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Légendes du sang


> Paru le : 04.01.2016

« Légendes du sang » est un terme créé par Joanna Tokarska-Bakir dans son ouvrage éponyme pour englober trois variantes d’une narration – profanation d’hostie, « meurtre rituel » d’« enfant chrétien », profanation d’« image vraie » – portant sur « le sang » prétendument nécessaire aux Juifs pour accomplir leurs rituels. Cette narration – dans laquelle tout est conventionnel, depuis la terminologie, la datation jusqu’à la manière de raconter – est une histoire fantasma­tique et imaginaire, un mythe collectif, où un événement qui ne s’est jamais produit fonde pourtant la vision du monde de ceux qui la transmettent de génération en génération. Il s’agit de récits connus dans la littérature spécialisée sous le nom de blood libels myths en anglais, de Blutbeschuldigungs-Geschichte en allemand et de ‘alilat dam en hébreu. Ils embrassent la totalité de l’accusation de crime de sang relevée dans l’espace européen de longue durée – de 1144 jusqu’au XXIe siècle. L’application rigoureuse à un corpus de cent légendes anciennes de la méthode d’analyse et de la clé structurale dégagées par Vladimir Propp dans sa Morphologie du conte a permis de distinguer les traits spécifiques, l’ensemble des motifs invoqués et le schéma de l’intrigue les structurant. Du point de vue du genre, les légendes du sang peuvent se présenter sous forme de récit, de légende au sens strict du terme, d’exemplum, de memorat (souvenir de première main), de fabulat (souvenir rapporté) et s’associer à d’autres formes littéraires (lamentation, grotesque, etc.). Toutefois, la prétention à la vérité qui leur est constitutive et le caractère concret du temps et de l’espace dans le nœud de l’action (l’endroit et la date d’un « meurtre rituel » ou d’une profanation d’hostie, les noms des témoins y sont dûment notés) situent les légendes du sang, aussi bien historiques que contemporaines, du côté des exempla médiévaux, et ceci malgré leur syntaxe fabuleuse proche du conte merveilleux. Par ailleurs, les motifs incompré­hensibles ou bizarres, invoqués pour prouver la « vraie nature » et la « méchanceté » des Juifs, sont d’anciens motifs passionnels qui, après être tombés dans l’oubli, ont été attribués aux Juifs avec une valeur négative. Les légendes du sang racontent l’histoire du sacrilège par excellence dont le thème principal est l’attentat de « l’Antagoniste » (le Juif) contre l’« Objet magique » tri­bal des chrétiens. C’est bien ce dernier qui est le Héros véritable de cette narration. Il se présente en forme d’hostie profanée, de « meurtre rituel » d’« enfant chrétien » ou d’« image vraie » profanée (crucifix et images de Marie le plus souvent). Le sang qui s’écoule de l’Objet magique constitue le langage symbolique de ces récits. Il devient la célébration de la vitalité de la tribu (les chrétiens), victorieuse des attaques malhonnêtes de l’Antagoniste. Si la première accusation à l’encontre des Juifs d’avoir recueilli le sang de leurs victimes, historiquement docu­mentée et suivie d’un pogrom, eut lieu à Fulda en 1235, le schéma immuable de la narration « sur le sang » fut mis en place dès 1290 par un récit français connu sous le nom du « miracle des Billettes » (accusation de profanation de l’hostie) et devenu le modèle obligé, tout d’abord en Occident puis, à partir du XVIe siècle, en l’Europe de l’Est. Ce schéma est composé de neuf fonctions primaires, c’est-à-dire des actions principales qui constituent les éléments constants de chaque narration – situation initiale, interdiction, sa transgression, intention de nuire, combat, victoire, Antagoniste démasqué, châtiment de l’Antagoniste, mariage – dont la succession désigne ledit thème. Dans cette narration, le Héros subit des attaques de l’Antagoniste (épreuves), il saigne (hostie, image) ou il est saigné à mort (« enfant chrétien»), l’Antagoniste est puni (assassinat des Juifs) et, finalement, les choses rentrent dans l’ordre, une chapelle étant édifiée à la place de la synagogue. Inventées par les chrétiens, les légendes du sang racontent l’histoire de la lutte « sans compromis pour la totalité de l’espace ontologique où l’un des deux groupes remet en question les certitudes élémentaires organisatrices de la vie de l’autre », dit Joanna Tokarska-Bakir. Cette lutte concerne l’Objet magique. « Pour les chrétiens l’efficacité de cet Objet magique n’est pas mise en doute par l’Antagoniste qui l’enlève et le blesse ”pour le sang”. L’Anta­goniste veut s’emparer de l’Objet magique des chrétiens, dit-elle, parce que :

– sa nature, et sa fonction dans la légende, est un épiphénomène des croyances chrétiennes ; les Juifs, antigroupe constituant collectivement la figure de l’Antagoniste, n’ont pas, aux yeux des chrétiens, de vie religieuse autonome ; conformément aux représentations chrétiennes, leur activité tourne exclusivement autour du personnage du Christ et de ses fidèles (le Corpus Christi sous ses deux espèces) ; en réalisant l’anathème qu’ils avaient eux-mêmes attiré sur eux (le motif de Caïn, du Juif errant et dans Matthieu 27,25, la malédiction due à leur participation à la crucifixion), les Juifs sont obligés de continuer à rejouer vis-à-vis des différents symboles chrétiens la scène initiale de raillerie, de crucifixion, etc. ;

– en tant que membre de l’antigroupe, l’Antagoniste mène une existence défectueuse, spectrale (la ”faiblesse du sang juif” ; la plaie qui ne cicatrise pas après la circoncision ; les ”menstrues” chez les Juifs, femmes et hommes ; l’odeur insupportable des Juifs ; à la naissance, un caillot de sang dans la main ou la main attachée à l’oreille que l’on peut détacher uniquement après l’avoir enduite de sang), il convoite par conséquent l’Objet magique qui lui est nécessaire pour vivre ;

– du point de vue technique, l’activité de l’Antagoniste consiste à détruire par magie noire le groupe combattu en attaquant ses symboles sacrés ; la principale métaphore de l’invasion démoniaque est l’effraction des limites du corps social en le ”piquant” et en ”l’ouvrant”. La ”nature” des chrétiens réside dans le fait qu’en tant que « corps du Christ » social, ils l’imitent dans sa pureté et dans son martyre, adoptant la position de victime qui, après des péripéties liées à l’enlèvement et aux épreuves subies, finit par gagner définitivement le combat contre l’Antagoniste. Tel le Christ, la victime ressuscite après le martyre et s’empare [comme] collectivité de tout l’espace ontologique. La chris­tiani­sation de l’espace s’effectue au moyen des fonctions ”châtiment de l’Antagoniste” et ”mariage”, c’est-à-dire par la construction d’une chapelle à l’emplacement de la synagogue détruite. » (Légendes du sang, p. 269-270). Le changement de la doctrine de l’Eglise et la régression au pré-symbolique que fut l’introduction du sang et de la chair du Christ dans l’eucharistie (Présence réelle, dogme instauré par le concile de Latran IV en 1215) ont transformé ce sacrement en un « quadruple polluant » du fait de l’introduction au cœur du rite chrétien le plus sacré de la transgression de trois interdits fondamentaux (cannibalisme, vampirisme, infanticide doublé de pédophagie) pour exprimer les idées de régénération et de purification du groupe, idées païennes que les contenus chrétiens sont venus réactiver. Dans un mouvement d’inversion projective, et ce pour se décharger de la tension et de l’angoisse ontologique due à une telle transgression, les chrétiens accusaient les Juifs de ce qu’ils faisaient en réalité eux-mêmes. Si les légendes du sang reflètent la structuration de l’imaginaire chrétien et montrent les représenta­tions de l’autre qui l’habitent, transmises au cours des siècles à travers toute l’Europe et validés par le discours d’autorité, principalement celui de l’Eglise, elles ont aussi contribué à modeler cet imaginaire. En chargeant l’antigroupe (les Juifs) des caractéristiques indésirables, le groupe dominant (les chrétiens) a créé, puis a entretenu intacte, une image idéalisée de soi, un moi-idéal pur. Au passage, la profanation de l’hostie était un moyen de réaffirmer le dogme de la Présence réelle, le « meurtre rituel » d’« enfant chrétien » permettait de dérouler le schéma de la passion du Christ et l’image saignante, en apportant la preuve de sa réalité, servait à repousser l’accusation d’idolâtrie. A partir du XIIIe siècle, le Juif a progressivement changé de statut en passant de celui de témoin symbolique de la véracité du dogme chrétien au réel déicide, vengeur et meurtrier. Une telle représentation de l’autre et le discours le diabolisant ont toujours exploité et manipulé en Europe une violence juive imaginée pour justifier de vrais actes, avec massacres et assassinats, perpétrés contre les Juifs. En effet, en portant atteinte à l’hostie (ou à l’« enfant chrétien », son substitut), l’Antagoniste essayait de tuer le Christ présent en sa chair dans l’eucharistie. D’où s’ensuivait l’autorisation, sous prétexte de défendre le Corpus Christi, de tuer les Juifs, ici et maintenant. Ce sont les légendes du sang qui ont depuis toujours constitué le détonateur de violences antijuives et de pogroms, affirme Joanna Tokarska-Bakir,  et ce jusque dans l’après-guerre communiste en Pologne : les 4 et 5 juillet 1946 se produisit à Kielce le dernier pogrom européen où périrent quarante-deux Juifs après qu’une femme eut crié : « Vous avez aimé le sang du Christ ? ». Depuis 2005, plusieurs enquêtes de terrain menées et reconduites dans les régions est et sud-est de Pologne lui ont permis d’établir que l’ensemble des motifs dégagés dans les légendes du sang anciennes per­durent dans l’imaginaire des catholiques polonais. Modernisés parfois, ces motifs continuent d’exprimer, tout en l’alimentant, l’antisémitisme moderne. Il est connu qu’ils sont également présents dans d’autres parties du monde, notamment dans plusieurs pays du Proche et Moyen-Orient.