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Mémoire et redignification dans le contexte colombien


> Paru le : 15.04.2015

« Faire mémoire » dans le contexte du conflit interne colombien ne signifie pas seulement un effort de préservation des récits des victimes, c’est aussi un acte de résistance contre les violences déshumanisantes mises en œuvre par les différents groupes armés. Il s’agit également d’un vecteur de réparation symbolique. En effet, cette revendication pour la mémoire répond à la nécessité de restaurer l’identité et la dignité des victimes, particulièrement dégradées par les actions violentes issues du conflit. Le processus de redignification, devenu l’un des objectifs principaux du travail de mémoire en Colombie, permet aux victimes de dépasser cette condition et de reprendre le contrôle de leur propre histoire et de leur vie en attribuant des significations nouvelles aux expériences traumatiques passées. Ce besoin social d’humanisation et de dignification a été mis en lumière par des universitaires, sociologues ou historiens, qui ont étudié les modes d’organisation mises en place par les victimes pendant le conflit et les formes de résistance à la violence, d’abord en tant qu’objet de recherche académique, puis au sein de l’institution publique chargée de conserver les mémoires du conflit armé.

 

Un besoin social de redignification

En 2005, l’État colombien vote la première loi instaurant des mesures de justice et de réparations pour les victimes du conflit. La loi Justice et Paix donne lieu à la création de la Commission Nationale de Réparation et Réconciliation qui abrite le Groupe de Mémoire Historique (GMH) dont la mission est d’élaborer un rapport scientifique sur les raisons de l’émergence des groupes armés illégaux. Or, ces membres, universitaires reconnus comme Gonzalo Sanchez, Maria Emma Wills ou encore Marta Nubia Bello, font le choix d’ignorer partiellement ce mandat légal pour centrer leur activité sur la recherche d’une forme réparatrice de la mémoire et sur la reconstruction d’événements emblématiques du conflit à partir d’une perspective psychosociale, donnant une place prépondérante à la voix des victimes. Dans un premier temps, le GMH étudie des initiatives locales de préservation de la mémoire, qui font l’objet de son premier rapport, Memorias en tiempos de Guerra. Grâce à ce travail d’inventaire et d’analyse, les chercheurs ont mis en évidence un besoin social de redignification qui se reflète dans toutes les expressions de préservation des histoires locales sur la guerre que le groupe a pu étudier. Un vecteur commun unit ces différentes initiatives : les victimes cherchent avant tout à restaurer une dignité et une identité que les violences ont détruites ou abîmées.

 

À partir des expériences locales impulsées depuis la base au milieu du conflit, le GMH a entrepris un travail conjoint avec des associations de victimes afin de convertir l’exercice testimonial en un instrument de restauration de la dignité humaine, tant au niveau local que national. Les méthodes de recherche et d’analyse s’appuient sur une approche psychosociale qui analyse les événements par le prisme des perceptions et interprétations des victimes. Les impacts de la guerre sur les individus sont restitués dans un contexte complexe de relations sociales, permettant de préciser quelles sont les causes et les racines des souffrances pour ainsi proposer des solutions et des actions réparatrices qui dépassent le regard simplement clinique et qui imposent des prises de positions d’ordre social et politique, telles que la reconnaissance publique des traumatismes causés par le conflit.

 

 

Les multiples formes de redignification

Le GMH met aussi en lumière l’hétérogénéité et la diversité des expériences pour la mémoire et la dignité. Ainsi, Memorias en tiempos de Guerra établit une catégorisation de ces initiatives, en fonction du sens donné aux différentes actions.

 

Une première forme de redignification se fonde sur la mémoire des lieux et vise à réattribuer des sens nouveaux à des espaces symbolisant la terreur passée. C’est notamment la volonté du ciné-club itinérant La Rosa Púrpura del Cairo qui parcourt les départements du nord du pays pour projeter des films dans des lieux marqués par la guerre, comme par exemple sur le terrain de football du village du Salado où s’est produit l’un des plus terribles massacres paramilitaires en 2000. La transformation de lieux enfermés dans des souvenirs douloureux en un espace récréatif se fait dans l’intention de permettre, autant que possible, aux communautés de se réapproprier l’espace pour le convertir de nouveau en lieu de socialisation.

 

Un second type d’exercice de mémoire cherche à rendre aux personnes disparues ou assassinées sans avoir été identifiées, une dignité qui a été dégradée par la guerre. Cette forme de redignification tente de redonner un visage, une histoire et un passé aux morts, à travers la construction de monuments ou la mise en place de cérémonies commémoratives. D’autres pratiques ont été mises en place dans différentes régions du pays, comme par exemple « l’adoption » de victimes non identifiées (Nomen Nescio, NN) : chaque membre de la communauté adopte un N.N et doit veiller au maintien de sa mémoire en lui donnant un nom ou en fleurissant régulièrement sa tombe. À Rioacha, dans le département de la Guajira, des habitants ont ainsi créé un cimetière pour ces défunts sans nom: le cimetière Gente Como Uno, dont l’entretien est assumé par l’ensemble de la communauté.

 

Enfin, une dernière forme de restitution de la dignité repose sur le partage de la parole et la mise en commun des souvenirs pour rétablir des liens de confiance au sein du village ou de la communauté et reconstruire le tissu social. À ce titre, la confection de couvre-lits brodés par des femmes de Mampuján, dans le nord de la Colombie, demeure un cas tout à fait emblématique. Les habitants de cette région ont été victimes de la présence de la guérilla et de l’intervention des paramilitaires, qui a produit le déplacement forcé de 245 familles en mars 2000. A travers la confection commune de couvre-lits, les femmes de Mampuján racontent et tissent les événements tragiques dont elles ont été témoins ou victimes. L’élaboration d’un récit grâce à la création d’objets de mémoire peut être appréhendé comme une forme de « thérapie sociale », puisque ces femmes se retrouvent autour d’une toile sur laquelle elles tissent leur histoire, tout en parlant et racontant les expériences douloureuses passées. Cette activité aide également à la reconstruction des solidarités locales et à la restauration de la confiance entre membres de la communauté.

 

Les étapes du processus de redignification

Le GMH a élaboré des méthodologies de reconstruction de la mémoire qui se fondent avant tout sur les témoignages des victimes recueillis lors d’ateliers collectifs dont l’objectif n’est pas seulement de retracer des histoires, mais également de redonner aux victimes une place centrale dans l’écriture de l’histoire nationale et leur montrer qu’elles sont des personnes dignes de respect et d’humanité. Ce processus de redignification est supposé se dérouler en plusieurs étapes que Marta Nubia Bello a pu identifier lors de ces nombreuses expériences, en particulier, avec les victimes de déplacement forcé.

 

Tout d’abord, il est nécessaire de recontextualiser les expériences traumatiques dans un récit global et cohérent afin de remettre en perspective les événements qui ont constitué une rupture. La plupart des victimes ignorent les dynamiques du conflit et abordent la violence de manière fataliste. C’est pourquoi la création d’espaces pour la libération de la parole et le partage des souvenirs pourrait permettre une réinterprétation des expériences passées grâce à la reconnaissance de la chronologie et de la causalité des faits qui ont conduit à l’agression. Dès lors, la reconstruction d’une histoire contextualisée rend possible une identification des causes de la violence, ainsi que des acteurs à l’origine du traumatisme.

 

Les individus découvrent leur condition de victimes, c’est-à-dire, de sujets dont l’intégrité et les droits ont été violés par les actes illégaux et illégitimes d’un agresseur qui a opéré avec intentionnalité. Cette prise de conscience est essentielle puisqu’elle est susceptible de conduire à une libération des sentiments de honte et de culpabilité dans laquelle les discours et les actes des bourreaux les avaient enfermées. L’indignation provoquée par cette reconnaissance est la condition nécessaire pour la restauration de la dignité perdue.

 

Afin que soit effective la prise de conscience des victimes de leurs situations passées et présentes, Marta Nubia Bello insiste sur la création d’espaces collectifs qui permettent l’écoute et la prise de parole en groupe. Le caractère collectif de ces espaces est essentiel pour aider la reconstitution des liens de confiance et rétablir les relations sociales brisées par les violences. Ainsi, les victimes reprendraient le contrôle sur leur histoire et sur leur vie grâce à l’expression de mémoires libératrices et retrouveraient une certaine estime de soi. En se défaisant d’un sentiment de culpabilité et en se dégageant de toute responsabilité, elles pourraient s’affirmer comme sujets de droits, capables de revendications politiques face à un État historiquement absent et défaillant quant à ces obligations constitutionnelles de protection et de sécurité.

 

Enfin, une reconnaissance publique et politique des crimes commis et de la douleur endurée clôture le processus de redignification.

 

La redignification n’est pas seulement un besoin social mais aussi un enjeu politique. En faisant de ce processus l’un des objectifs principaux du travail de mémoire entrepris par une entité publique, le GMH (devenu aujourd’hui le Centre de Mémoire Historique) a réussi à resituer dans le champs politique la prise en compte de récits jusqu’alors exclus ou  marginalisés. La mémoire se convertit en une mesure de réparation symbolique grâce à la reconnaissance par une institution publique des souffrances provoquées, ce qui permet aux victimes d’être représentées et considérées socialement comme des individus autonomes.