du dictionnaire, les éditeurs consacrent de longs développements du « Discours préliminaire » à exposer et justifier « l’ordre et l’enchaînement des connaissances » qui fonde seul leur encyclopédie. Rappelons que le mot, qui serait apparu sous la plume de Rabelais en 1532, est forgé à partir du latin savant encyclopedia (1508), lui-même emprunté au grec enkuklios paidéia qui signifie le cercle, la totalité des connaissances. En 1694, la première version du Dictionnaire de l’Académie atteste encore ce sens :

ENCYCLOPEDIE. s. f. Enchaisnement de toutes les sciences. C’est un dessein fort vaste à un homme que de pretendre acquerir l’Encyclopedie.

Dans cette perspective, c’est bien une vision globale du savoir et du rapport que les sciences entretiennent entre elles qui s’avère fondatrice, comme le rappelle Diderot dans l’article « Encyclopédie » :

Il y a d’abord un ordre général, celui qui distingue ce Dictionnaire de tout autre ouvrage où les matières sont pareillement soûmises à l’ordre alphabétique ; l’ordre qui l’a fait appeler Encyclopédie.

Représenté par le célèbre « Système figuré des connaissances » placé en tête du premier volume, cet ordre correspond à une cartographie des savoirs, une « mappemonde » qui donne à voir les relations que les disciplines et, au sein des disciplines, les matières, entretiennent entre elles. Voisine, mais distincte de celle qu’avait retenue Chambers et issue d’un principe de projection parmi d’autres, cette distribution est forcément, comme le reconnaît Diderot, imparfaite et arbitraire :

L’univers soit réel soit intelligible a une infinité de points de vue sous lesquels il peut être représenté, & le nombre des systèmes possibles de la connaissance humaine est aussi grand que celui des points de vue. Le seul, d’où l’arbitraire serait exclu, c’est comme nous l’avons dit dans notre Prospectus, le système qui existait de toute éternité dans la volonté de Dieu. (Diderot, « Encyclopédie »)

La classification retenue par Diderot et d’Alembert, librement inspirée du système proposé par le chancelier Bacon dans son De dignitate et augmentis scientiarum (1605) (Malherbe, 1994), manifeste d’autant mieux les choix épistémologiques des éditeurs et leur engagement tant philosophique que politique.

La volonté de légitimer la connaissance par la référence aux seules facultés humaines que sont la mémoire, la raison et l’imagination est en effet révélatrice du caractère militant de l’Encyclopédie et la nature de cet engagement. Ce parti-pris, qui marginalise d’emblée la théologie, s’inscrit dans une perspective sensualiste revendiquée dès le « Discours préliminaire » : c’est la confrontation des sensations par les trois grandes facultés humaines qui fonde la connaissance et nulle proposition, nul système, si cohérents soient-il, ne peuvent faire l’économie d’une confrontation avec l’expérience. Sans contrôle mutuel de la raison et des sens, il n’y a pas de vérité (Proust, 1995, p. 268).

Même s’il convient de ne pas surestimer l’importance effective du « Système figuré » (Ehrard, cf Becq, 1991, p. 249), force est de constater le caractère profondément humaniste d’une proposition qui replace l’homme comme acteur incontournable dans la genèse et le progrès des connaissances et légitime sa réflexion critique. Associé à l’ordre alphabétique, le « Système figuré des connaissances » invite ainsi le lecteur, au seuil de l’Encyclopédie, à s’aventurer librement dans le dédale des articles et à y assumer sa subjectivité. Là où un traité – dont la plupart des encyclopédies médiévales prenaient la forme – lui aurait imposé une logique contraignante supposée calquée sur l’ordre clos de la Nature, le Dictionnaire raisonné prend acte du caractère infini de l’univers et lui permet d’être le sujet de sa quête de savoir (Porset, cf Becq, 1991, p. 258-259), de la mener à sa guise, en fonction de ses préoccupations, avec quelques points de repères que sont le système figuré des connaissances (la « mappemonde »), les « matières » sensées permettre de replacer chacune des entrées alphabétiques du dictionnaire sur la « carte » dont elle relève et un système de « renvois » indiquant les liaisons entre les articles.

Diderot a souligné à plusieurs reprises l’importance de ces renvois, dont il avait pu trouver le principe dans la Cyclopaedia. Les renvois « de mots » permettent d’éviter redites et digressions en redirigeant – à la manière d’un lien hypertexte dans un article numérique – le lecteur vers une définition ou une explication utiles. Les renvois « de choses » réaffirment l’ordre encyclopédique en dirigeant le lecteur vers les articles relatifs aux notions connexes mais ils stimulent également son esprit critique par des rapprochements ironiques ou problématiques :

(…) ils opposeront les notions ; ils feront contraster les principes ; ils attaqueront, ébranleront, renverseront secrètement quelques opinions ridicules qu’on n’oserait insulter ouvertement. Si l’auteur est impartial, ils auront toujours la double fonction de confirmer ou de réfuter ; de troubler & de concilier.

Il y aurait un grand art & un avantage infini dans ces derniers renvois. L’ouvrage entier en recevrait une force interne & une utilité secrète, dont les effets sourds seraient nécessairement sensibles avec le temps. Toutes les fois, par exemple, qu’un préjugé national mériterait du respect, il faudrait à son article particulier l’exposer respectueusement, & avec tout son cortège de vraisemblance & de séduction ; mais renverser l’édifice de fange, dissiper un vain amas de poussière, en renvoyant aux articles où des principes solides servent de base aux vérités opposées. Cette manière de détromper les hommes opère très promptement sur les bons esprits, & elle opère infailliblement & sans aucune fâcheuse conséquence, secrètement & sans éclat, sur tous les esprits. C’est l’art de déduire tacitement les conséquences les plus fortes. Si ces renvois de confirmation & de réfutation sont prévus de loin, & préparés avec adresse, ils donneront à une Encyclopédie le caractère que doit avoir un bon dictionnaire; ce caractère est de changer la façon commune de penser. L’ouvrage qui produira ce grand effet général, aura des défauts d’exécution ; j’y consens. Mais le plan & le fond en seront excellents. L’ouvrage qui n’opérera rien de pareil, sera mauvais. Quelque bien qu’on en puisse dire d’ailleurs ; l’éloge passera, & l’ouvrage tombera dans l’oubli. (Diderot, « Encyclopédie »)

Établir entre les articles une « chaîne secrète », à la manière de celle dont Montesquieu nous indique l’existence dans la préface des Lettres persanes, tel est finalement l’enjeu de l’ordre encyclopédique qu’attestent le système figuré des connaissance, le discours préliminaire, les matières indiquées après chaque entrée et les renvois. L’imperfection objective de ce dispositif est peut-être moins importante que la délégation au lecteur du soin de l’actualiser puisque c’est précisément l’impossibilité de garantir un point de vue surplombant sur le savoir qui fonde la logique humaniste et critique de l’ouvrage.

Tous les grands dictionnaires universels de la fin du XVIIe et du XVIIIe siècles sont des œuvres militantes (Leca-Tsiomis, p. 45) mais, rejetant les présupposés chrétiens du Furetière (d’obédience protestante) et du Trévoux (catholique), l’Encyclopédie se distingue de ses modèles par le caractère laïc de son engagement. La réflexion sur l’ordre des connaissances est l’occasion d’affirmer des choix épistémologiques en faveur du sensualisme et, plus généralement, de l’empirisme et ce parti-pris humaniste remotive la liberté offerte par la forme du dictionnaire en faisant du lecteur un sujet de plein exercice, invité à mobiliser sa raison critique dans un combat contre le préjugé, fût-il « national ». Le traitement réservé aux violences historiques par les encyclopédistes éclaire, comme nous allons le voir à présent, les termes et les enjeux de ce combat.

Le traitement des violences historiques dans l’Encyclopédie : une entreprise militante et poétique

Dictionnaire de mots et dictionnaire de choses, l’Encyclopédie exclut, à l’origine, les faits, se démarquant ainsi du genre du dictionnaire historique que Diderot et d’Alembert jugent indissociable de la vanité de l’érudition (Rétat, cf Becq, 1991, p. 507). Quant aux persécutions dont l’histoire regorge, elles ne leur semblent pas avoir leur place dans une entreprise consacrée à la diffusion des Lumières de la raison. « L’homme n’a pas besoin de mauvais exemples, ni la nature humaine d’être plus décriée », affirme ainsi Diderot dans l’article « Encyclopédie » et le chevalier de Jaucourt précise dans l’article « Cruauté » que « le philosophe déteste la cruauté, et par bon naturel et par principes, non seulement parce qu’elle ne s’associe à aucune bonne qualité, mais parce qu’elle est l’extrême de tous les vices ». Néanmoins, les « barbaries » de l’Histoire sont très présentes dans le Dictionnaire raisonné, et pas seulement dans les articles explicitement historiques (qui représentent malgré tout un dixième (Proust, 1965, p. 146)). On peut même dire qu’elles constituent l’arrière plan par rapport auquel le projet encyclopédique prend tout son sens (Malherbe, 1994, p. 24-25) : monument des Lumières qui ont difficilement percé depuis la Renaissance les ténèbres barbares, l’Encyclopédie constituera un phare lorsqu’une nouvelle Révolution aura replongé l’Occident dans le chaos, comme le suggère Diderot dans l’article « Encyclopédie » :

Le moment le plus glorieux pour un ouvrage de cette nature, ce seroit celui qui succéderoit immédiatement à quelque grande révolution qui auroit suspendu les progrès des Sciences, interrompu les travaux des Arts, & replongé dans les ténèbres une portion de notre hémisphère. Quelle reconnaissance la génération, qui viendroit après ces temps de trouble, ne porteroit-elle pas aux hommes qui les auroient redoutés de loin, & qui en auroient prévenu le ravage, en mettant à l’abri les connoissances des siècles passés ?

Au-delà de cette fiction à la fois terrifiante et glorieuse, la question du traitement des violences historiques s’inscrit évidemment dans la perspective des persécutions dont Diderot et son équipe furent victimes entre 1751 et 1772, subissant censures, poursuites judiciaires et tentatives d’intimidation de la part du pouvoir politique et/ou religieux.

Une dénonciation qui promeut la raison critique et la laïcité

Une recherche en plein texte s’avère plus pertinente pour identifier les entrées relatives à ce type de violences qu’une recherche par mots vedettes, les concepts analysés dans l’Encyclopédie critique des mots de la mémoire et du témoignage étant largement postérieurs au XVIIIe siècle, y compris quand ils mobilisent un lexique préexistant (comme « témoin » ou « témoignage », par exemple). C’est pourquoi nous avons procédé à une recherche à partir de l’adjectif « cruel(les) » (626 occurrences) et du substantif « crauté(s) » (207 occurrences). La répartition des occurrences par matière fait apparaître un lien privilégié entre les violences historiques et l’Église ou, plus généralement, les religions. Citons « Calvinistes » de l’abbé Mallet (« Histoire ecclésiastique »), « Cérémonies » de Diderot (ibid.), l’anonyme « Christianisme » (« Théologie »), « Esclavage » de Jaucourt (« Religion »), « Inquisition » et « Tribunal de l’Inquisition » de Jaucourt (« Histoire ecclésiastique ») ou l’anonyme « Persécution » (« Religion »). On remarque également que les occurrences de « cruel(les) »/« cruauté(s) » se répartissent dans des articles historiques (« Histoire ecclésiastique », « Histoire civile », « Histoire moderne ») mais davantage encore dans des articles relatifs aux mœurs et aux institutions (« Droit naturel », « Droit des gens », « Droit civil », « Morale », « Religion », « Politique ») et, dans une moindre mesure, dans des articles relatifs aux savoirs (« Philosophie » et « Théologie »). La prétention de l’Encyclopédie à « changer la façon commune de penser » et à mettre la réflexion historique au service de l’action est ainsi clairement mise en évidence : aux déchainements de barbarie qui ont entaché les siècles passés et souillent encore le règne de Louis XV (comme en attestent les exécutions de Jean Calas (1762) et du chevalier de La Barre (1766)), un État éclairé peut apporter des réponses institutionnelles et juridiques. La violence n’est pas une fatalité.

Ce postulat est confirmé par les articles de notre corpus qui proposent une approche historique des violences politiques et religieuses, comme « Tolérance » de Romilly fils, « Inquisition » de Jaucourt (qui cite longuement Voltaire) ou « Persécuter, persécuteur, persécution » de l’abbé Yvon. Après avoir prouvé que « l’histoire ne nous fournit que trop d’exemples de souverains aveuglés par un zèle dangereux, ou guidés par une politique barbare, ou séduits par des conseils odieux, qui sont devenus les persécuteurs et les bourreaux de leurs sujets lorsque ceux-ci avaient adoptés des systèmes religieux qui ne s’accordaient point avec les leurs », celui-ci invite les princes à la mansuétude et renvoie son lecteur à l’article « Tolérance ».

De manière générale, ces articles frappent par leur cohérence idéologique et rhétorique. Par des voies détournées (dialogue ou parallèle ironiques, recours aux renvois), les auteurs établissent le lien entre les violences historiques et le fanatisme, défini par Deleyre comme « un zèle aveugle et passionné, qui naît des opinions superstitieuses, & fait commettre des actions ridicules, injustes et cruelles ; non seulement sans honte & sans remords, mais encore avec une sorte de joie et de consolation. Le fanatisme n’est donc que la superstition mise en action ». Assimilée à cette funeste « superstition », la religion s’avère « le plus terrible fléau de l’humanité » (Jaucourt, « Superstition ») lorsqu’elle ne se cantonne pas à des principes généraux susceptibles de promouvoir la tolérance (l’auteur anonyme de l’article « Christianisme » redirige ainsi son lecteur vers l’article « déisme » après avoir renvoyé dos à dos l’intolérance de l’Église catholique et celle de l’Islam).

La « liberté encyclopédique »

Face à la double menace de l’autorité dogmatique et de la violence fanatique, les encyclopédistes affirment une liberté, celle de la raison critique mais aussi celle d’une écriture vagabonde et surprenante qui, d’après Georges Benrekassa, singularise avant tout l’Encyclopédie et son refus du savoir livresque :

Entendons par « liberté encyclopédique », encore une fois, cette chimère double, instruire effectivement, et quitter le balisage des savoirs reçus et ouvrir des voies poétiques et philosophiques à la pensée. (Benrekassa, 1995, p. 168)

L’écriture poétique a précisément partie liée avec la violence dans la mesure où celle-ci défie la raison. Le très court article que Diderot consacre à la « journée de la Saint Barthelemy » est révélateur de ce phénomène de relai ; le détour par l’image poétique et par le mythe permet à l’imagination de prendre en charge ce que l’entendement ne peut concevoir et c’est à la faveur de ce détour que s’instaure avec le lecteur une connivence ironique qui s’exerce aux dépens du clergé :

Journée de la saint Barthelemy, (Hist. mod.) c’est cette journée à jamais exécrable, dont le crime inoui dans le reste des annales du monde, tramé, médité, préparé pendant deux années entieres, se consomma dans la capitale de ce royaume, dans la plupart de nos grandes villes, dans le palais même de nos rois, le 24 Août 1572, par le massacre de plusieurs milliers d’hommes… Je n’ai pas la force d’en dire davantage. Lorsqu’Agamemnon vit entrer sa fille dans la forêt où elle devoit être immolée, il se couvrit le visage du pan de sa robe… Un homme a osé de nos jours entreprendre l’apologie de cette journée. Lecteur, devine quel fut l’état de cet homme de sang ; & si son ouvrage te tombe jamais sous la main, dis à Dieu avec moi : ô Dieu, garantis-moi d’habiter avec ses pareils sous un même toit.

Dans l’article « Féroce », c’est par un jeu de comparaisons que Diderot questionne le rapport de l’homme à une violence qui le dégrade et le ravale en deçà de l’animal et le chevalier de Jaucourt reprend le même motif dans l’article « Scorpion » en proposant une étrange fable animalière sur le thème de l’intolérance :

J’ai parlé de la férocité du scorpion, au commencement de cet article, je le termine par un autre trait, celui de sa haine pour l’araignée, insecte qui est au reste aussi barbare que lui. Quand les scorpions, même au milieu de leurs guerres civiles, rencontrent une araignée, ils suspendent leurs combats mutuels, & se jettent tous sur elle pour la dévorer. Il y a plus, aucun scorpion n’hésite à combattre une araignée plus grosse que lui ; il commence d’abord par la saisir par l’une ou l’autre de ses grandes serres, quelquefois avec les deux en même tems. Si l’araignée est trop forte, il la blesse de son aiguillon par – tout où il peut l’attraper, & la tue ; après quoi ses grandes serres la transmettent aux deux autres plus petites qu’il a au devant de la tête, avec lesquelles il la mâche, & ne la quitte plus qu’il ne l’ait toute mangée. Fuyons cet insecte odieux & le spectacle de sa cruauté. La plume tombe assez des mains quand on voit comment les hommes en usent avec les hommes.

Les comparaisons animales s’inscrivent également dans des fresques dantesques, comme celle que Romilly brosse dans l’article « Tolérance » sur un ton prophétique : « Calvinistes, romains, luthériens, juifs & grecs, tous se dévoreront comme des bêtes féroces ; les lieux où regne l’Evangile seront marqués par le carnage & la désolation ; des inquisiteurs seront nos maîtres ; la croix de Jesus deviendra l’étendart du crime, & ses disciples s’enivreront du sang de leurs frères ; la plume tombe à ces horreurs (…) » Mais ces images de chaos servent à imposer in fine la nécessité d’un ordre fondé sur quelques principes universels : la séparation de l’Église et de l’État, la liberté de conscience, la limitation des pouvoirs du souverain, la limitation des pouvoirs de l’Église, la tolérance religieuse.

Cette liste de principes rationnels, qui réaffirment le principe du contrat social et les droits du citoyen, nous renvoie au projet encyclopédique de Diderot et d’Alembert. Dans les deux cas, il s’agit d’affirmer la capacité de la raison à imposer, malgré la prolifération anarchique des savoirs ou le chaos apparent de l’Histoire, un ordre universel respectueux de la dignité humaine. Dans les deux cas, les « fanatiques » sont ignorés ou tournés en ridicule, seule stratégie susceptible de les affaiblir d’après Deleyre (article « Fanatisme »).

L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert ne constitue pas une entreprise unifiée et systématique : hétérogène, voire hétéroclite, elle néglige volontiers les principes dégagés par Diderot et d’Alembert dans les grand textes programmatiques que nous avons commentés. Mais c’est dans le va-et-vient entre exigence de méthode et diversité de fait, entre vertige systématique et goût pour la liberté qu’elle affirme sa singularité. Sa cohérence, si cohérence il y a, tient à une dynamique plus qu’à une forme, puisque c’est dans la liberté que se rencontrent exigence rationnelle et vagabondage, plaisir de la surprise et refus des dogmes mortifères, encyclopédistes et lecteurs. C’est aussi cette liberté si féconde que Diderot et son équipe livrent en partage aux encyclopédistes du XXIe siècle.

Françoise Le Borgne (CELIS – UBP)